‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 24 sur 62 · IV · texte numérisé non relu

IV

DE l'influence DU BESOIN DE l'aMOUR SUR LES INDUSTRIES ET SUR LA CIVILISATION .

Jusqu'ici nous avons vu les besoins assujettissant à leur service une foule d'industries , chacun demandant tyranniquement à être satisfait. De compensation, il n'en est point admis; l'on pourrait presque dire que les besoins matériels n'agissent sur l'ordre social que pour lui imposer leur égoïsme.

Il n'en est pas ainsi de l'amour : Texpansion en est l'essence, le sacrifice le moyen; aussi, au lieu d'asservir, c'est lui qui se prodigue; loin qu'il soit nécessaire de lui consacrer des pratiques industrielles spéciales, il est, au contraire, ingénieux à donner à celles qu'absorbent les autres besoins un emploi, une perfection, qui tournent plus efficacement au bien-être général.

Déjà, par les sacrifices qu'U fait au désir de savoir, 1" amour manifeste son influence dans le service des autres besoins, et, à voir son abnégation, il semble que lui-même ne participe en rien à la nature de ceux à la tyrannie desquels l'homme est asservi.

S'il en était ainsi, qu'aurions-nous à faire de lui réserver mie importante place dans un système d'éducation qui n'a d'autre objet que l'enseignement d'une pratique au service d'un besoin social?

C'est qu'il n'en est pas ainsi , et que par cela même qu'il n'absorbe pas les services , ce n'est pas à dire qu'on ne doive pas lui donner satisfaction, celle au moins de seconder, en l'éclairant, lexpansion incessante qui le dispose au sacrifice.

Voilà comment l'amour est un besoin, et mi besoin dont il faut tenir compte.

Peut-être est-ce une préoccupation oiseuse que celle de s'at-

tacher à justifier que raniour, —non moins l'amour qui n'intéresse que le moral ([ue celui qui a pour mobile la propagation de l'espèce, — est un besoin. Cependant, pour ne point laisser place au doute , ou plutôt parce que la discussion entre dans notre plan comme devant faire ressortir linfluence de l'amour sur l'ordre social, nous allons traiter la question sous ce double point de vue.

L'amour sexuel est-il mi besoin?

L'amour moral est-il un besoin?

Voici par quel raisonnement nous arrivons à la solution de la première question.

Les besoins se manifestent par des sensations, et les sensations affectent la vie physique non moins que la vie morale.

La souffrance ou une sensation de bien-être est toujours la conséquence d'un refus ou d'une condescendance à l'exigence d'un besoin matériel. Privez l'homme d'aliments alors qu'il a faim , ou privez-le de vêtements alors que la rigueur de la saison rend les vêtements le plus nécessaires, le sommeil réparateur n'approche plus de sa paupière; bientôt la lenteur de ses mouvements témoigne de l'affaissement de ses forces, il dépérit au physique : en même temps la tristesse, la morosité décèlent l'abattement de son àme , et son existence morale finit par se concentrer dans une seule pensée, — la satisfaction du besoin en souffrance, — jusqu'au moment où, passant par des degrés successifs d'affaiblissement, cette pensée finit par devenir vague, incohérente, et par s'éteindre avec la vie matérielle.

Mais qu'avant le moment suprême il soit satisfait, à temps, à Turgence des besoins, peu à peu le corps débile reprend sa vigueur, les facidiés intellectuelles retrouvent leur essor, et cet être, naguère si misérable-, est rendu à sa pleine existence.

Eh bien ! que deux jeunes sujets, dominés par la puissance de l'attrait qui agit respectivement sur les deux sex^s, rencontrent un obstacle à leur rapprochement, la souffrance physique se manifeste par l'insomnie, par l'absence du besoin d'alimentation, par la langueur; toutes les facultés intellectuelles se concentrent dans une seule pensée , laquelle s'élève alors à

un tel degré d'exaltation , que Taberration en est presque toujours la conséquence , et qu'il n'est pas rare que la crise suprême ne se manifeste par le trouble de la raison.

A l'être en proie à de si cruelles souffrances, un seul regard, un seul rayon d'espérance, suflit pour lui rendre toute son énergie matérielle et morale.

Chez les animaux même , dont pourtant rien ne gêne la liberté d'action , il y a souffrance à l'époque où se fait sentir le besoin de propagation ; souffrance telle qu'alors leur chair perd de ses qualités alimentaires : l'absorption qui se manifeste , même chez les espèces les plus défiâmes, devient tellement absolue que les soins de la défense, pour laquelle elles sont si vigilantes dans toute autre circonstance, sont négligés à ce point que, sur l'imitation la plus grossière des formes, des cris qui les caractérisent, elles donnent tête baissée dans les pièges les moins subtils : la faim, la peur, la rigueur des saisons n'agissent pas avec plus d'énergie sur leurs actions et leur instinct.

Ce sont là des effets de souffrance et de monomanie qui se produisent identiquement sous l'iufluence des deux épreuves, et cette identité prouve bien qu'il ne saurait y avoir divergence dans la nature des causes.

Disons donc, sans hésiter, que Tamour sexuel est un besoin; et passons à Texamen de la seconde question.

L'amour moral est-il un besoin?

La similitude des effets de l'amour chez Fhomme et chez la brute est circonscrite dans la limite que nous venons d'indiquer ; sous tout autre rapport, ces effets sont loin de présenter les mêmes caractères d'identité.

D'abord, ce besoin des sens irrésistible chez la brute, l'homme a le pouvoir de le dominer, car il est doué de la puissante faculté d'absorber sa vie physique dans son existence morale. C'est pourquoi l'être humain de l'un et de l'autre sexe n'accepte pas du hasard celui qui doit recevoir le témoignage de son amour. Sous l'influence de l'amour, l'être humain obéit donc moins à l'impulsion matérielle qu'à un sentiment qui exclut presque toute idée de suggestion des sens; d'où il faut cou-

dure que c'est seulement dans l'union des deux âmes que se réalise l'amour delliomme et de la femme. Devant cette union disparaît même l'attrait matériel qui reçoit comme une satisfaction de l'exercice des devoirs attachés au lien de famille. S'il est vrai de dire que l'être humain qui, sous l'impulsion du besoin de l'amour, n'a d'autre but que de satisfaire h la suggestion des sens, n'agit pas autrement que la brute, il est aussi vrai de dire que chez l'être humain qui, dans l'attrait de ce besoin, cherche, avant tout, la satisfaction morale, la brutalité s'efface devant les douceurs des sacrifices qui sont la conséquence d'une existence à deux.

Il faut, en effet, être dominé par un grand besoin d'aimer pour accepter une vie commune avec les dissidences de deux organisations, de deux éducations, de deux volontés; pour se résigner, par avance, à tous les sacrifices résultant et de ces divergences et des soins de la famille.

Ainsi donc nous voilà déjà conduits à reconnaître que, même abstraction faite de l'intérêt des sens, l'amour est un irrésistible besoin.

Mais ce n'est pas seulement dans le lien conjugal que l'amour dirige ou maîtrise les actions humaines : la mère ne va-t-elle pas avec ardeur au-devant des sacrifices les plus coûteux, même pour des causes futiles? et ne voit -on pas la piété fihale payer héroïquement son tribut, sans reculer devant les plus terribles exigences ?

Les généreux citoyens ne se dévouent-ils pas au salut de la patrie ?

Le chrétien exalté, le fanatique, ne se dérobent-ils pas aux mille voluptés d'une vie opulente, pour se vouer aux austérités du cloître ?

Les Yincent de Paul ne bravent-ils pas les fatigues et les frimas pour recueillir de malheureuses petites créatures exposées à la mort?

Tous les jours, des hommes généreux ne se précipitent-ils pas dans les flammes ou dans les gouffres^ >au risque d'y perdre

la vie, pour arraelier à une perle cerlaiiie des inallieureux qui leur sont inconnus?

Le savant, l'artiste, ne se consacrent-ils pas à cette pénible et fébrile absorption, à la((uelle ils immolent plaisirs, satisfaction matérielle des sens, santé, toutes les jouissances de la vie, dans le but de se rendre utiles à leurs semblables '?

Quoi donc inspire-t-il tant d'abnégation? — L'amour.

Et l'amour ne serait pas un besoin?

Qu'on essaye de mettre obstacle à l'impulsion de cette abnégation complète de soi dans les actes d'amour de Dieu, d'amour maternel, de piété filiale, de patriotisme, de philanthropie, d'absorption scientifupie ou arlisiique, et l'on entendra ce cri de souffrance et d'indignation autrement énergique que celui qui répond aux privations imposées à un besoin matériel...

E pur si move! et pourtant elle tourne, s'écriait Galilée, peu soucieux, dans l'absorption où la grande découverte qu'il avait faite tenait ses sens, de l'humiliation à laquelle il se soumettait en subissant une stupide sentence.

Et qu'importe à Galilée Tinjustlce des hommes ! Qu'importe la vie à celui dont vous immolez les plus chères affections 1

Est-ce de sa vie que se préoccupait l'infortuné Lavoisier, au moment de subir le fatal jugement?

Pour les martyrs d'une foi quelconque, de quel prix est une vie qu'ils dédaignent de racheter par une lâche abjuration ?

Quel est encore le prix de la vie, en comparaison de l'amour du devoir, pour le soldat qui tombe obscur dans la mêlée?

Les tourments, la mort, ne sont donc rien, lorsque l'élan de l'amour moral se fait sentir. . . C'est que les souffrances, qui sont les conséquences de la contrainte qui lui est imposée, sont d'une nature bien différente de celles qui sont la conséquence des privations imposées à un besoin matériel.

1 Est-ce sous la pression d'une loi morale, et n'esl-ce pas plutôt sous la dression delà loi elle-même de son organisation intellectuelle que l'inventeur, ce possédé de l'idée, consomme sa santé et ses veilles et ruine sa famille en essais? {Le Droit, par M. Emile de Girardin, page 100.)

Les souffrances causées par l'exii-ence des besoins niaiériels affaissent à la fois el le corps et les facultés intellecluelles ; les souffrances causées par l'exigence du besoin moral affaissent bien aussi quelquefois le corps, mais c'est en exallant les facultés de rinlelligence.

L'être humain, en proie aux besoins matériels, souffre avec dégoût; l'être humain, travaillé parles besoins moraux, souffre avec bonheur, comme uue mère dans les douleurs de l'enfantement. Le premier pd/?7, le second se passionne.

Ainsi, tandis que, à la satisfaction donnée aux besoins des sens, en général, succède la satiété, à la satisfaction donnée aux besoins de Vàme succède le désir.

D'un côté, exigence ; de l'autre, disposition constante aux sacrifices : abnégation.

Passions, sacrifices, voilà donc le secret de cette constance dans la lutte contre les difficultés qui encombrent les créations scientifiques, littéraires, artistiques : pas une œuvre de quelque mérite qui ne témoigne de cet amour passionnel qui exalte l'iime jusques cà revêtir d'un attrait irrésistible les âpres fatigues de l'incubation. Oui , ce n'est que sous l'influence de cette passion fiévreuse, h laquelle les peintres, les sculpteurs, les artistes de toutes les spécialités ont bien souvent immolé leurs besoins matériels, qu'ont pu éclore et grandir ces créations merveilleuses devant lesquelles se sont recontrées, pour partager les mêmes émotions, les populations accourues des points les plus opposés du globe K

Est-ce que la science, qui conduit à la pénétration des mystères derrière lesquels se cachent tant de saisissantes merveilles de la nature, aboutirait à de si utiles découvertes, si l'opiniâtreté dans la recherche ne venait l'aider de ses ressources passionnelles? Que de siècles n"a-t il pas fiillu à la persévérance humaine pour donner au véhicule qui sert si bien l'impatience du voyageur cette étourdissante rapidité qui ne tient plus compte des étapes marquées par le temps ; pour assujettir la redoutable vitesse de l'élément électrique à devenir l'instru-

■' Exposition de Londres et Espusiliuu de Paris.

ment docile des relations entre les peuples que séparent les abîmes de l'Océan !

Et cette simple politesse, qui revêt de tant de charmes les relations individuelles , où prend-elle sa source, si ce n'est dans cette disposition qui nous porte cà Fabnégation de notre individualité en faveur d'autrui?

Enfin, nous ne pouvons méconnaître que, sous Tinfluence de l'amour, ont été aplanies bien des aspérités embarrassant la voie qui aboutit à la place universelle de la Concorde , oii toutes les nations du monde se rencontreront un jour pour ne former qu'une même famille.

L'amour est donc le génie social, travaillant non-seulement au bien-être matériel de l'homme, mais encore à développer ces éléments de sociabilité que le Créateur a ménagés à l'espèce humaine : l'amour, c'est la civilisation '.

Résumons :

Nous avons fait remarquer :

1° Que l'instantanéité des besoins exige le concours de la société entière pour suffire à la satisfaction de ceux d'un seul individu ;

2^ Que la pratique spéciale vouée au service de chaque besoin est tellement compliquée d'autres pratiques, qu'elle ne pourrait isolément suffire à son objet ;

o^ Que le travail, qui est le moyen de toute industrie, doit au mobile de l'amour ses qualités les plus accomplies.

De là nous concluons :

Qu'un seul ne peut se livrer à toutes les spécialités de travaux industriels ;

Que tous ne peuvent s'appliquer à la même spécialité;

* La société vit de sympathie, de dévouement et de sacrifices, d'amour enfin, car l'amour seul réalise l'unité, l'unité de famille, l'unité de nation, et de proche en proche, en s'épandant toujours, l'unité plus parfaite du genre humain, dernier terme du progrès social. Il est donc bien vrai que l'amour est le sommaire de la loi, le résumé de tous les devoirs, et l'énergie interne par laquelle on les accomplit, la puissance génératrice de tout bien, de tout ordre et de toute félicité possible sur la terre et au delà. (Lamennais, Politique à l'usage du peuple, page 197.)

Qu'il y a donc lieu de tenir compte de la prédilection de chacun, non moins que de ses facultés industrielles — l'inlelligence et la force — pour diriger son éducation dans l'exercice de Faction professionnelle qui convient le mieux à ses dispositions natives '.

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