DES MOYENS DE CORRECTION EMPLOYÉS CONTRE LES PROSTITUÉES
On a essayé contre les filles publiques récalcitrantes une multitude de peines plus ou moins sévères , depuis la machine à marcher, jusqu'à la section du nez, des cheveux, et l'amende ; mais on a été obligé de renoncer à ces différents moyens, et l'on a cru devoir s'en tenir à la prison et au cachot. Il y a , à Alger , une prison pour punir tous les délits qui ont rapport à la prostitution seulement. Les filles prévenues de crimes ou délits sont mises à la prison civile.
Ces peines sont infligées aux fdles publiques, 1° pour tarder plus de vingt-quatre heures à se rendre au dispensaire lorsque l'époque de la visite est arrivée pour elles ;
2® Pour s'être évadées du dispensaire ;
3° Pour avoir insulté les médecins et les agents de l'autorité ;
4° Pour manquer de se rendre aux visites sanitaires, et continuer de se livrer à la prostitution lorsqu'elles sont malades.
Quant aux dames de maison, on leur fait fer mer leur établissement pour un temps plus ou moins long, selon la contravention, et on peu4 même leur retirer leur autorisation.
DE LA FONDATION d'uN OUVROIR.
Si nous avons dû établir, dans les précédents chapitres, la nécessité de la prostitution reconnue dans tous les pays et dans tous les temps, si nous avons dû chercher comment elle se réglementait, il nous parait utile de rechercher encore s'il n'y aurait pas moyen de diminuer ce fléau.
Pour la plupart des filles publiques étrangères à l'Algérie, elles y arrivent grandes, formées, et ayant presque toutes fait le métier de prostituées, et, dans ce cas, il y a peu de chose à faire. Mais pour les jeunes filles étrangères à l'Algérie, et sur-
tout pour les indigènes qui naissent et croissent sous nos yeux, et dans l'intérêt de notre colonisation, nous proposerions, comme adjonction aux écoles de filles, la création d'un ouvroir qui serait destiné à apprendre différents métiers d'aiguille aux jeunes enfants, à leur assurer enfin, pour l'avenir, des ressources contre la misère, qui est une des causes si fréquentes de la prostitution.
Mais ce sont surtout les Mauresques qu'il faut amener à ces travaux manuels. Tel dcit être un des buts de nos colonisateurs.
Avec l'instruction, donnez-leur le goût, le désir, le besoin du travail, et peu à peu vous amènerez ces jeunes filles à lui demander le pain de chaque jour.
Il ne faut sans doute pas amener ces ouvroirs à faire concurrence aux ouvrières de la ville, mais on pourrait charger cet établissement de faire et de raccommoder le linge destiné aux hôpitaux, au dispensaire, aux prisons.
On doit civiliser les jeunes enfants pour en recueillir plus tard des fruits durables.
Il faudrait aussi chercher à moraliser les filles publiques à mesure que l'occasion s'en présenterait; mais on ne peut espérer agir efficacement
que sur celles qui sont eu prison ou retenues au dispensaire pour maladies.
Parent-DuchateletelFrégier ont cherché quelles devaient être les personnes qui auraiend une plus grande influence sur ces êtres pervertis , et ils sont arrivés à penser qu'à l'exclusion dea. religieuses, il serait très-utile d'employer les dames de charité , les médecins et les commissaires de police. Nous sommes entièrement de cette opinion, mais nous croyons que l'économe du dispensaire, qui est continuellement avec ces filles, qui les connaît presque toutes par leurs noms, qui sait ou peut savoir quels sont leurs défauts et leurs qualités essentielles , et par quels moyens on pourrait arriver à leur cœur; nous disons que ce fonctionnaire plus que tout autre est capable de rendre d'immenses services dans l'accomplissement de cette longue et pénible tâche.
On obtiendrait certainement d'excellents résultats du concours des médecins et de l'économe du dispensaire, ainsi que des visites répétées des dames de charité. Peut-être même que sous le patronage de certaines personnes on trouverait à la sortie de prison ou des dispensaires, à procurer de l'ouvrage à quelques-
unes de ces filles, qui n'ont embrassé le métier de prostituée que poussées parla misère.
DE LA CRÉATION d'uNE MAISON DE REFUGE POUR LES PROSTITUÉES.
Les remèdes moraux que nous venons d'indiquer sommairement, et sur lesquels nous n'avons pas voulu insister davantage, rempliraient certainement bien une partie du but que nous nous proposons; mais il ne faut pas se dissimuler que les mauvais conseils et les mauvais exemples entraîneraient bientôt à de nouvelles fautes celles que l'on croyait converties. Nous voudrions donc qu'elles ne fussent pas abandonnées à ellesmêmes, et nous proposerions d'établir à Alger ou dans les environs, une maison de refuge pour les filles repentantes. II existe déjà une maison analogue, c'est la Maison au Bon Pasteur établie à El-Biar, pour les jeunes filles abandonnées. En 4849, il y avait 28 jeunes filles à raison d'une première mise de 60 fr. et d'une allocation mensuelle de 20 fr. pour les unes et de 15 fr. pour les autres.
La création de cette maison dé refuge que nous proposons, n'offrirait aucune difficulté, et nul doute que si quelque personne influente et cha-
ritable prenait cette affaire en main, elle n'arrivât promptement à un résultat avantageux.
On obtiendrait facilement du Gouvernement une des maisons situées hors la ville, et qui, appartenant au domaine, sont actuellement sans emploi. Les fonds de la charité publique, sollicités par le gouverneur général, par monseigneur l'évêque d'Alger et par la Commission nommée à cet effet, viendraient couvrir les dépenses réduites de cet utile établissement.
Il est une autre nature de recettes qui viendraient moralement et avantageusement aider à la création et à l'entretien de cette maison : 1° le reliquat des recettes du dispensaire ; 2" les amendes infligées aux filles publiques ou aux dames de maison pour contraventions dans l'exercice de leur métier.
Sans doute qu'à l'exemple de pareilles maisons établies à Paris ou à Lyon, le travail des filles publiques repentantes viendrait encore apporter un allégement aux charges ordinaires, mais l'aumône ou les souscriptions particulières sont constamment indispensables pour soutenir aussi bien que pour créer ces asiles.
On trouverait de bons modèles et d'excellents
règlements tout près dans la maison du Bon PasteuVj établie à Paris pour les filles repentantes, et qui sont énoncés sommairement à la page 559 du tome II de l'ouvrage de Parent-Duchatelet, et dans la maison de la Providence, qui reçoit, à Lyon, les filles repentantes qui sortent de l'hospice de l'Antiquaille.
Pour la création de cette maison, il faudrait nécessairement tenir compte des observations qui ont été faites au Bon Pasteur. De 1821 à 1833 sur 240 prostituées reçues, 50 sont mortes, et ces décès sont attribués à la vie trop sédentaire, au passage subit d'une vie agitée, mêlée d'excès et de privations, à la vie trop régulière du couvent.
Encore là ne reçoit-on pas les filles de mauvaise santé au-dessous de 1 8 ans et au-dessus de 25 ans.
Il y a encore une maison analogue à Laval (Mayenne), mais les exercices religieux y sont courts, les travaux variés ont lieu autant que possible en plein air, la nourriture y est saine et abondante. On y reçoit les filles de tout âge et même les scrofuleuses. Malgré cette difî'érence notable dans les admissions, la mortalité n'y est que de 7 à 8 par an.
L'observation a encore prouvé que l'on ne pouvait ramener dans la voie du bien que les jeunes filles âgées au plus de vingt-cinq ans; celles plus âgées qui ont réclamé la faveur d'entrer dans ces maisons, ne l'ont fait que par hypocrisie, et quelques jours d'épreuve ont suffi pour les démasquer. Mais il faudrait dans un climat où la précocité est si grande, baisser encore la limite d'âge pour les indigènes, comme règle générale d'admission.