CAUSES DE LA PROSTITUTION DES INDIGÈNES
Le grand nombre de filles mauresques a frappé notre attention, et nous a fait rechercher la cause
de ce cbifl're presque normal de la prostitution algérienne.
La misère, l'influence du climat, un relâchement extrême dans les mœurs, une répugnance instincîive de la femme pour les travaux manuels assez commune aux peuples du midi, le manque absolu dQ,principes religieux, et la grande facilité accordée aux Maures de répudier leurs femmes, sont, à mon avis, les causes principales, de cette prostitution indigène. On doit peut-être aussi attribuer le développement de la prostitution indigène à la loi de continence qui oblige tout Musulman qui en aura prononcé le serment, à ne pas cohabiter avec sa femme pendant toute la durée fixée par ce serment.
D'après la jurisprudence civile, ce serment est obligatoire même lorsqu'il est conditionnel, et il peut se prolonger pendant deux ans, comme dans l'allaitement dont la durée légale est de deux ans.
Nombre de familles à leur aise avant 1 830 se sont vues peu à peu dépouillées de leurs biens, par suite d'une guerre longue et ruineuse; nombre d'industries indigènes ont dû nécessairement s'évanouir devant une civilisation conquérante : lc5 exemples ne manquent pas. La
conséquence en a été une gêne immédiate chez un peuple qui, tout en conservant ses goûts et ses besoins, ne possédait plus les mêmes ressources pour les satisfaire ; l'argent devint rare, les rentes ne se payèrent plus, les remboursements furent nuls- Telle Mauresque qui vivait avec sa fille du produitd'una?ia (petite rente), fut obligée, lorsque cette dernière ressource vint à lui manquer, de transiger avec sa répugnance instinctive pour les chrétiens. C'est là l'histoire de ces marchés tacitement scandaleux oii une mère vend sa tille pour un morceau de pain.
Telle était notre opinion sur une des causes principales de la prostitution des indigènes, basée sur l'étude historique de notre conquête, et nous l'avons retrouvée presque textuellement dans un ouvrage remarquable du capitaine Pellissier (1) : « Les propriétairesdépossédés reçurent en 1831, sous le gouvernement du général Berthezène, une indemnité équivalente à six mois de loyer de leurs biens.
» Depuis cette époque la masse de ces infortunées s'est prodigieusement accrue. Or, les indem-
(1) jlnnales Jllgênennes , 1836, t. I, p. 180.
ni tés qui leur sont dues s'élèvent dans ce moment à 120,000 fr. de rente. On conçoit toute la gêne qu'une pareille somme, enlevée annuellement à quelques familles peu aisées pour la plupart, a dû y laisser, en échange, de misère et de désespoir. Cependant personne n'a voulu pénétrer le secret de tant de douleurs. De pauvres enfants tendent la main, au coin des rues, aux humiliants secours de l'aumône. De malheureuses filles des» tinées naguère à la chasteté du nœud conjugal sont livrées par la faim à la prostitution, et personne ne s'enquiert de la cause de ces misères. »
D'un autre côté l'impôt étant un revenu, le fisc, dont on connaît les entrailles et la moralité, a poussé à l'augmentation des recettes. Ce résultat ne pouvait s'obtenir qu'en précipitant dans le flot de la prostitution des filles ou des femmes qu'une faiblesse amoureuse avait écartées du sentier de la vertu. La faute pouvait n'être que passagère, le fisc la rendait définitive en prenant possession officielle, publique de la malheureuse, en la timbrant de son cachet.
Cette licence des Maures musulmans se retrouve dans tout f Orient. Voici le tableau que nous en donne Hammon, qui a fait un livre très-curieux
sur l'Egypte (1): «Les mères vendent leurs filles; celles-ci, quoique très-jeunes, sont les confidentes et les agents secrets de leurs mères. Les matrones en très-grand nombre y sont fort adroites ; elles pénètrent partout, fournissent aux femmes mariées les moyens de tromper leurs maris : le bain, une visite à une amie sont les prétextes ordinaires. Toutes les femmes s'entendent et se prêtent une mutuelle assistance. Des maris spéculent sur leurs femmes, le frère offre sa sœur, la mère donne à sa fille des leçons de libertinage et partage avec elle les caresses d'un homme ; mais le moteur utile , le mobile de ces actions , c'est l'intérêt. Peu de femmes se livrent par amour.
» Dans les villes, de très-jeunes filles mahométanes se mettent en service. Les habitants juifs, chrétiens ou autres peuvent en posséder, pourvu qu'ils aient chez eux une femme âgée, une esclave, ou qu'ils soient mariés. On s'adresse au mokkadem, c'est le répondant, celui qui s'occupe du placement des domestiques mâles et femelles. On lui désigne le nombre de filles que Ton
(l) De l'Egypte sous Méhémet-Ali, 1. 1, p. 3î3.
désire, l'âge, les qualités physiques, et à jour nommé on les conduit à votre maison.
» On peut avoir une jeune servante pour 20 piastres par mois (5 fr.), avec ia faculté de la renvoyer à volonté. »
<^ Chez les nomades du désert j'ai observé, m'écrivait M. Berbrugger, le savant bibliothécaire d'Alger, dans une lettre du 30 avril 1852, que lorsqu'un chef de famille se trouve à court d'argent, il envoie sa femme ou sa fille faire une campagne de prostitution auprès d'une des villes du Sahara. Puis, la campagne terminée, la prostituée temporaire rentre en famille comme devant, et elle n'est pas plus mal vue pour cela. »
Quand on connaît la tolérance des moeurs des Musulmans en ce qui touche les relations sexuelles, la facilité extrême avec laquelle des époux se prennent et se quittent, et la singulière ressemblance qu'il y a chez eux entre le mariage et la prostitution, les faits que nous avons cités n'étonnent nullement.
Chez nous, une femme peut trouver à gagner sa vie dans certains travaux, peu productifs à la vérité, mais enfin qui lui procurent du pain. Il
n'en est pas ainsi à Alger. Une Mauresque ne peut aller en journée, soit pour coudre, soït pour blanchir, soit pour faire un ménage. Il lui faudrait oi^r son voile devant de nombreux témoins, et cela lui est défendu par sa religion. De plus, disons-le, le travail lui répugne ; aussi tous les soins du ménage sont abandonnés à des esclaves et à des mercenaires.
Les Mauresques. plongées dès l'enfance dans la plus grande oisiveté ne rêvent qu'amour et toilette ; elles sont continuellement occupées de leur personne. Elles n'ont d'ailleurs aucun plaisir, aucunes distractions, aucun genre de récréation que nos femmes d'Europe peuvent se donner ; elles ne peuvent donc songer qu'à l'amour, c'est le seul mouvement de leur existence , la seule pâture qui soit permise à leurs facultés , à la surabondance de vie qui les tourmente dans leur retraite ; aussi concentrent-elles tout leur être sur ce point.
Ce que nous disons ici d'une manière générale s'applique du haut en bas de l'échelle sociale chez les Mauresques, et on les voit briser assez facilement les obstacles qui les gênent pour se livrer d'abord à la prostitution clandestine avec un
amant, et finir par arriver assez promptement à la simple condition de fille publique.
La précocité de la puberté en Afrique est encore une des causes de laproslitution desindigènes. De douze à quinze ans une femme est nubile, et on peut établir la même proportion pour le sexe masculin.
En Egypte, les fellahs et les coptes épousent des filles de huit à neuf ans, chez lesquelles la menstruation ne s'est pas encore effectuée. Nous voyons le même efiTet se reproduire à la Mecque, et probablement sur d'autres points de l'Afrique. Les Arabes des deux sexes se marientfort jeunes, et il n'est pas rare d'y voir un jeune homme de quatorze à quinze ans épouser une jeune fille de huit à dix ans, ou au moins posséder déjà une esclave. Cet usage est déplorable, parce qu'il énerve promptement la jeunesse et fait dégénérer sa race ; mais c'est un usage adopté dans presque tout l'Orient, et les marchands d'esclaves le savent si bien, qu'ils tiennent à très-haut prix celles qui sont très-jeunes. Ainsi, aii Caire, une jolie petite négresse de dix ans coûté de 600 à 800 piastres; une Géorgienne de dix à quinze ans s'y vend 6,000 piastres. Ces prix extraordinaires
surprendront moins lorsque Ton se rappellera que la Géorgie et la Circassie fournissent les concubines les plus recherchées.
Tel garçon qui, chez nous, est pur et d'esprit et de corps a souvent fait acte d'homme en Algérie. Ceci explique les vieillesses prématurées que l'on rencontre à Alger.
Les mariages dans un âge aussi tendre, les couches dans l'extrême jeunesse, l'usage immodéré des bains et la vie sédentaire se réunissent pour hâter la vieillesse des femmes, qui sont décrépites à trente ou quarante ans, quelquefois même avant. Des unions contractées à un âge aussi jeune produisent souvent des enfants rachitiques ou tout au moins mal constitués : ceci explique enfin les désordres graves qui ont lieu entre les membres d'une môme famille. La manière dont se font les mariages est en rapport avec ces désordres. Une femme n'apporte d'autre dot que son corps. Le mari offre au père, soit en argent, soit en bestiaux, une valeur regardée comme payement de bonne venue, et s'engage à payer un dédit fixé en cas de répudiation demandée par lui. La femme n'apporte rien à la communauté.
Un Musulman prend une femme pour son plaisir, comme il achète une esclave au bazar; seulement les formes sont différentes. Il offre tant, la place dans sa famille lorsque le marché est conclu, s'en sert, et quand il en est las, il la répudie, paye la somme stipulée lors du mariage , et la renvoie pour en prendre une nouvelle.
N'est-il pas évident pour tous que ces femmes qui ont pu contracter ainsi des habitudes de luxe, de bien-êfre et d'oisiveté, sont alors presque forcées de demander à la prostitution les moyens de continuer cette vie qui pour elles renferme toutes les félicités qui les attendent en ce monde?
Il serait probablement très -intéressant de rechercher quels sont les rapports proportionnels qui existent entre le grand nombre des filles publiques indigènes et la nationalité de leurs visi'teurs, et il en résulterait probablement ce résultat presque certain, que pour satisfaire leurs goûts pour la nouveauté, pour l'étrangeté, les Français surtout ont recherché et recherchent encore les indigènes, et que, d'un autre côté, les Arabes, non mariés, étrangers à la ville, comme les biskris, les kabyles, les mozabites, etc. , ne visitent
— Toque les femmes indigènes , et surtout les Mauresques et les Arabes, à l'exclusion des juives et des chrétiennes.
Ce fait est patent, surtout à Blidah, où les filles indigènes ont une clientèle très-abondante , fournie par les bataillons de zouaves.
PROFESSIONS DES PROSTirUÉES.
Les registres du dispensaire ne sont pas régulièrement tenus depuis assez longtemps pour que les renseignements incomplets qu'ils donnent sur l'instruction et la profession des femmes publiques des autres nations puissent être utilisés. On sait cependant que les Françaises prostituées à Alger étaient, avant de prendre la carte, généralement dames de comptoir, couturières, lingères ou modistes.
Les indigènes n'ont jamais exercé de profession.
îl y a parmi les Mauresques certaines filles qui, dotées par la nature d'avantages physiques, s'engagent comme chanteuses. Ce sont ordinairement des Juifs qui les enrôlent à tant par mois et pour un temps fixé; cet acte a lieu par- devant notaire. La moyenne du prix est ordinairement de 100 francs par mois. On voit de ces
filles dans quelques cafés maures. Une d'elles fut môme engagée pour Paris et se fit voir, pendant quelque temps, dans un café des environs du Palais-Royal.
11 y a des pays où les prostituées exercent encore d'autres professions.
Macartney (1), dans son voyage, dit qu'à la Cochinchine les femmes des villes font fréquemment l'office d'agents et de courtiers pour les étrangers qui viennent y faire le commerce. Elles leur servent en même temps de concubines.