CHAPITRE X
DE l’IiNFLUENCE DE l’hÉRÉDITÉ SUR LE TRAVAIL.
Que la faculté de transmettre la propriété du père au fils rend infinie V ardeur au travail^ et complète le système de Impropriété.
11 y a toujours deux points de vue auxquels il laut alternativement se placer dans le sujet que je traite, et qu’on trouve, grâce aux admirables combinaisons de la nature , toujours en parfaite concordance, ces
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ÜO LIVRE PREMIER.
points de vue sont l’équité et l'utilité sociale. L’équité, c’est la question considérée du point de vue de l’individu ; l’utilité sociale, c’est la question considérée du point de vue de la société elle-même. L’équité crie que l’homme qui a travaillé doit posséder en paix le fruit de son travail, et qu’il ne faut pas exiger qu’il s’en dépouille avant sa mort pour en procurer la transmission à ses enfants. L’utilité sociale veut impérieusement que l’homme soit assuré de conserver le produit de son travail pour qu’il travaille , car, sans le travail constant, opiniâtre de tous ses membres, la société resterait misérable. Cette même utilité sociale veut tout aussi impérieusement qu’il puisse transmettre à ses enfants, car autrement il ne serait animé que d’une demi-ardeur pour le travail. En un mot, la propriété, comme je l’ai annoncé, n’a tous ses effets utiles que si elle est complète, c’est-à-dire personnelle et héréditaire tout à la fois.
Il ne me faudra pas plus de développement pour établir ce point de vue, qu’il ne m’en a fallu pour établir les précédents.
On veut que l’homme travaille, et, afin qu’il travaille, on lui assure la possession de ce qu’il produit. C’est beaucoup que cette première assurance toute personnelle à lui , mais ce n’est pas assez. Il y a là de quoi le faire travailler un tiers, une moitié peut-être de sa vie, mais il n’y a pas de quoi le faire travailler sa vie entière , surtout de quoi lui procurer la plus grande des douceurs du travail , celle de transmettre son bien à ses enfants.
I)ü DROIT DE PROPRIÉTÉ.
L’homme a des vices, il en a de tout genre. 11 en montre d’atroces quelquefois à l’égard de ses semblables ; mais il n’en a presque jamais à l’égard de ses enfants : c’est que, voulant assurer la conservation de l’espèce humaine , la nature prévoyante a profondément enfoncé dans son cœur l’amour paternel , et a fait de ce sentiment non une vertu , mais un instinct irrésistible. Le père qui vole, qui tue, donne souvent à ses enfants le bien qu’il a dérobé, et consacre à les défendre la férocité qu’il a déployée contre autrui. Aussi observez la plupart des pères, arrivés à un certain âge : pour qui travaillent-ils encore ? pour qui travaillent-ils sans cesse , même quand leurs forces commencent à défaillir ? Ils travaillent pour leurs enfants, et ils sont heureux de leurs pénibles labeurs, à la seule pensée que les êtres sortis de leurs entrailles en recueilleront le prix.
Voyez ces industriels habiles, qui ont enrichi la société de leurs ingénieuses découvertes, ou de leurs audacieuses expéditions commerciales , à qui on doit de payer tantôt le coton, tantôt le lin, la laine, le sucre à moitié prix , observez leurs goûts, le genre de leurs plaisirs, et vous découvrirez bientôt ce qui les fait agir. La plupart du temps, ce sont des hommes simples, de goûts modestes, à qui la nature donna le génie, mais à qui la société négligea de donner l’éducation , et qui , après avoir amassé une fortune immense , après avoir procuré à leurs enfants des palais, des châteaux, des ameublements magnifiques, des tableaux chefs-d’œuvre de l’art, des tables somptueusement
DU DROIT DE PROPRIÉTÉ
servies, des chevaux bondissant d’ardeur, des parcs remplis de gibier, sourient du plaisir que leurs enfants prennent à ces objets, jouissent de les en voir jouir, puis vont jouir eux-mêmes à leur façon, invariablement la même, en retournant à leurs ateliers, à leurs magasins, à leurs vaisseaux , heureux d’imaginer que toutes ces richesses qu’ils goûtent si peu s’accroîtront encore au profit de ces enfants, dans la personne desquels ils deviennent sensibles à toutes les délicatesses qu’ils ne savent point apprécier, et qu’ils n’ont jamais connues. Supposez que tout ce qu’ils amassent de la sorte ils fussent privés de le transmettre à leurs descendants, ils se seraient arrêtés au milieu de leur carrière, au moment où leurs facultés étaient le plus actives. Plus même ils étaient capables et habiles, plus tôt ils se seraient arrêtés, car plus tôt ils auraient acquis ce qu’il fallait à leurs goûts simples et bornés , et, de peur d’avoir des enfants oisifs, vous auriez commencé par assurer l’oisiveté de leur père.
Ce serait donc une fâcheuse manière de s’y prendre, pour n’avoir pas d’oisifs en ce monde, que d’ôter aux pères la principale raison qui les porte à travailler. On ne manquera pas de dire sans doute, que les hommes laborieux dont je parle, ayant voué leur vie au travail , auraient continué à travailler, même quand ils n’auraient pas eu d’enfants, uniquement par habitude ou par émulation. 11 en serait peut-être ainsi pour quelques-uns, lesquels de\1ennent ces oncles riches, sujets de si nombreuses et si tristes comédies. Mais cette ardeur de travail qu’ils ont contractée, où donc
en ont-ils pris l’habitude? Dans une société où la propriété, admise à tous les degrés, a excité l’ardeur de tout le monde, et comme un cheval, faisant partie d’un attelage au galop, s’emporte avec les autres, ils courent, parce qu’à côté d’eux tout le monde court. Ils n’auraient ni contracté ce goût , ni éprouvé cette, émulation de travail dans une société refroidie, glacée par l’interdiction barbare de léguer son bien à ses enfants. Ils auraient fait comme le cheval ardent, qui va au pas avec des chevaux qui marchent au pas. Mais enfm en supposant que quelques-uns , pressés par le besoin de s’occuper, travaillassent uniquement pour travailler, législateur barbare, au cœur sec, jouant la sensibilité, vous leur auriez ôté la plus grande douceur du travail 1 .Tetez les yeux sur cet homme riche et sans enfants, que la nature a privé de cette satisfaction profonde, quelquefois si douloureuse par cela même qu’elle est si vive, voyez son vide, son désenchantement, ses dégoûts, à mesure qu’il avance dans la vie. Le soir, quand il a fermé ses caisses, compté ses trésors, il ne sait quoi faire, et s’il lui reste un moment à donner à la réflexion, c’est pour se demander comment il emploiera ces richesses si péniblement amassées. Mais il est fatigué de sa journée, il s’endort, se réveille, recommence le lendemain à travailler, s’étourdit par le gain, et, le soir venu , éprouve le même vide que la veille. Alors il s’adresse à un frère, à une sœur, leur demande les enfants qu’ils ont engendrés , les adopte , les approche de son cœur, essaie de les aimer, de se faire illusion ,
de se persuader qu’il les a engendrés lui-même. Ou bien, s’il n’a pas de neveux , il va quelquefois s’adresser à une pauvre femme des champs, pour lui emprunter un objet d’amour qui serve de but aux efforts de sa vie 1
Ce vide de l’homme privé d’enfants serait donc le sort de tous ceux qui, par habitude ou besoin de s’occuper, arroseraient la terre de leurs sueurs, et travailleraient à enrichir la société ? Mais c’est là une vaine illusion. Dans votre société glacée toutes les ardeurs seraient éteintes , toutes les émulations bornées, vous n’auriez pas de ces ambitions qui s’embrasent du feu qui les entoure. L’homme n’ayant plus que lui-même pour but, s’arrêterait au milieu de sa carrière, dès qu’il aurait acquis le pain de sa vieillesse, et comme je vous le disais , de peur de produire l’oisiveté du fils, vous auriez commencé par ordonner l’oisiveté du père !
Est-il vrai d’ailleurs qu’en permettant la transmission héréditaire des biens, le fils soit forcément un oisif, dévorant dans la paresse et la débauche la fortune que lui légua son père ? Premièrement , le bien dont vivra l’oisiveté supposée de ce fils , que représente-t-il après tout? Un travail antérieur, qui aura été celui du père, et en empêchant le père de travailler pour obliger le fils à travailler lui-même, tout ce que vous gagnerez c’est que le fils devra faire ce que n’aura pas fait le père. Il n’y aura pas eu un travail de plus. Dans le système de l’hérédité, au contraire, au travail illimité du père , se joint le travail illimité
DU DROIT DE PROPRlflTÉ.
du fils, car il n’est pas vrai que le fils s’arrête parce que le père lui a légué une portion plus ou moins considérable de biens. D’abord il est rare qu’un père lègue à son fils le moyen de ne rien faire. Ce n’est que dans le cas de l’extrême richesse qu’il en est ainsi, et j en parlerai bientôt. Mais ordinairement, dans la plupart des professions , ce n’est qu’un point de départ plus avancé dans la carrière , que le père ménage à son fils , en lui léguant son héritage. 11 l’a poussé plus loin, plus haut, il lui a donné de quoi travailler avec de plus grands moyens , d’être fermier quand lui n’a été que valet de ferme, ou d’équiper dix vaisseaux quand il ne pouvait en équiper qu’un, d’être banquier quand il ne fut que petit escompteur, ou bien de changer de carrière , de s’élever de fune à l’autre , de devenir notaire, médecin, avocat, d’être Cicéron ou Pitt, quand il ne fut luimême que simple chevalier comme le père de Cicéron, ou cornette de régiment comme le père de ]\I. Pitt. En un mot, il l’a conduit à un point plus avancé de la lice, le bénit en le voyant partir, et meurt heureux en le voyant s’y élancer d’un pas rapide. Le motif qui l’avait poussé à s’y avancer le plus loin possible , pousse son fils à en faire autant. De même qu’il songeait à ses enfants , et à cette idée devenait infatigable , son fils songe aussi à ses propres enfants , et à cette idée devient infatigable à son tour. Dans le système de 1 interdiction de l’hérédité , le père se serait arrêté , et le fils également : chaque génération bornée dans sa fécondité , comme une rivière dont on retient les eaux par un barrage , n’aurait donné qu’une pai tie de ce
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qu’elle en avait en elle , et se serait interrompue au quart, àla moitié du travail dont elle était capable. Dans le système de l’hérédité des biens, au contraire, le père travaille tant qu’il peut, jusqu’au dernier jour de sa vie; le fils qui était sa perspective en trouve une pareille dans ses enfants, et travaille pour eux comme on a travaillé pour lui , ne s’arrête pas plus que ne s’est arrêté son père , et tous penchés vers l’avenir comme un ouvrier sur une meule, font tourner, tourner sans cesse cette meule d’où s’échappent le bien-être de leurs petits-enfants, et non-seulement la prospérité des familles, mais celle du genre humain.
Concluons ; en instituant la propriété personnelle la société avait donné à l’homme le seul stimulant qui pût l’exciter à travailler. Il lui restait une chose à faire, c’était de rendre ce stimulant infini. C’est ce qu’elle a voulu en instituant la propriété héréditaire.