‹ De la propriété [microform]Chapitre 4 sur 60 · DE LA MÉTHODE A SUIVRE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE A SUIVRE

One l'observation de la nature humaine est la vraie méthode à suivre pour démontrer les droits de l’homme en société.

Avant de chercher à démontrer que la propriété est un droit, un droit sacré comme la liberté d’aller, de venir, de penser et d’écrire, il importe de se fixer sur la méthode de démonstration à suivre en cette

matière.

Quand on dit : L’homme a le droit de se mouvoir, de travailler, de penser, de s’exprimer librement, sur quoi se fonde-t-on pour parler de la sorte? Où a-t-on pris la preuve de tous ces droits? Dans les besoins de l’homme, disent quelques philosophes. Ses besoins constituent ses droits. Il a besoin de se mouvoii librement, de travailler pour vivre , de penser, quand il ^ a pensé de parler suivant sa pensée, donc il a le

^ droit de faire ces choses I Ceux qui ont raisonne ainsi

ont approché de la vérité et ne l’ont pas atteinte, car il résulterait de leur manière de raisonner que tout besoin est un droit, le besoin vrai comme le besoin faux, le besoin naturel, simple, comme le besoin provenant d’habitudes perverses. S’il y a, en

j I effet, des besoins vrais, il y en a de faux , qui nais-

1 ' sent de fausses habitudes. L’homme, en se livrant à

ses passions, se crée des besoins exagérés et coupables, tels que ceux du vin, des femmes, de la I dépense, de la paresse, du sommeil, de l’activité dés-

ordonnée, des révolutions, des combats, de la guerre. Homme de plaisir, il lui faudra la femme de tout le monde; grossier amateur du vin, il lui faudra des torrents de boisson qui l’abrutiront; conquérant, il I lui faudra la terre entière à ravager. Si les besoins

' étaient la source des droits. César à Rome aurait eu

le droit de prendre la femme des Romains, leur liberté, leur bien, leur gloire, et dans ce cas le vice I aurait fait le droit.

j Je sais bien que les philosophes qui ont raisonné

ainsi ont distingué et ont dit : Les vrais besoins font les droits. Alors reste à chercher quels sont les be-

I soins vrais, à discerner les vrais des faux, à quoi

on arrive , comment ? par l’observation de la nature ' humaine.

L’exacte observation de la nature humaine est donc

la méthode à suivre pour découvrir et démontrer les droits de l’homme.

, Montesquieu a dit : Les lois sont les rapports des

choses. J’en demande pardon à ce vaste et grand es- ^ prit , il aurait peut-être parlé plus exactement en di-

sant : Les lois sont la permanence des choses. Newton observe les corps graves ; il voit une pomme tomber d’un arbre, suivant le langage terrestre des habitants de notre planète. Rapportant ce fait à un autre, à

celui de la lune attirée vers la terre , de la terre attirée vers le soleil , il aperçoit dans un fait particulier i et insignifiant, un fait général , permanent, et il dit :

\ Les corps graves sont attirés les uns vers les autres , i proportionnément à leur masse , et il appelle ce phé- • nomène la loi de gravitation.

J’observe l’homme, je le compare à l’animal, je vois que , loin d’obéir à de vulgaires instincts, tels que manger, boire, s’accoupler, dormir, se réveiller, recommencer encore , il sort de ces étroites limites , et qu’à toutes ces manières de se comporter il en ajoute de bien plus relevées, de bien plus compliquées. Il a un esprit pénétrant; avec cet esprit il combine les moyens de satisfaire à ses besoins; il choisit entre ces moyens , ne se borne pas à saisir sa proie au vol comme l’aigle, ou à l’affût comme le tigre, il cultive la terre , apprête ses aliments , tisse ses vêtements , échange ce qu’il a produit avec ce qu’a produit un autre homme , commerce , se défend ou attaque , fait la guerre, fait la paix, s’élève au gouvernement des États, puis, s’élevant plus haut encore, arrive à la connaissance de Dieu. A mesure qu’il est plus avancé dans ces diverses connaissances, il se gouverne moins U par la force brutale et plus par la raison , il est plus

1 digne de participer au gouvernement de la société

dont il est membre, et tout cela considéré, après avoir reconnu en lui cette sublime intelligence , qui se développe en s’exerçant, après avoir vu qu’en l’empêchant de l’exercer je la lui fais perdre, je le rabaisse, je le rends malheureux et presque digne de son mal-

heur comme l’esclave, je me récrie, et je dis : L’homme a droit d’être libre, parce que sa noble nature exactement observée me révèle cette loi que l’être pensant doit être libre , comme la pomme en tombant a révélé à Newton que les corps graviîs tendaient les uns vers les autres.

Je défie donc qu’on trouve une autre façon de constater les droits , une autre que la saine et profonde observation des êtres. Quand on a bien observé leur manière constante de se comporter, on conclut à la loi qui les régit , et de la loi on conclut au droit. Cependant je dois ajouter encore une remarque, sans laquelle je donnerais prise à la contradiction. De la loi qui porte les corps graves les uns vers les autres , en conclurez- vous , me demandera- t-on , en conclurezvous au droit ? Direz- vous : La terre a le droit de graviter vers le soleil? Non, je réponds avec Pascal : Terre, tu ne sais pas ce que tu fais. Si tu m’écrases, tu ne le sais pas, et je le sais. Je suis donc ton supérieur! —

Non, le droit est le privilège des êtres moraux, des êtres pensants. Je serais presque tenté de dire, mais je ne Poserais point, que le chien qui vous sert, qui vous aime, a le droit d’être bien traité, parce que cette bête aimante et dévouée se jette à vos pieds et les baise tendrement. Et pourtant je manquerais, en m’exprimant ainsi, à la parfaite justesse du langage. Si vous devez quelque chose à cette créature attachante, c’est parce que vous comprenez ce qu’il lui faut. Quant à elle, elle n’a droit h rien, parce qu’elle

DU DROIT DE PROPRIÉTÉ

désire sans savoir. Ce mot de droit n'appartient qu’aux Sons des êtres pensants entre eux. Tous ies être ont des iois dans cet univers, ies etres moraux comm les êtres physiques, mais les iois, pour les premiers, constituent des droits. Après avoir observe 1 homme, je vois qu’il pense, qu’il a besoin de penser, d exercer cette faculté, qu’en l’exerçant elle se développé, grandit, et je dis qu’il a droit de penser de paide , car penser, parler, c’est la même chose. Je le lui do si ie suis gouvernement, non pas comme au c le dont je viens de faire mention , mais comme à un etre qui sait ce qu’il en est, qui a le sentiment de son droit, qui est mon égal, à qui je donne ce que je sais lui être dû , et qui reçoit fièrement ce qu il sait lui appartenir. En un mot, c’est toujours la meme méthode, c’est-ii-dire l’observation de la nature. Je vois que l’homme a telle faculté , tel besoin de I excrcer, je dis qu’il faut lui en donner le moyen, et, comme la langue humaine est infiniment menagee, c révèle dans ses nuances infinies les nuances infinies des choses, quand il s’agit d’un corps grave, je dis qu’il tend à graviter, parce qu’il y est force. Je dis d chien : Ne le maltraitez pas , car il sent vos mauvais traitements, et son aimable nature ne lésa pas mérités. Arrivé à l’homme , mon égal devant Dieu , je dis : Il a droit. Sa loi à lui prend ce mot sublime.

Partons donc de ee principe que la propriété, comme tout ce qui est de l’homme, deviendra droit, droit bien démontré, si l’obsemtion de la société révélé le besoin de cette institution , sa convenance, son

utilité, sa nécessité, si, enfin, je prouve qu’elle est aussi indispensable à l’existence de l’homme que la liberté elle-même. Parvenu à ce point, je pourrai dire ; La propriété est un droit, aussi légitimement que je dis : La liberté est un droit.

Page 1