‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 3 sur 62 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

NÉCESSITÉ D'UNE INSTITUTION. —PROBLÈME A RÉSOUDRE. PRINCIPES DE LA SOLUTION.

Six révolutions eu France depuis 1789!

Quatre trônes, deux républiques culbutés, six secousses imprimées à l'ordre social en soixante-six années I ! î

Déplorables phases qui marquent en caractères de sang les annales des souffrances de la société française! Eh! quelle autre cause que ces souffrances pourrait déterminer ces mouvements convulsifs pendant lesquels le corps social déchire ses entrailles de ses propres mains?

Le délire, le délire seul résultant des crises du mal, peut pousser à de tels vertiges!

Pour conjurer ces délirants excès, auxquels il faut bien enfin mettre un terme, que faire? attacher les mains du malade? Mais quel lien est assez fort, quelle surveillance est assez active pour comprimer ces brusques mouvements auxquels aucune camisole de force, nous l'avons bien vu, n'est capable de résister?

La compression est donc impuissante, et, si Ton ne se hâte de trouver, d'appliquer le topique ayant la vertu d'apaiser les souffrances, empires, royautés, démocraties, tous ces systèmes déjà pratiqués et usés auront à lutter contre l'anarchie qui les a emportés tour à tour, qui les emportera une fois pour toutes, et, alors, que deviendra la France? que deviendra l'Europe? que deviendra le monde civilisé?

Ce cri d'alarme n'est pas un cri isolé; d'autres que nous

Toni l'ait enlcndrc. Proféré par les piiblicistes ^ il a trouvé de l'écho dans renccintc où délibéraient les assendjlées législatives; il a porté le trouble dans le sanctuaire toujours si calme de la science; il a retenti jusque dans le palais des rois. En présence du tableau tracé parles économistes copiant, d'après nature, les traits de la détresse sociale, on ne peut se défendre d'une émotion tellemei)f, profonde qu'elle provoque la stupeur 2.

Cet état des choses, au surplus, ne laisse pas que d'exercer une influence notable sur les actes 3, les institutions * du gouvernement actuel; mais, nous devons le dire, ces actes, ces institutions, tout rationnels qu'ils puissent être, sont d'un effet trop restreint et établis sur des fondements trop resserrés; ils ne sauraient devenir le piédestal d'un ordre de choses stable et solide; tous les intérêts n'y trouvent pas place.

Eh bien ! tant qu'un intérêt social sera, pour maintenir son équilibre, dans la nécessité de se cramponner aux autres intérêts, il y aura danger à ce que son poids n'entraîne la masse, et, le moment de lassitude survenu, la débâcle est infaillible.

Place donc, place pour tous! que la base soit élargie, que la dimension en ait assez d'ampleur pour que la sphère de chaque position y soit largement établie et que chacun puisse se mouvoir à son aise autour du centre particulier de ses actions professionnelles l

Hors de ce cercle de prédilection, l'expansion n'ira jamais jusqu'à Tempiétement, et, dès lors, plus de cause de perturbation^.

L'on comprend déjà qu'afin de donner à l'assiette sociale les

' Voyez la note A.

^ Voyez la note B.

^ Travaux exécutés dans toutes les villesde France pour occupet les hommes qui n'ont pour vivre d'autre capital que le travail,

* Institution du Crédit foncier.

s Doù vient que les astres se meuvent en pleine liberté sans se rencontrer ni se heurter jamais? C'est que chacun d'eux se meut dans son ori)ite, sans pouvoir en sortir. Cet ordre astronomique est ce qui constitue l'équilibre universel. C'est un équilibre pareil que j'ai cherché à créer dans l'ordre politique. (Emile de Girardin, la Politique universelle, page 309.)

proportions suffisantes pour écarter toute cause de désordre, il n'entre pas dans nos vues de commencer par démolir l'édifice: tant s'en faut! La famille, la propriété, bases fondamentales des institutions qui nous régissent, sont h nos yeux choses providentielles, choses saintes, et c'est justement pour mettre ces principes à l'abri de toute secousse que nous cherchons une combinaison qui dirige, sans contrainte, la puissance paternelle dans la voie de ses véritables intérêts et des intérêts de la famille sociale, et qui rende l'exercice du droit de propriété plus profitable pour tous, sans que le principe en soit moins exclusif.

Non, nous n'avons pas à violenter notre prédilection pour ces principes dans le but d'obvier aux emportements de la souffrance autrement que par les voies de répression , autrement que par des exhortations à la résignation, autrement qu'en courbant les têtes sous le joug de cette doctrine, que, dans les vues de la Providence , la pauvreté est un mal nécessaire.

Cette thèse, qu'il faut des pauvres, des misérables, si elle ne fut pas toujours hors de saison, est une thèse aujourd'hui jugée au point de vue de l'économie sociale, au point de vue de la philosophie, au point de vue de la morale.

Est-ce que rhumiliation, Tabjection ne sont pas les conséquences de la misère? Est-ce que l'humiliation, Tabjection sont nécessaires à un ordre de choses fondé sur des principes aussi saints que les liens de famille, le droit de propriété, la liberté individuelle? Est-ce que ces principes providentiels ne pourraient soutenir Tordre social qu'à la condition de le laisser dévorer par un. ver rongeur, par une cause de perturbation?

Si Dieu a donné au sol une fécondité inépuisable, n"est-ce pas pour que chaque être de la création, même parmi les plus humbles animaux, ait une part dans les produits, suffisante pour les besoins de la vie? Eh quoi! tous les ans le sol se couvrirait de végétations luxuriantes, se parerait de verdure et de fruits, et il n'y aurait, dans la création, de fatalement exclues de la jouissance de toutes ces choses que certaines créatures hu-

maines? les beautés, les trésors de la nature seraient étalés connue une amère dérision aux yeux de l'êlre doué d'intelligence, du seul à qui la création ait départi les instruments de production ! Quoi ! ce serait à riioninie (pic Dieu aurait confié les moyens de développer cette fécondité qui doit fournir abondamment à la subsistance des animaux capables seulement de consommer, et à la créature cbargée de cette grande mission il ne l'aurait départie qu'à condition de s'abstenir !

Oh non î TÊlre suprême n'a pas étalé un tel luxe de prévoyance pour un tel objet, non, mille fois non : supposer des vues de cruelle mystification dans les desseins du Créateur envers la créature la plus favorisée, impiété! Ah! que Ton voit bien que Dieu n'a pas mis la main à la constitution de la société humaine 1

Du reste, si tant est que, selon les desseins du Créateur, la pauvreté et la misère soient une nécessité morale, pourquoi résister à ce destin? Fermez les maisons de charité, détruisez les moyens de répression, de correction, et que toutes les positions sociales participent à l'immense holocauste des souffrances providentielles.

Non, c'est déjà bien assez des souffrances que ne peuvent soulager les institutions de nos jours. Détruisons, détruisons la cause de la misère et de Tabjection : il ne peut se faire qu'appuyé sur le bien-être et la dignité personnelle , l'ordre social en soit menacé de perturbation.

Toutefois, l'intérêt qu'inspire la cause des souffrances changerait bientôt de nature et de place, si, foulant aux pieds les droits de propriété et les liens de famille, les membres de la société, qui n'ont pour vivre d'autre moyen que le travail, avaient recours, dans un moment d'aveugle emportement, à la spoliation, pour se procurer des ressources moins chanceuses. Dans ce cas, malheur à eux, malheur aux autres, malheur à tous! caria guerre civile, le plus terrible de tous les tléaux, précéderait, suivrait la spoliation ; le parti des spoliés se grossirait bientôt des spoliateurs mécontents de leur lot dans le partage; l'extermination deviendrait affreuse, et l'envahisse-

ment du territoire serait la suite de l'affaiblissement du pays décimé, ruiné par les discordes civiles. Dans l'étal d'occupation, le pays conquis appartient au conquérant 1... Voilà à quoi aboutit la spoliation ^

Voulez-vous que nous admettions l'hypothèse que le partage ne donnera pas lieu à des mécontentements subversifs et que les nouveaux enrichis resteront paisibles possesseurs des biens acquis par la violence? soit, et suivons les conséquences de ce nouvel ordre de choses.

Les besoins matériels sont de tous les instants, et il ne peut y être pourvu sans travail. Or, ce travail, qui le fera? les nouveaux enrichis? ^lais la spoliation les a affranchis du travail, ou bien à quoi leur servirait la spoliation? Le travail sera donc uniquement à la charge de ceux a qui la spoliation n'a laissé pour vivre d'autres ressources; or, ceux-ci sont impropres aux travaux manuels : il faut plus que de la bonne volonté pour manipuler, pour transformer la matière prenjière ; il faut la force, l'habitude, l'habileté, et tous ces éléments de production leur manquent. Ajournera-t-on la satisfaction des besoins impitoyablement urgents? qu'on essaye de ce moyeu!

Si donc, à prix d'argent, il devient impossible aux nouveaux enrichis de se procurer les choses même de première nécessité, quel profit portera la spoliation et que deviendront ceux qu'elle a ruinés? Misère pour tous ; et cet état de choses serait l'ordre ! ! !

C'est assez que d'avoir signalé ces fins extrêmes d'une dépossession violente ; il devient inutile de faire ressortir les mille autres causes de désastres que cette mesure porte en elle-même.

Ainsi donc, la spoliation, loin d'aboutir à calmer les souffrances sociales, n'aurait d'autre résultat que d'aggraver démesurément le mal, que d'entraîner même l'anéantissement du corps social.

1 Toute révolution qui n'est pas une révolution d'idées est un périlleux enfantement, qui se termine par un laborieux avortement. (Emile de Girardin, Politique universelle, ^a^e 278.)

Mais si la spoliation n'est pas une issue qui s'ouvre pour sortir de cet état de malaise, il n'en est pas moins urgent pour cela de conjurer l'orage, et, pour notre part, nous avons à proposer un moyen pacifique et qui nous paraît absolu dans ses fins. Ce moyen, nous le trouverons dans la solution du problème dont nous formulons les données en ces termes :

« Établir un corps d'institutions ayant pour objet de mettre à la disposition de tous, sans exception, les éléments de la prospérité publique, sans spoliation, sans dépossession même, conséquemment sans subversion, et, de plus, sans attenter à la liberté individuelle, sans toucher aux liens de la famille, sans inquiéter les consciences , sans même pratiquer la contrainte pour obtenir la réduction du taux actuel de l'intérêt. »

Le but que nous nous proposons ainsi déterminé, nous pensons n'avoir aucunement à nous préoccuper de la qualification par laquelle on tenterait de discréditer notre système ; aucune allusion ne parviendrait à en changer le caractère, ni à inspirer des préventions déraisonnables aux esprits sérieux qui voudront le juger avec connaissance de cause.

Qu'on nous suive, du reste, dans la carrière que nous allons parcourir.

Il ne faut pas entendre par ces mots, prospérité publique, exclusivement la richesse d'une nation : la richesse n'est qu'un des principes de la prospérité.

La richesse inculte ou mal gérée, mal administrée, mal employée, mal répartie surtout, ne contribue en rien à la prospérité : la richesse ne profite qu'à la condition d'un usage selon des règles qui en assurent et la fructification et l'accroissement.

Ces règles constituent des institutions ; la pratique de ces institutions constate en elle-même toute une éducation.

Mais, pour que l'éducation soit complète, il ne suffit pas

qu'elle ne tende qu'à la science des intérêts matériels, il faut encore, et surtout, qu'elle tende à la moralisation.

Ainsi, richesses, institutions, éducation, voilà les principes de la prospérité publique.

Or, chacun de ces principes demande une étude particulière de laquelle doit ressortir sans effort la solution de notre problème'.

Nous ferons donc de chacun de ces principes le sujet d'un Ipre spécial; la matière offre assez d'importance par ellemême. Nous résumerons le sujet de chacun de ces livres dans des conclusions générales.

' Ce qui met entre nous l'immense dislance qui sépare le passé que j'interroge et que vous personnifiez, de l'avenir que je pressens et dans lequel je m'identifie, c'est que vous croyez, vous^ à la possibilité d'améliorer indirectement et rapidement la société en améliorant l'homme, tandis que moi, je crois qu'il n'est possible d'améliorer indirectement et rapidement l'homme qu'en améliorant directement la société. [Le Droit, 2* édit., p. 51, par M. Emile de Girardin.)

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