INTRODUCTION
À côlé des nombreux problèmes que soulève l'étude approfondie de la psychiâtrie et qui appartiennent au médecin spécialiste, il existe une véritable psychiâtrie d'urgence qui rentre dans le cadre de la médecine générale. C’est l'exposé de la psychiâtrie envisagée à ce point de vue que nous nous proposons d'entreprendre. Loin de nous la prétention d'écrire un traité de psychiâtrie d’urgence comme il existe des traités de médecine et de chirurgie d'urgence, heureux seulement si notre insistance peut susciler un de ces traités, ou si quelques observations que nous rapporterons peuvent imposer cette idée qu'il est de toute nécessité d'intervenir auprès d’un ahéné, plus encore peut-être qu'auprès d’un malade qui saigne ou qui étouffe ; l’aliéné, en effet, peut attenter à sa propre vie et à celle d'autrui, et le médecin, appelé d'urgence, est non seulement responsable d'un malade en danger, mais encore d’un malade souvent dangereux. D'autres fois enfin, c’est un problème médico-légal qui
se pose et le rapport du médecin peut éviter la prison au malheureux à qui conviennent les soins de l'hôpital ou de l'asile.
Il nous a semblé, non seulement intéressant, mais éminemment utile de réunir, dans une vue d'ensemble, ces cas trop fréquents où l'individu perd la notion de ses actes ou de leur portée, ou bien n’a plus le hbre arbitre d'y remédier ; la sociélé a le devoir d'intervenir, non seulement pour protéger les siens, mais pour traiter le sujet qui n’est autre qu'un malade de la raison et pour le traiter en malade qui peut guérir. C’est une règle en effet, en psychiàtrie comme peut-être en médecine générale, que les états aigus sont les plus susceptibles de guérison et cela d'autant plus que l'intervention est plus prompte. Le médecin re doit donc pas êlre pris au dépourvu en présence de ces cas d’ont l'avenir peut dépendre de l’à-propos et de la rapidité d'une décision.
Bien que le début absolument brutal soit exceptionnel en effections psychopathiques, l'ignorance ou l'incurie de l'entourage, ou bien le soin jaloux, et en partie compréhensible, que met la famille à cacher les prodromes ou même à s'illusionner, ces habitudes font que le médecin, mandé trop lard, se trouve en présence d’un paroxysme, en pleine période d'état, au cœur de la tempête quand on lui met la barre en main. C’est dire assez combien il importe d’avoir quelques notions en psychiàtrie d'urgence.
Nous nous proposons donc, en cette étude, de rapporter différentes observations classiques, d'une part, des cas aigus, soudains, dramatiques en psychiâtrie, et d'autre part, certaines observations d'épisodes aigus ou de situations médico-légales critiques au cours de psycho-
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pathies à évolution chronique. Nous diseuterons ensuite le diagnostic et indiquerons la conduite à tenir.
Mais, avant d’entrer dans le cœur même du sujet, nous voudrions dire ici quelques mots de l’école où nous avons recueilli ces notions, enseignées d'une façon si claire et si affable par la parole de notre maître, le D" Dupré ; nous voulons parler de cette école, unique au monde, pour apprendre la psychiâtrie d'urgence, c’est-à-dire : l'Infirmerie spéciale de la Préfecture.
Infirmerie spéciale de la Préfecture. — Au point de vue pittoresque, et d’après la description sincère de Motet, l’Infirmerie spéciale est « un sombre cabinet, où le jour n'entre qu'à peine, filtrant à travers d’épais barreaux, et où une seule chose rayonne, l'intelligence supérieure du maître. »
C’est là, en effet, que se succédèrent Lasègue, Legrand du Saulle et Garnier, prédécesseur du D' Dupré; là ces maîtres exercèrent l’activité clinique la plus avisée et la plus féconde qui ait jamais été mise au service de la médecine légale.
C'est ainsi que Lasègue put écrire ses mémorables pages sur l’alcoolisme subaigu et le délire de persécution.
C'est ainsi que Garnier étudia les diverses modalités de l'ivresse et qu'il en rapporta des exemples caractéristiques, dans cet opuscule, aussi rare qu'intéressant, la hole 2:-Paris:
Garnier, dans cet ouvrage, écrivait : « La clinique des maladies mentales, à l'Infirmerie spéciale, a un caractère qui est bien à elle, caractère qu’elle emprunte aux circonstances spéciales dans lesquelles le malade se présente à l'observation du médecin.
L’aliéné qu'on y amène aux fins d'examen est généralement au plein d une phase agissante et démonstrative de sa folie. Il apporte là comme le reflet du milieu social, auquel hier encore il se trouvait mêlé.
Enfin, généralement moins irrité de la soudaine entrave apportée à sa liberté, qu'impatient de soumettre ses inquiétudes, ses griefs, ses réclamations, ses projets, 1l étale largement son moi maladif, heureux de trouver quelqu'un qui lui prête attention. Il y a là comme une sorte d’épanouissement du délire, qui rend ce premier examen spécialement intéressant et instructif. »
Au point de vue admimistralif, l’Infirmerie spéciale est cet organe particulier, annexe du grand Dépôt central de la Préfecture de police, destiné à recevoir des commissariats de police de Paris et de la Seine, et à permettre d'examiner rapidement et de diriger sur les destinations qui leur conviennent, les sujets suspects d’aliénation mentale.
Au point de vue psychiâtrie d'urgence enfin, l'affluence des sujets envoyés à l’Infirmerie spéciale est telle qu’on peut évaluer à une moyenne de plus de sept par jour le nombre des examens à pratiquer et par conséquent des mesures à prendre. Or, l'Infirmerie spéciale ne dispose que de fort peu de place — en réalité on ne peut guère héberger qu’une vingtaine de malades au maximum — et, dans de telles conditions, la loi qui domine toute cette activité médicale est la loi de la vitesse. Sous peine d’encourir le dommage matériel de l'encombrement des locaux, et le reproche moral, plus grave encore, du moindre relard vis-à-vis des personnes confiées au soin du chef de service, 1l faut aller vile en besogne, sans
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pourtant jamais oublier qu'il faut aller droit et faire bien.
Enfin, non seulement le pouvoir administratif impose à la science médicale du chef de service l’obligation des diagnostics rapides, en même temps que la responsabilité des décisions urgentes, mais encore 31 lui confie le soin d'éclairer les plus difficiles et les plus pressants problèmes de la pratique psychiâtrique.
Toutes les variétés de la folie en effet, les plus communes comme les plus rares, les plus banales comme les plus insolites, les plus vraies comme les mieux simulées passent à l'Infirmerie spéciale dans un défilé interminable et toujours nouveau. « Aussi peut-on dire que celte Infirmerie spéciale, carrefour où se croisent et se rencontrent toutes les formes des aberralions de la mentalité, représente le véritable quartier général de la folie à Paris. » (Dupré).
D'après ce rapide aperçu du milieu, on peut comprendre quelle incomparable clinique constitue cette Infirmerie, unique dans son organisation et son fonctionnement, et quels trésors d'observation pratique elle apporte en fait de psychiâtrie d'urgence. En effet, les malades y arrivent au moment même où la folie vient, par l'éclat de ses manifestations, de les arracher à leur existence coulumière, et on saisit pour ainsi dire à l’état naissant la folie, au moment précis et souvent dramatique, où le psychopathe, qui n'était jusqu'alors qu'un malade, entre, en troublant l’ordre public et la sécurité des personnes, dans le domaine médico-légal, et devient ainsi, au sens véritable du mot, un ahéné.
L'Infirmerie spéciale est enfin la clinique par excel-
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lence où le médecin peut apprendre les indications et les contre-indications de l'internement. Or, les décisions qu'on peut y prendre à l'égard des malades sont les suivantes :
1° L'internement dans un asile — à Sainte-Anne. Ce mode d'internement constitue le placement d'office, réglé par les arüicles 18 et 19 de la loi du 30 juin 1838.
2° L'envoi à l'hôpital — à l'Hôtel-Dieu, s'il s’agit d'un cas de pathologie interne, qui a momentanément revêtu le masque de la folie, et le cas se présente souvent, comme nous le verrons, dans les formes délirantes des encéphalopathies urémique, hépatique, pneumonique, elc.; au début de la fièvre typhoïde, au cours des affeclions organiques du cerveau et des méningites, etc.
3° L'envoi dans un hospice — à Nanterre, s'il s'agit d’un vagabond, d’un infirme, ou d’un de ces malheureux atteints de misère psychologique congénitale ou acquise, qui représentent la clientèle élernelle de l’Assistance publique sous loutes ses formes.
4° L’ajournement au lendemain ou aux jours suivants, dans les cas où un supplément d'observation est nécessaire, avant de se prononcer sur le cas et de décider de la mesure à prendre.
5° La mise en liberté, immédiate ou après mise en observation, lorsque l'état mental du sujet examiné est conciliable avec l’ordre public et la sûreté des personnes.
Tels sont les faits que nous avons cru devoir rapporter au sujet de l'Infirmerie spéciale du Dépôt, école de la psychâtrie d'urgence ; école dont les portes sont généreusement ouvertes au monde médical.