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expérience, réussit si rarement I Non , je ne le croirai pas, quoi qu'en puissent dire des lettrés instruits qui n'ont jamais vu marcher une usine, ou agir un gouvernement. Ils me l'affirmeraient cent, et cent fois, réordonnant de le croire, comme sous les Romains on ordonnait de sacrifier aux dieux ou de mourir, que je me refuserais à l'admettre.
Comment d'ailleurs ces ouvriers associés organiseraient-ils leur gouvernement? DélibéreraienHls euxmêmes sur les affaires de la Société, sur les salaires, sur les règlements, sur la production , sur les achats , sur les ventes, sur les contrats à conclure? 11 serait bien cruel de les priver d'une telle prérogative, et ce ne serait pas la peine d'avoir placé leurs économies dans une entreprise, ou d'avoir emprunté à leurs risques et périls, ou d'avoir reçu de l'État le cadeau de quelques millions d'avances, pour abandonner à l'un d'entre eux la solution de toutes les questions qui les intéresseraient à un si haut degré. Et d'un autre côté il serait bien dangereux , bien insensé de leur laisser le soin de les résoudre! Quoil ils seraient devenus associés, c'est-à-dire maitres, ils auraient mis leur argent, ou celui qu'on leur aurait prêté, dans une forge ou dans une fabrique de machines, pour laisser à l'un d'entre eux le droit de tes classer eux-mêmes en hommes de peine, ouvriers ordinaires, ajusteurs, assembleurs, maitres, contre-maîtres, en ouvriers payés à .2 francs, à 3 francs, à 5, à 10 francs 1 ils laisseraient à l'un d'entre eux le soin de les punir, de les renvoyer (renvoyer des associés!), de fixer les heures de travail,
DU SOCIALISME. 2Î1 de conclure tous les marchés , de régler le prix des ventes et des achats , de décider s'il faut travailler pour telle maison ou pour telle autre, d'accorder des crédits, d'en demander; ils délégueraient, euxparties du maître, de tels pouvoirs à l'un d'entre euxl ou bien ils se les réserveraient I Et alors comprenez-vous ces cinq ou six cents ouvriers se classant eux-mêmes en bons et en mauvais ouvriers, se constituant en aréopage pour se juger, décidant si la signature de monsieur un tel est bonne, médiocre ou mauvaise, s'il faut vendre ou retenir les marchandises, suspendre ou développer la production I L'une et l'autre de ces suppositions sont bien difficiles à admettre, car l'une est une désolante abdication, et l'autre une extravagante incompétence.
Je reconnais du reste que les hommes assemblés, toujours prompts à se soulever, sont tout aussi prompts à abdiquer, quand le goût du soulèvement est passé ehez eux. Ces ouvriers nommeraient entre eux des chefs, et entre ces chefs un directeur ; je suis porté à le croire. Mais à quoi bon alors n'avoir plus voulu d'un maître I Ou ce directeur pourrait punir les ouvriers, les faire descendre d'une classe à une autre, les renvoyer enfin , ou , s'il ne le pouvait pas, il n'obtiendrait ni la quantité, ni la qualité du travail , sans lesquelles tout succès est impossible dans un établissement industriel. Et s'il le pouvait, encore une fois on se serait donné un maitre aussi absolu que celui qui aurait été propriétaire de l'établissement; on aurait perdu surfont la qualité d'associé, car il est impossible en
droit qu'un associé puisse être éconduit par un autre. Mats ne voyez-vous pas, me dlra^t-on, que si, pour le succès de l'association, on s'était résigné à une autorité aussi absolue que celle du propriétaire, resterait l'avantage d'être intéressé dans l'entreprise et de se partager les bénéfices, qui dans l'état ordinaire sont pour le propriétaire seul?
J'ai montré tout à l'heure que l'on n'a droit aux bénéfices que lorsqu'on est propriétaire de tout ou partie du capital, et que l'on court les chances de perte comme de gain. Mais je néglige cette considération, je suppose les ouvriers propriétaires du capital par une retenue sur leurs salaires, on ayant reçu un prêt de l'État , et je demande si c'est une combinaison raisonnable que celle où l'industrie, d'entreprise particulière, gérée par l'Intérêt personnel , avec l'ardeur qu'excite la chance d'être ruiné ou enrichi suivant qu'on fait bien ou mal , deviendrait une sorte d'administration, une espèce de fonction publique, de manière que l'entrepreneur, au lieu d'être payé par un succès ou un revers de fortune, recevrait, quoi qu'il fit, ses appointements, sauf quelque-part au bénéfice, selon le cas de succès ou de revers.
On aurait donc substitué, dans l'industrie, des administrateurs à des propriétaires, c'est-à-dire un ressort très-faible à un ressort très-énergique. La nécessité de l'ail du maître est un vieil adage qui est, et restera éternellement vrai. Il faut dans tes affaires privées la vigilance, l'attention passionnée de l'Intérêt individuel, et non le zèle affaibli de l'Intérêt collectif.
Ili: SOCIALISME. 193 Or là où l'intérêt personnel réussit tout juste assez pour que l'industrie puisse vivre, on voudrait en vain me persuader que l'intérêt collectif pourrait avoir la suite, l'énergie, l'audace, l'amour enfin qui fait réussir. Vous figurez-vous les filateurs de coton et de lin, les fabricants de toile peinte, les fabricants de lainage, de Mulhouse, de Saint-Quentin, de Lille, de Rouen, d'Amiens, les fabricants de soieries de Nimes, de Lyon, de Salnt-Étlenne, les maîtres de forges de Franche- Comté, de Champagne, de Bourgogne, du Beriy, les fabricants de machines d'Arras, du Havre, de Paris, tous industriels dont vous connaissez les peines, les tribulations, les malheurs, qui souvent après une longue carrière, en cumulant les bonnes années avec les mauvaises, seraient bien heureux d'avoir gagné les appointements d'un directeur, vous les figurez-vous convertis de propriétaires en administrateurs, et gagnant eomme administrateurs ce qu'ils n'auraient pas gagné comme maîtres?
Savez-vous ce que je conseillerais aux ouvriers? ce serait de prendre leur argent ou celui que l'État leur aurait prêté, et de le placer, non pas dans la fabrique où ils seraient associés, mais dans celle qui appartiendrait à un maître absolu, dont le mérite et la probité leur seraient connus.
Ainsi, ou point de direction, point d'autorité, le gouvernement de cinq à six cents individus décidant de tout ce' qu'ils ignoreraient, ou un directeur dans les mains duquel ils auraient abdiqué, et alors le zèle très-incertain du fonctionnaire substitué à la toute-
puissance, à l'activité infinie, à la vigilance incessante de l'intérêt personnel , telle serait l'étrange révolution produite dans l'industrie.
Il.faut bien une autorité déléguée dans les grandes entreprises qui ne peuvent être la chose d'un seul , telles qu'un chemin de fer ou une mine. Alors il faut en effet choisir un Intéressé qui dirige pour tous. Mais chacun sait que c'est une cause grave d'infériorité pour les entreprises de cette nature, qu'elles périssent le plus souvent par l'administration, quand ce n'est pas par la qualité même de l'opération , et on ne comprend pas , lorsque l'étendue du capital engagé n'oblige pas à renoncer à la souveraineté de l'intérêt privé, comment on songerait à se passer de ses avantages. Enfin l'expérience , qui en ce genre est le juge le plus sûr, n'a jamais , depuis qu'il existe des nations commerçantes, indiqué d'autre mobile de l'Industrie que l'intérêt personnel travaillant pour lui-même. Oh conçoit l'autorité déléguée pour les affaires publiques qui ne sont pas la chose d'un seul , mais de tous , pour lesquelles il faut moins encore l'ardeur, l'activité passionnée de l'intérêt privé, que l'impartialité, le désintéressement , la justice , le courage de celui qui est rau par des vues d'intérêt général ; et encore dans les gouvernements perfectionnés a-t-on inventé une sorte d'intérêt personnel pour la direction des États , une façon d'ail du maître, c'est la responsabilité de celui qui gouverne, responsabilité qui engage sa vie, son ambition, son honneur, sa gloire 1 Mais c'est renverser toutes choses, confondre toutes les notions, que de
DU SOCIALISME. ÏÏ5 transporter le gouvernement des États dans les affaires privées, et c'est peut-être par contre-coup s'exposer a trouver le gouvernement des affaires privées dans l'administration des Etats. On aurait donné aux manufactures pour les faire prospérer la froideur du fonctionnaire, et a l'État pour le gouverner l'égoisme de l'intérêt privé. Il arrive souvent, en effet, que le principe qu'on ne met pas où il doit être, va se placer là où il ne devrait Jamais se rencontrer.
Mais nous avons supposé la meilleure, la moins probable des chances, c'est la délégation, entière, absolue de l'autorité du propriétaire à un directeur, ce qui ne s'effectuerait jamais complètement. Ces maîtres ne se donneraient pas, quoi qu'on en dise, un maître, qui pourrait les renvoyer, et surtout les classer sous le rapport du salaire.
Comment pourraient-ils effectivement être renvoyés par celui qu'ils auraient le pouvoir de renvoyer euxmêmes ? Comment s'y prendrait ce directeur élu pour régler avec eux la question des salaires? Ce maitre institué par eux établirait-il un seul salaire ou plusieurs? Payerait-il au même prix l'homme de peine qui remue du charbon à la pelle, ou qui prête ses épaules au transport d'un lourd fardeau , et l'ajusteur adroit qui rapproche toutes les pièces d'une machine? Il faut avoir perdu le sens pour imaginer que l'association garderait un seul ouvrier habile , en les payant également, et en leur offrant pour toute perspective une part dans des bénéfices futurs. Si, pour se conformer à la règle commune, elle les payait inégalement, je
demande encore comment s'y prendrait ce maître, délégué des ouvriers , pour les ranger équitablement et sans appel , dans la classe ù 2 francs , a 3 francs , à 5 francs , à 1 0 francs ? I marinez-vous ces ateliers qui doivent marcher avec le silence , la précision , la continuité des machines dont ils empruntent le secours , qui n'approchent de la fécondité de la nature qu'autant qu'ils approchent de ses deux qualités essentielles, la régularité et la suite, les imaginez-vous partagés en factions, ayant des opinions non sur les affaires publiques, ce qui importe peu, mais sur les affaires de la maison, exigeant qu'on travaille tant d'heures et pas plus , qu'on paye tant de salaire et pas moins , et ayant leurs suffrages, tous les ans, tous les mois, tous les jours, pour faire prévaloir leur sentiment î Ce serait la ruine, la ruine inévitable et prochaine. On arrive tout juste avec l'autorité absolue du propriétaire, avec le stimulant de l'intérêt personnel, à faire vivre l'industrie , et. il est rare, en compensant les mauvaises années par les bonnes, qu'un manufacturier gagne plus de 7 ou 8 pour cent de ses capitaux engagés, soit pour l'intérêt de son argent, soit pour la rémunération de son travail personnel, et à ce compte il reste à peine 4 ou 5 pour les capitaux, 2 ou 8 pour l'entrepreneur. Appliquez maintenant aux mêmes manufactures le gouvernement d'Athènes, de Rome, de Florence, d'Amsterdam, de Paris même, et je vous prédis la ruine tant pour les capitaux que pour l'entrepreneur, et je renouvelle aux ouvriers associés le conseil que je leur ai donné, c'est de s'employer de leur personne dans les manufactures
DU SOCIALISME. Vil de l'association, surtout s'ils sont paresseux , querelleurs , aimant la brigue , l'agitation plus que le travail, et de placer leur argent, s'ils en ont un peu amassé, ou celui qu'on leur prêtera , dans d'autres entreprises que celles qui seraient gouvernées de la sorte; \
Du reste je ne fais point ici une utopie , pour opposer à une utopie. Ce que je prédis a existé trois mois dans Paris. Le propriétaire d'un grand établissement consacré à la fabrication des machines, a pour un temps cédé ses ateliers à ses ouvriers, de manière qu'il n'y avait pas de capital à débourser pour la création de l'établissement, et il est convenu de leur acheter à un prix déterminé les machines ou pièces de machines qu'ils fabriqueraient. Ce prix a été augmenté de 17 pour cent en moyenne. C'était aux ouvriers associés entre eux à se gouverner, à se rétribuer, à se partager les bénéfices. Le maître n'avait pas à s'en mêler. Il payait les pièces exécutées, leur assemblage en machines, au prix convenu, et naturellement il ne devait payer que l'ouvrage exécuté.
Les ouvriers associés sont restés divisés, comme ils l'étaient auparavant, en divers ateliers (facilité d'organisation fort grande, puisqu'ils n'avaient qu'à persister dans des habitudes prises) ; ils ont placé à la téte de chaque atelier Un président, et à la tête des ateliers réunis un président général. Ils ont conservé la classification antérieure des salaires (autre facilité naissant d'habitudes prises) , seulement ils ont donné 3 francs au lieu de 2 francs 50 centimes à la dernière classe , celle des hommes de peine , et ils ont cessé de
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payer aux ouvriers habiles (appelés marchandeurs] le salaire élevé résultant du travail à la tâche. Ceux-ci n'ont comme tous les autres travaillé qu'à la journée. Pourtant, comme il fallait les satisfaire dans une certaine mesure , on leur accordait des suppléments de paye de 50, de 7 5 centimes, et quelquefois de 1 frajne, ce qui, joint aux 4 francs de la paye moyenne, procurait 5 francs au plus à des ouvriers qui, à la tache, gagnaient auparavant 6 , 7 et 8 francs par jour. C'étaient les présidents d'ateliers qui accordaient ces suppléments. Après avoir ainsi élevé le salaire de l'homme de peine, abaissé celui de l'ouvrier habile, voici ce qui est arrivé à la suite d'un essai de trois mois. -
Le tumulte a été quotidien dans les ateliers. Il est vrai que le tumulte était général alors, et qu'il n'était pas moindre au Luxembourg , à l'Hotel-de-Ville , que dans les manufactures. On se donnait des relâches quand il convenait de prendre part à telle ou telle manifestation, ce qui du reste ne nuisait qu'aux ouvriers eux-mêmes, car le propriétaire ne payait que l'ouvrage exécuté. Mais on travaillait peu, même quand on était présent, et les présidents d'ateliers chargés de maintenir l'ordre, de surveiller le travail , étaient changés jusqu'à deux ou trois fois par quinzaine. Le président général , n'exerçant pas la police locale dans les ateliers, avait moins de variations de faveur à subir, et il n'a été changé qu'une fois pendant la durée de î'association. Si on avait travaillé comme autrefois pendant les trois 'mois qu'a existé ce ré-
DU SOCIALISME. 329 gime , on aurait dû toucher 367 mille francs de maind'œuvre. On n'en a cependant touché que 197 mille, quoique les prix d'exécution fussent élevés de 17 pour cent. La cause principale de cette moindre production n'a pas seulement tenu à ce que le nombre de jours et d'heures de présence a été très-inférieur à ce qu'il était antérieurement, mais à ce que le travail a été beaucoup moins actif, même quand on était présent. Les ouvriers à la tâche qui n'avaient plus qu'un insignifiant supplément de 50 centimes du d'un franc, au plus, n'ont pas mis grand zèle ù travailler pour l'association. Les hommes qu'ils prenaient ordinairement avec eux, lorsqu'ils étaient rémunérés à la tâche, auxquels ils accordaient un supplément , et qu'ils surveillaient eux-mêmes, ont été livrés à la surveillance à peu près nulle des présidents d'ateliers, et un millier d'ouvriers sur quinze cents ont déployé l'ardeur dont on est animé quand on ne travaille pas pour soi. En définitive cent hommes de peine ont reçu 50 centimes de plus par jour, trois ou quatre cents ouvriers ont reçu 3 ou 4 francs comme par le passé , mais moins de journées parce qu'ils prenaient plus de vacances, et enfin les mille plus habiles qui travaillaient autrefois à la tache ont été privés de la plus-value qu'ils devaient à leurs efforts , et qui portait leurs journées à 7, 8 et 10 francs. Aussi les bons ouvriers étaient-ils tous résolus à quitter l'établissement, et les trois mois assignés à l'association étant expirés , elle a fin: sans réclamation. Elle était dans onc sorte de faillite , car elle devait plusieurs heures qui n'ont pas été payées,
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et elle avait dévoré le petit avoir d'une caisse de secours instituée avant ce régime philanthropique par le propriétaire de l'établissement.
Dix sous de plus par jour à cent hommes de peine sur quinze cents travailleurs , le salaire de trois ou quatre cents maintenu , celui des mille plus habiles diminué, la totalité beaucoup plus pauvre par suite des absences, qui ont représenté 82 pour cent de temps perdu, 197 ,000 francs d'ouvrage au lieu de 367,000 dans une même période, tous les bons ouvriers découragés , enfin l'association au-dessous de ses affaires après trois mois d'existence, bien qu'on eût un établissement tout monté fourni par le propriétaire, tel est le résultat. Les causes de ce résultat étaient le désordre, l'insuffisance d'autorité , le nivellement dans les salaires par la suppression du travail à la tache, en un mot l'association substituée an gouvernement absolu d'un entrepreneur travaillant pour son compte et traitant librement avec les ouvriers. De ces diverses causes, il en est une qu'il importe de développer davantage , c'est l'abolition du travail à la tâche, vulgairement connu dans ta langue des ateliers sous le titre de marchandage. On va voir que, sous prétexte de faire -participer les ouvriers aux profits du capital, on les a privés du seul moyen qu'ils eussent de devenir eux-mêmes entrepreneurs, entrepreneurs sans capitaux. Cette courte dissertation complétera ce que j'ai à dire des associations au point de vue de leur mode de gouvernement. ' '
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