‹ De la qualifications de chevalierChapitre 1 sur 1 · DE U · texte numérisé non relu

DE U

0RSQUB9 il y a quelques années, dans ce même recueil, je cherchai à donner une appréciation, la plus exacte possible, de ce qu'était la qualification à^écuyer \ je pris rengagement tacite de faire un travail analogue sur le titre de che^ valier.

Ce vocable, indiquant une qualification nobiliaire, a reçu tant d'acceptions différentes que pour beaucoup de personnes l'idée qui s'y attache lest parfaitement vague. Il ne manque ni de livres ni de dissertations sur l'histoire de la chevalerie : on meublerait une bibliothèque avec ces ouvrages spéciaux. Et cependant dans ces pages nombreuses, dans les recherches des anciens comme dans les travaux des écrivains modernes, on a toujours passé à côté de la solution du problème. Aujourd'hui encore, dans les livres où de longs et savants chapitres sont consacrés à l'étude de la condition des personnes au moyen âge, on ne trouve rien de précis sur ce qu'était le chevalier.

Je ne me dissimule pas la difficulté du sujet que j'aborde, aussi je n'ai pas la prétention de clore la discussion ; je la demande au contraire. Dans cette simple dissertation, je vais essayer de grouper quelques idées qui m'ont été suggérées par de longues recherches. Je n'ose me flatter d'être assez heureux pour éviter à d'autres • la peine de revenir encore sur la matière que je vais traiter ; mais j'espère arriver à éclaircir quelques points que mes devanciers semblent avoir voulu éviter. On cherchera encore, on signalera des faits qui n'ont pas été mis en lumière ; et on arrivera à savoir la vérité sur cette antique et intéressante question qui a le mérite d'être, en ce moment, une mine à peu près inexplorée.

Tout d'abord, notons un fait qui est trop méconnu, sinon oublié, ^y Le mot chevalier parait dans les textes au xni« siècle, alors que se forme la langue française ; auparavant, quand le latin dominait, ce qui fut le chevalier était le miks. Le miks apparaît aussi haut que l'on peut remonter ; les peuples qui se partagèrent l'empire romain empruntèrent ce terme à l'antiquité classique : à Rome, le miles

était le soldat, le fantassin ; chez les Franks et les autres peuples d'origine germanique, le truies était rbomme libre, parce que tout homme libre portait les armes. Je n'ai pas à m'arrêter sur ce point qui a été clairement établi dans la Revue nobiliaire par M. le colonel de Mandrot ' ; parfois on employait une périphrase : Seculari mi" liiiœ deditus, militiœ armis ou militari baltheo accinchis ', miHiiœ deditus '. Des actes innombrables établissent la synonymie des mots miles et chevalier^ et ceci a une certaine importance puisqu'il en ressort d'une manière indubitable qu'il y avait des chevaliers avant la création des ordres de chevalerie, avant les expéditions en Palestine.

J'insiste sur ce fait, parce qu'il contredit positivement une opinion très -répandue, qui tend à faire supposer que la chevalerie, militia , naquit pendant les croisades. Dans une dissertation qui contient d'excellentes pages, M. le comte Adalbert de Beaumont a donné un certain poids à cette conjecture que je crois mal fondée : il avance c[ue c'était «c à l'imitation des Arabes et des Persans que la a chevalerie, les tournois, les blasons ont été adoptés en Europe et a en France. » Sans doute, M. de Beaumont a voulu faire allusion à l'origine des fraternités d'armes \ ce qui est encore très-contestable ; mais le vague même de ses expressions a laissé la porte ouverte aux étymologies les plus hasardées. Pour n'en citer qu'un exemple tout récent, je rappellerai que l'on a pensé à faire venir le mot chevalerie de cherval ou chelvaJy nom des hauts-de-chausses qui chez les musulmans auraient été le signe distinctif des fêta ou preux •. i

Je ne pense pas qu'il faille s'éloigner d'Occident pour trouver l'étymologie du mot chevalier : il procède tout simplement de ca6ai/t<5, qui après avoir indiqué primitivement un cheval de somme ', finit par être employé pour désigner un cheval de guerre \ Du reste en

> 1866, p. 481 et seq,

s Cartulaire de SamUPèrt de Chartres, p. 90 et 232.

' Anciens évéchés de Bretagne, chartes de Saint-Malo de Dinaii, t. IV, p. 889.

^ Recherches sur l'origine du blason et en particulier sur la fleur de lis, p. 127.

* Mém, de VAcad, des sciences, belles-lettres et arts de Marseille, 1858-1864, p. 267 et seq. — Article de M. Henri Guys.

• Cf. Dtt Gange, v« Caballus.

7 ... et per aillas, in quibus nonsolum homines caballarii, sed etiam Ipsi cocciones rapines faciant. {Utt. Hincm. ad. Carol. calv. en 859.) Hincmar fait ici une distinction évidente entre ies cavaliers et les fantassins.

825, Louis-le-Débonnaire, ratifiant les libéralités faites par lecoDste Bérenger à l'église de Brioude, rappelait que celui-ci devait chaque année cabalbim unum cum scuto et lancea ^j ce qui indique que Fabbaye de Saint-Julien était tenue au service militaire.

De cabailus est dérivé eabaUarius *, celui qui monte à cheval, et ca6ai&ire', monter à cheval, chevaucher; cabalkritia^ etcavaUcata, servir à cheval, chevaucher ; cabalaria, fief assujetti au service militaire à cheval en Languedoc, en Provence, en Espagne, à Venise, dans le royaume de Jérusalem, et enfin caotiUaria^ chevalerie. Remprunte à Du Gange un texte qui établit avec plus d*autorité que tous les raisonnements les relations qui existaient entre chevalier et mUes. Item voh quod expensœ ad cavallariam Monaldi fratris met QUANDO FIAT MLES communiter fiant tam de bonis meis quam de bonis ejtisdem. Ce texte est de 1230.

L'origine des mots chevalier et chevalerie bien établie, je vais examiner successivement les diverses acceptions qui leur ont été données. Je les classe en six catégories, savoir :

Le miles ou chevalier , c'est-à-dirç l'homme libre, arrivé à l'âge où il avait le droit de porter les armes, et d'entrer dans la vie civile.

Le noble, possesseur d'un fief astreint envers un seigneur supérieur au service militaire.

Le miles^ membre d'une caste ou corporation noble, se recrutant elle-même.

Le noble ou l'anobli, non propriétaire de fief, mais assimilé, à titre de récompense, au possesseur de fief par la volonté du souverain.

L'individu admis dans un ordre de chevalerie.

Le mUeSy simple soldat non noble.

Jadis, à propos de tout ce qui touchait à la noblesse, on avait cou-

1 CarM. de Brioude, Mit. par M. H. Dooiol, n* 339.

* Oatre le texte d'Hlocmar qae je Tiens de dter, je dois ansd reoYoyer au Poljp* tiqne d'Irminon.

* Si qnis cabaUom extra consOiom domini soi ascenderit^ et eum caballaTerit, etc. ( Lex Mlica, tit. XXVI.)

^Urobertns iDgennns tenet mansam ingenailem, qui habet censam «militer. Facil pro eo caballeritia. {Poiyp. S, Remig. Rem. XXII, 7.>l

tume de remonter aux Perses, aux Assyriens et aux Babyloniens : je me contenterai, en ce qui concerne la première catégorie ci-dessus énoncée, de remonter aux Gaulois et aux Germains dont est issue la nation française. C'est dans la prise d'armes, qui chez ces derniers indiquait l'entrée dans la vie civile, qu'il faut, je crois, rechercher la véritable origine du miles; les Franks nous ont transmis de siècle en siècle cette coutume qui s'est perpétuée jusqu'à une époque relativement moderne.

Pour ce qui concerne les Gaulois, je serai bref : je me contenterû de rappeler que la cavalerie gauloise signalée par Strabon (liv. lY), et que la classe privilégiée désignée par César par le mot équités j faisait, ainsi que son nom l'indique, le service militaire à dieval * : aussi le miles romain était fantassin, et le miles feank était cavalier. Du reste, jusqu'à l'époque où se formèrent les armées régulières et permanentes, la cavalerie représenta toujours la noblesse et lui donna son nom *. Les chevaliers tiennent des Gaulois pour le service militaire à cheval et la prise d'armes.

Quant aux Germains dont procèdent surtout les Franks et les Français au point de vue des institutions, je serai moins laconique.

Nous savons par Tacite que c'était dans des assemblées publiques que l'un des chefs, ou le père de famille, donnait aux jeunes Germains le bouclier et la framée '.

Sous les Mérovingiens^ les hommes libres (car alors, pas plus chez les Germains que chez les Gaulois il n'y avait de noblesse, dans l'acception donnée plus tard à ce mot), les hommes libres, formant un seul ordre de citoyens, se divisaient en trois classes, sans que pour cela il y eiit des nobles et des roturiers : l'illustration venait

* Altemin genw est equitum. li, qanm est usus, alqae aliqaod bellum incidit, (qaod ante CaBsaiiB adTentom fere quotannia accidere solebat, uti aat ipsi iDJarias inferrent, ant illatas propulaarent)oiime8 in bello yersaotur; atqoe eorum nt quisque est geoere copiisqae amplissimus, ita plafimos «ircam se ambactos clientesque habet. (César. VI, 15). — In reliquis vitœ institutis hoc fere ab rçliquis diflérunt,.... ut munns militia sustinere possint, pdam ad se adiré non paiinntor, Aliamqae pnerili ctate in publico in conspectu patrie adsistere tnrpe dncant. {Ibid,, 18.)

* Sous Louis XIV, on appelait encore les simples cayaliers maîtru^ souyenir de Taneienne splendeur de la cavalerie qui était autrefois ejceloslTement composée de nobles, domini. (Boutaric, liw^iï. milit. de la France, p. 4SI.)

* Nibil autem neque publics, neque privât» rel, nisi armati agnnt. Sed arma sumere non ante cniquam moris quam civitas suffecturum probaverit. Tum in ipso concUlo Tel principnm aliquis, vel pater, yel propiuqaus, scuto frameaque juvenem ornant : bise apud eos toga. (Tacite, de Germ* XIII.)

DE LA QUALinCATION DE CHEVALIER.. 7

de la dignité et non pas exclusivement de la naissance. Ces trois classes comprenaient ceux qui avaient propriété et juridiction; ceux qui n'avaient que la propriété ; ceux qui n'avaient que la liberté. Les ^deux premières classes étaient obligées de suivre le roi dans ses expéditions; mais tous jouissaient du droit de porter les armes. Ce fut Charlemagne qui assimila^ dit-on, la dernière aux deux premières classes en rendant l'obligation du service militaire essentiellement personnelle ^

La prise d'armes était si positivement le signe de la vie civile dans les mœurs des peuples d'origine germanique, que sous les Carlovingiens nous en trouvons encore des traces nombreuses.

Lorsque Rémistanus, oncle de Waîfre, duc d'Aquitaine, en 764, se soumit au roi Pépin, celui-ci, en le recevant parmi ses fidèles y lui fit de riches présents et lui donna des chevaux et des armes '. Le même fait se représenta en 826 lorsque le roi danois Harold se convertit au christianisme et reconnut la suzeraineté de Louis-le-Débonnaire '• Voilà bien constatée l'antique coutume franque ou germaine qui, par la tradition d'armes, constituait une sorte de naturalisation en faveur des étrangers. Mais l'histoire de Louis-le-Débonnaire nous fournit un exemple bien plus frappant.

Lorsque ce prince fut déposé en 833, à Saint-Médard de Soissons, on lui ôta ses armes : lorsqu'il fut restauré. Tannée suivante, à Saint-Denis, on les lui rendit ; seulement il voulut les recevoir de la main des évèques. Ici nous apercevons une modification dans les anciennes cérémonies germaines qui accompagnaient la prise d'armes ; c'est, probablement depuis la conversion des Franks au christianisme, l'immixtion du clergé, et par conséquent le côté religieux de la solennité qui, plus tard, donnera naissance à une nouvelle chevalerie^.

^ Polypi. d'IrminoHf proleg* I, p. S12 et seq,

* RemisteDiu aTUDcalas Vaifarii ad pnediciom regem TeDieiiB, eacrameota mulla,

ei fldem pnedlcto r«gi Pippino promÎHt. Rez vero Pippinas in soam dltionem

eum recepii» et malta munera aaii et argenU, et pretiosa yestimeota* eqnoe et arma largiendo, eum ditavit. {Frédég. IV. 128.)

s Mox qaoqae GaBsar OTanii Hnmcico more «lemo,

Dat flîbi equnm, née non nt eolet arma almnl. ISrmoid. Nigel. IV, v. 607 et 608).

* Ante corpus Sancti lledardi confasaoris et Sancti SebasUani martyrie arma deponere et ante altère ponere eogont....... In ecclesia Sancti Dionyaii, episcopali

ministerlo Toluit reconciliari et pur numiu epiacoporum armis consensit accingi. ( Ktto Ludov, piï.)

8 DE LA QUAUnCATION DE CHEVALIER.

Les faits qae je viens de citer aéraient peu concluants, si, dès le règne de Charlemagne, nous ne trouvions une preuve certaine qu'à la fin du vm* siècle, ce qui se passait, du temps de Tacite, était encore usité ; nous apprenons là à quel âge le jeune Frank pouvait recevoir ses premières armes.

C'était en 791, Louis-le-Débonnaire, déjà roi d'Aquitaine depuis 788, vint trouver son père à Engelheim, et l'accompagna à Ratisbonne ; là le roi donna à son fils la qualité de miles. Gelm-ci étant né en 778, avait alors 13 ans : Ibique ense jam appellens adolescmUiœ tempare accinctus est, ac demde pairem in Avarosexercitum ducetUem usque ad Chemberg eomitatus, jussus est rêver ti \

Nous retrouvons cette coutume établie plus tard dans toute la France féodale : la prise d'armes des fils des rois et des grands vassaux était l'occasion de fêtes somptueuses, dont les anciens comptes nous donnent les détails ' ; dans beaucoup de fiefs, le seigneur avait le droit d'exiger de ses vassaux une aide pour la clievalerie de son fils aîné, comme pour le mariage de sa fille : c'était le moment auquel ]e jeune noble avait droit à une partie du patrimoine '.

En résumé, on appela miks pendant tout le moyen ftge, le jeune noble qui, arrivé à l'âge légal, recevait le droit de porter les armes : c'était un souvenir de la coutume germaine et franque qui prescrivait d'en agir ainsi à l'égard de tout jeune homme libre. On a dit que chez les Lombards, les fils des princes ne paraissaient à la table paternelle que lorsqu'ils étaient chevaliers ; il faut comprendre que tant que le jeune noble Lombard n'avait pas atteint Page de porter

1 L^AsiroDome.

* Je citerai enlre autres les détails donnés sor la prise d*armes de Geoffrol PUntagenet, par le moine Jean de Marmontier (Gbroniqaes d^ Anjou pnbl. par P. Marehegay et A. Salmon,p.288 etse^.) «Ezcedens itaqne pueritiie metas, adolescentisB pri-

« msvo flore Temans, qaindecim factus est Ex pnecepto insuper régis ezactum

« est a comité ut fiiium suum, nondum militem, ad ipsam immineotem Pentecosten « Rothomagom honorifice mitleret ut ibidem eum coœquiyis suis arma stscepturus, « regalibua gaudiiB interesset. » Voyea aussi les comptes des dépenses de laeheTalerie de Alphonse *comté de Poitou (BibL de VécoU des Chartes, 1859, p. M et seq.), et de Robert comte d'Artois {Mém. de la Soc. det antiq. de Picardie, 1851, p. 629 et êeq.) — Les anciens historiens nous ont conserré le souvenir des prises d'armes de Richard i de Normandie; de Louis, fiU de Philippe Auguste; de Charles, Mre de Saint-Louis; de Philippe le Hardi; de Robert d'Artois; de Jean et de Godefroi de Brabant. Charles VI et Charles comte de GharoUis, forent faits chevaliers après leur baptême : Charles Vif, Louis XI et Charles VIII avant la cérémonie du Sacre*

* « Se Geniihons marie son fils, il li doit donner le tiers de sa terre et ainsi quant il ejt chevaliers. » {EtabL de Samt'Louis, chap. 10.)

DK LA QUAUfICATION DE CHBVAUER. *9

les. armes, il se trouvait dans un état de minorité qui ne lui.permettait pas de s'asseoir auprès des commensaux de son père. C'est ce César disait déjà à propos des Gaulois \

Avant qu'il y eût une noblesse héréditaire, tout homme libre portait les armes, et était miles. Lorsque la noblesse eut formé une caste parmi les hommes libres, le droit de porter les armes lui fut réservé t c'était une prérogative que le noble, comme jadis tout homme libre, ne pouvait perdre que pour cause d'indignité*. Jusqu'à la Révolution firançaise, le port constant de l'épée resta le signe de la noblesse personnelle ou héréditaire.

Passons maintenant à la seconde acception que l'on peut donner à la qualification de chevalier : je veux parler du possesseur > noble d'un fief astreint envers un seigneur supérieur au service \ militaire.

M. Boutaric, dont j'ai déjà eu occasion de citer les solides travaux, a tracé, selon moi, avec une grande clarté, l'origine des fie£s : je n'ai pas à aborder cette question délicate. Il me sui&t de rappeler les lignes suivantes :

a Quand des hommes puissants donnèrent des terres en bénéfice à leurs compagnons, ils les leur accordèrent à charge d'en recevoir l'aide de leur épée. Les descendants du concessionnaire détinrent le fief au même titre que leur aïeul, c'est-à-dire moyennant le service militaire. Parmi les hommes libres qui convertirent leurs alleux en bénéfice par la recommandation, les uns étaient de braves soldats, des compagnons intrépides; ceux auxquels ils se recommandèrent s'estimèrent heureux d'obtenir le secours de tels auxiliaires, et leur rendirent leurs alleux à titre de fiefs, sans autre condition que le service militaire. Telle fut l'origine d'un grand nombre de fiefs no-

* Voy. plus haut» p. 6, note 1.

* Déjà I0II8 Charlemagoe, la défaose da portar la bandrlar était nna paina qui devint plas tard la dégradation da cheTaliar. Dana lea Gapitnlairea, j'ai noté ce passaga (liv. VI. 11) répété dans les mêmes termes dans les eaoons de Jonas, éTéqae de Langres : De inceituosie et parrieidiis, utcammiee eoeretHtur; eieut de iiio fudieatum ett^ qui maiêrterae suae fiiiam stupraoit, ut emyugium ulira non répétât, et miiitiaê cinguium cfere/îPi^rtiaMl est bonde se rappeler qae cette eipression einguiummilitiœ, est justement celte dont se servirent les rois lorsqnUls se mêlèrent d'anoblir des roturiers.

yài

10 DE LA QUAUnCATION DE GHEVAUER.

bles ; mais il y eut une infinité de petits propriétaires qui« en recherchant le paixonage des grands , n'avaient rien à leur offirir en échange de la protection que ceux-ci leur promettaient. Le seigneur leur rendit leurs terres, mais à condition qu'ils lui payeraient annuellement une rente en argent plus ou moins forte, ou qu'ils lui rendraient quelque service corporel autre que celui des armes* Ce furent des terres roturières ou censives. Les possesseurs des terres soumises seulement au service militaire formèrent la classe noble; les autres reçurent le nom de roturiers, de gens de poëste, de vilains \ p

Je ne veux pas faire de digression inutile en entrant dans des détails sur le service militaire attaché à la possession du fief noble : ces détails sont donnés par Du Gange et par M. Boutaric *. Constatons seulement que ce service étant personnel ne pouvait être rendu que par celui qui avait pris la carrière des armes : aussi nous voyons le seigneur autorisé à percevoir une aide sur ses hommes pour contribuer aux frais de la prise d'armes de son fils aîné, afin d^assurer la perpétuité du service ; nous voyons l'héritière du fief noble obligée de prendre un époux entre trois prétendants qui lui sont présentés par le suzerain, toujours pour qu'il y ait une personne qui puisse se rendre à Tannée du seigneur supérieur. Jusqu'au xnf siècle, c'està--dire pendant le règne de la féodalité pure, la simple possession d'un fief noble anoblissait son possesseur pourvu qu'il fiit d'extraction libre, et qu'il le desservît par les armes. De là vint que jusqu'à une époque assez moderne, au bout d'un certain nombre d'années, la profession des armes anoblissait.

Le possesseur d'un fief noble, feudum mititare, était donc aussi miles : la réunion de ces milites forma promptement une caste dominante : ce fut la féodalité qui tenait tète aux rois, et que ceux-ci, bientôt, songèrent à amoindrir. De là l'origine de la noblesse héréditaire, telle qu'elle a existé jusqu'en 1789, telle que nous la comprenons aujourd'hui. La haute noblesse paraissait sous les bannières royales, entourée de ses soldats plus ou moins nombreux ; la petite noblesse maintenait son droit en fournissant au seigneur supérieur un éperon, une lance, un syndx)le, en un mot, du service militaire.

^ E. Boutaric, op. iaud.j p. 115.

* Id., p. 146 et seq.

DE LA QUALIFICATION DE CHEVALIER. iV

On devine qu'entre la noblesse et la roture^ dans le principe, il n'y avait, à bien dire, aucune différence : sans vouloir ravaler la première et exalter la seconde, je constate que nobles, vilains et roturiers étaient également des hommes libres : les uns formaient la nation armée, les autres contribuaient de leurs revenus pour être défendus et protégés. — Si, par impossible, il arrivait de nos jours que l'élément militaire formât une caste attachée au sol, nous ver^ rions, entre militaires et civils, se produire la même ligne de démarcation qui séparait jadis le noble et le roturier ou bourgeois. — Nous constaterons» dans le quatrième paragraphe de cette étude, comment le roturier, grâce au secours qu'en attendait la monarchie, put arriver lui aussi à être miles.

Nous arrivons maintenant à une troisième classe de chevaliers, sur laquelle je crois possible de présenter des idées qui n^ont pas encore été clairement exposées.

Dès à présent, nous apercevons deux classes de milites qui ont existé ensemble : les hommes libres, arrivés à l'âge où ils avaient le droit A porter les armes ; les personnages possesseurs de fiefs nobles, obligés au service militaire. Un acte de 1006 me semble faire allqsion à cet ordre de choses; il est de Bouchard» comte de Corbeil et de Renaud» évèque de Paris : tU omnis cujuscumque ordinis militiae sit» vel clericatus, qui de nostro bénéficia aliquid in feudum^ quamvis magnum vel parvum possideat ^

Voilà, je crois, indiqué clairement Yordo mUitiœqm plus tard sera Vordène de chevalerie, c'est-à-dire la caste privilégiée» composée de ceux qui, à divers titres, ont droit à la qualification de chevalier.

Dans l'article de M. le colonel de Mandrot que j'ai déjà cité, on a pour la première fois» à ma connaissance» établi la différence qui existait entre le miles, seigneur du fief militaire, et le mUes^ vassal de ce dernier. Ce fait ressort de la manière dont la qualification est

1 lUonum, hist. de la monarchie française, p. 155. — Le litre qae prend ici Boachard est digne d*6tre rappelé ; il semble être un souvenir des bénéfices concédés par les rois : Bureardus nutu Dei et graiia domini nottri Francorum régis Roberti, castri cornes Curbolii.

donnée dans les actes. Lorsque le mot miles suit le nom du fief, il s'agit du seigneur ; lorsqu'il le précède, il s'agit du vassal noble résidant sur le fief.

Dès le xr siècle, selon M. Bontaric, qui je crois est dans le vrai % miles servait à désigner le membre d'une sorte de milice servant à cheval, ayant le pas sur l'infanterie et le reste de la cavalerie ' : c'était Yordo mUitiœ, Yordène de chevalerie , composée non-seulement des possesseurs de fiefe nobles qui en étaient les chefs, mais d'hommes libres, généralement issus des familles de ces derniers et qui avaient été admis dans ce que je me permets d'appeler l'aristocratie de l'armée. Cette admission se faisait librement, je reviendrai bientôt sur ce point, par les membres mêmes de l'association : le mUes ainsi reçu servait à cheval et portait le baudrier ; aucun acte souverain ne créa cette association ; elle naquit d'ellemême, et les ordres de chevalerie dont je parlerai dans la suite de cette étude en dérivent.

Uordène de chevalerie a fait le sujet d'un poème du xni* siècle, attribué à Hue de Tabari. Au xiv* siècle, la même expression est employée par Christine de Pisan, dans son livre intitulé : Livre des fais et bonnes meurs du sage roi Charles cinquiesme. L'institution est modifiée sans doute alors, mais on ^it qu'il s'agissait encore d'une milice; Christine de Pisan rappelle que les rois établirent une portion du peuple pour la compagnie, la garde et la défense dû prince, du menu peuple, du clergé, des femmes, etc.; (fétoit, dit-elle, ce que l'on appeloii Fordre de chevalerie, non pas à cause des cérémonies en usage lorsque F homme est institué chevalier y mais de F ordonnance qui doit régner dans cet office.

n s'agit évidemment ici des grandes compagnies créées à l'occasion du mouvement national dont le but était l'expulsion des Anglais. Les grandes compagnies, qui devaient plus tard devenir des bandes de pillards, étaient à l'origine des troupes armées, composées de gentilshommes, de cadets et de bâtards nobles, entretenus par un chef en renom qui prêtait sa troupe et son épée à celui qui payait le mieux. Ce fut justement Charles Y qui chercha à organiser ces

> E. BoQtarie, Ojp. laud., p. 182.

* Milites noetri eronfc qaingeDti, exceptis illis qui mlKlari nomine non censebanlnr, Umen eqnitantos. (Fulch. Camot., Bist. Hieratoiym. H. c. 31.)

bandes , à les discipliner et à les soumettre à des règlements sévères *. Charles VU les remplaça par une année montée permanente qui prit le nom de compagnies £ ordonnances, et fut Torigine véritable de notre cavalerie. Mais il nous faut revenir en arrière : j'ai voulu établir brièvement comment l'ancien ordo militiœ, absorbé, modifié et réglementé par la centralisation monarchique , était arrivé à devenir, en conservant la dénomination primitive, la cavalerie française. Avant de constater les progrès de l'influence royale, dont nous nous occuperons plus spécialement dans le para graphe suivant, disons quelques mots de ce qu*était Vordéne de chevalerie au commencement du xm* siècle, et antérieurement.

La première condition pour être admis dans les rangs des chevaliers était d'être gentilhomme, plus tard on a dit noble, par son père '. Ici, gentilhomme signifie simplement homme libre *.

On s'abstenait des cérémonies solennelles et très-coûteuses qui étaient réservées aux fils des souverains et des seigneurs puissants : il suffisait de recevoir l'épée attachée à un ceinturon, les éperons et la colée ^; celle-ci était un coup donné soit avec la main, soit avec l'épée, au récipiendaire. On a cherché et on cherchera peut-être inutilement l'origine de cette dernière formalité ; je serab porté à croire que c'était tout simplement un usage antique qui venait des Germains.

Auparavant, le récipiendaire était interrogé sur ce qu'il demandait : il répondait qu'il voulait être chevalier, et celui qui le recevait, en lui donnant la colée, lui conférait le droit d'entrer dans la caste militaire en prononçant une formule qui, en variant de termes, présentait toujours le même sens *.

* Ordon. des rois de France, V, p. 65S.

* Les ÉtabliBsemenU de Saint-Loois, en consignaDt celte condition, art. ISO, n'ont fait que constater par écrit un usage qui existait de temps immémorial.

* Plus tard on essaya d*étre encore plus séyére en exigeant que l'on descendit de cberaliers.

* Cest la eolie qui embarrassait le plus Hue de Tabari, lorsque Saiadln Tonlait être reçu cbeTalier par lui.

* Voici comment est racontée l'entrée dans la cbevalerie de Guillaume comte de floUande, élu roi des Romains et reçu à Cologne par le roi de Bobéme : Rex Bohemiae grandem dédit ictum m coiio tyronis, ita dieens : « Ad hotiùrem Dei omnipoteniis te c miiitem ordino^ ac in nostro collegio gratanter aecipio. » L*Efflpereur se servait de la formule : Bsto bonus miles et fidelis imperii; le pape et les prélats disaient : Esto miles paci ficus, strenuus, fidelis et Deo dévolus.

Nous trouvons dans Philippe de Beaumanoir une anecdote qui nous prouve que cette sorte de chevalerie se conférait encore de son temps sans que le souverain eût à intervenir. Il s'agissait d'iune enquête, en matière d'héritage, qui, d'après la coutume de Normandie, ne pouvait être faite que par quatre chevaliers. Or, dans une de ces opérations, il se trouva un jour que les nobles enquêteurs n'étaient que trois ; pour compléter le nombre voulu, ils n'imaginèrent rien de mieux que de conférer là chevalerie à un paysan qui passait auprès d'eux à cheval, se rendant à son travail. « Li cheva- « lier 11 demandèrent comment il avoit non, et il se nomma Ricars. <K Âdont li dirent li trois chevaliers, qu'il lor faloit un chevalier por a estre à une veue fere, et qu'il le feroient chevalier si venroit avec « eus a la veue fere, et li dirent qu'il déist qu'il fust chevaliers; a et li dona li uns une colée^ et dist : chevaliers soyés *. »

Le paysan paya 200 livres d'amende ; chacun des trois chevaliers fut condamné à 500 livres ; mais, dans cette circonstance, le délit consistait à avoir conféré la chevalerie à une personne qui n'avait pas le droit de la recevoir : s'il se fiit agi d'un gentilhomme de parage^ le fait n'aurait eu aucune suite*

En 1415, en plein Parlement, Charles YI conféra la chevalerie à Guillatme Signet, pourvu de la charge de sénéchal de Beaucaire, qui ne pouvait être exercée que par un miles ; on ne voit pas d'autre formalité que la remise de l'éperon et du ceinturon, ainsi que les trois coups d'épée.

C'est ainsi qu'il faut comprendre la chevalerie conférée sur le champ de bataille dont l'histoire fournit une foule d'exemples. Même à l'époque où il existait des ordres de chevalerie, on faisait ainsi entrer dans la noblesse militaire des personnes qui s'étaient distinguées au service du roi : je donne à l'appui de ce que j'avance la copie d'un brevet qui constate la colée donnée par Henri lY ' :

* Aujourd'hui VII* juing mil y*in(>> quinze le roy estant en son armée à Dijon, après aToir remercié Dieu de l'heureux succès de la journée d'hier qui sera signaUée du nom de Fontaine-Françoise en laquelle contre toutes les apparences humaines Sa Majesté a^ec une petite poignée de ses bons et fidelles serviteurs et subjetz a mis en routte une grande et puissante armée qui luy Tenoit tomber

« Edit. de la Société de l'hiat. de France, t. II, p. 54.

* Arch, de V Empire, K. 108. n" 106. (Mus^,) Au dos de ce document, on lit, de la main du roi : brevet pour ma chevalerye. On voit qu'à la fin du xvP siècle on pouvait encore être reçu chevalier, sans pour cela être aflQlié à un ordre spécial.

DB LA QUAJUnCATION DE CHEVALIER. 15

sur les bras, la première chose quelle a fiiùct a esté de louer haultoment tous ceux qui l'ont si dignemeut assisté en un si périUeui combat, et d'autant qu'au plus fort d'iceluy sadite Majesté ayant deschargé son pistollet contre l'ennemy et désirant en avoir un autre pour s'en serrir au besoing le s' de la Varanne contreroUeur gênerai de ses postes à la première demande qa'elle en aUroit faict luy auroit mis en main un des siens qu'il tenoit tout prêts à bien fsire, s'attaduint tousjours le plus prés de sa personne qu'il luy estoit possible pour avoir l'œil et s'opposer aux inconvéniens qui luy pouToyent arrifer. Sa Majesté ne voulant laisser une si généreuse action suivie de plusieurs autres qu'il fit le mesme jour en sa présence sans quelque récompense honorable qui puisse à l'advenir appuyer la mémoire de sa vertu qu'il a'desjà souvent tesmoignée en plusieurs occasions importantes au bien de son service mesmes aux batailles de Gotras, d'Ivry, journée d'Arqués, siège de Rouen et autres endroicts ou il a rendu de suffisantes preuves de son oourage, en attendant qu'avec plus de loisir et commodité elle puisse dlle-mesmes bailler audit s' de la Varanne son ordre de St-Michel et l'honorer par sa main propre du collier d'iceluy, elle l'a présentement décoré du tiltre de chevalier de l'Accollade, veult et entent que désormais en tous actes et lieux il en puisse prendre la qualité, qu'il soit tenuy censé et réputé pour tel et que toutes lettres pour ce nécessaires luy en soyent expédiées en vertu du présent brevet qu'iceUe Sa Majesté a voulu signer de sa propre main... ' -

Si^fi^ : Hbnrt.

On trouve dans les nombreux romans du moyeu âge la description plus ou moins fantastique des cérémonies qui accompagnaient la collation de la chevalerie : tantôt ce sont des solennités somptueuses comme on en voyait à la prise d'armes du fils aîné d'un roi ou d'un grand seigneur; tantôt c'était la simple colée : en tout cas, les deux modes sont parfaitement distincts. Le premier est l'entrée dans la vie civile, modifiée par la féodalité ; le second est la suite de l'ancienne prise d'armes de tout Germain libre. Le premier avait lieu pour assurer dans la famille la transmission héréditaire du fief; le second servait à recruter la partie de la natfon qui portût les armes.

Tout récemment, un de mes confrères à l'École des Chartes, M. Léon Gauthier, a étudié la chevalerie ^ Comme il le fait loyalement pressentir par le titre même de son mémoire m La Chevalerie (f après les textes poétiques du moyen àge^ » il a, dans cette dissertation, écrite avec une verve qui voile une profonde érudition, exhumé des anciens poètes une chevalerie idéale. C'était ce brillant roman historique auquel on croyait fermement au xiv* et au XV* siècles, comme à bien d'autres récits légendaires^ alors que Char-

^ Kev, des qtnesiiom historiques, t. III, p. t4S et seq.

16 DE LA QUALinCATION DE CHEVALIER.

lemagne et ses paladins étaient, ainsi que les chevaliers errants^ admis comme des traditions historiques.

Les poètes avaient chanté les chevaliers tels qu'ils les rêvaient ; mais la réalité était moins parfaite que les descriptions rimées. C'est à eux que Ton doit Tépithëte chevaleresque, qui maintenant est employée un peu à tort et à travers, et qui n'a guère plus de valeur que son synonyme militaire.

JTai parlé du noble, ou de Fanobli, non propriétaire de fief, mais qui, recevant la qualification de chevalier à titre de récompense, par la volonté du souverain, était assimilé au miles féodal. Nous arrivons ici à la modification radicale que la centralisation monarchique apporta dans l'ancien Ordène de chevalerie. Cette modification fut un des moyens les plus puissants employés pour amoindrir la force de la noblesse féodale.

Cette révolution se fit au xm' siècle. En 1270, saint Louis avait constaté que le chevalier devait être de naissance noble, par son père ^ A la fin du même siècle il était admis que le roi seul pouvait faire des nobles ; nous devons dire quelques mots de ces anoblissements, que je considère comme une innovation inventée par les légistes ^s le but de frapper un impôt sur la vanité des bourgeois, et de peupler la caste noble de nouveaux venus, sortis de ce qu'on appela depuis le tiers-état.

Avant les anoblissements on trouve des chartes d'a£franchissen)ent personnel que l'on a quelquefois confondues avec les lettres de noblesse ; c'est une erreur tellement évidente qu'il est superflu de la démontrer. Les lettres d'affiranchissement faisaient passer du servage à la liberté, ma& la liberté ne constituait pas la noblesse. L'une des premières lettres de noblesse connues jusqu'à ce jour est de 1295, octroyée par Philippe le Bel à Jehan de Taillefontaine ; elle lui donne la faculté d'acquérir des fiefs nobles, de jouir des privilèges de la noblesse militaire, nonobstant tout usage contraire, et

< Je dis qoe samt Louis n*a fait que constater cet usage dsus ses Etablùsemenis ; en eSèt, dès 12^2, nous voyons un arrêt déclarant que Pierre aus Massues est digne d*étre admis dans la cheTalerie, puisque son ayeul avait lui-même été chevalier : c'est là, du reste, lapins ancienne vérification de noblesse connue. (Bontaric, Actes du Parlement, 1. 1, n« 661; Olim, IV, f» 27» r«.) — Le même recueil, t. II, n« 4l37, relate en 1313 un arrêt déclarant que Guillaume de Mastacio est noble, et apte k recevoir la chevalerie.

de porter le baudrier de chevalier \ C'est d^à la formule qui fut employée avec de légères modifications, et dont je donne en note des exemples d'après un ancien formulaire de la chancellerie *.

I Boniaric, Lol France sous Philippe le Bel, p. 55. De la Roque ne conaaiBsait pas de leUree d'aDc^lusement antérieorea à 1816, date de celles qui forent données par le roi Louis X à Pierre de Mossy, dont le père GoUlanme avait été fait lui-mâme dievalier par Philippe le Bel. Mentionnons anssi Tanoblissement de Torfôvre du roi en iSIl (Isamberti Aneiêimes /o&t, II, p. 645), et ce texto qui se rapporte à l'année 1800 : et rex, oàtenia Victoria, mox illum macellariutn nobilitavit, et feeit miliiem^ dans ei c libras parisienees et suis posieris perpétua potsidendas, (Hist, de France, XXU» p. 18.)— Je rappellerai que Ton ne peut admettre l'authenticité des lettres par lesquelles lliibaut V comte de Champagne aurait, en 1267, anobli les héritiers de Jean de Pampelune, son chambellan, en leur attribuant la capacité de se faire recevoir dans la chevalerie. ( Pithou, Coustume de Troyes^ édition de i628 , p. 17.— D*Arbois de Jubahiville, Hist. des ducs et des comtes de Champagne, t. VI, p. 10, n» 3462.) ^ J'ai déj&, dans la Revue noàiliatre, démontré la fausseté de la charte d'anobUsaement attribuée à Tannée 1171, par laquelle un autre comte de Champagne, Henri I", aurait anobli RegnaoU et Faucon de Puys.

' Bibl. Imp. Lat, 4641 : ce manuscrit ne contient que des formules du quatorzième siècle ; la dernière est un acte de légitimation en faveur de Charles de Bettencourt, donné par Charles VI en décembre 1806.

KaroluSf etc* Ipsum,.,, omnesque ejus liberi^ in légitima fnatrimonio proereatos licet unus eorumdem de prima wtore dicti..., de innolfilihus ex utroque latere, alii vero de secundo ac ventre nobili traxisse dicantur originem^ auetoritate nostra regia, de gracia spedali et ex eerta seiencia nobilitamus, lUéilesque facimus et habiles addimus ad universa omnia et singula quHnu ceteri regni nostri nobiles utuntur, etenim Htipossunt. îta ut idem*... prolesque ipsius ac posteritas ejusdem masculina tam proereata quam proereanda, nota et naseitura de matrimonio légitima quandacunque et a quoeunque milite voluerint^ valeant milicie dngulo decorari. — Il s'agit ici de l'anoblissement d'un individu ayant des enfants de deux femmes, l'une non noble, l'autre noble : il faut remarquer qu'il n'est question que de la postérité mAle.

Karolus, etc... Licet ex neutra parentum suorum latere noàilis non existât, presencium tenore nobiiitamus de plenitudine nostre régie mafestatis, ac eidem concedimusgraciose ut quandocunque et a quoeunque milite sibiplaeuerit milicie cingulo valeat decorari, quodque tam ipsi»., quam ipsius successive posteritas de cetera pro nobilibus habeaniur et tractentur ab omnibus. Cette formule était employée pour anoblir un chef de funille issu de père et mère non nobles.

Karolus, etc.... Ipsum cum tota sua posteritaie proereata et procreanda in matri' mania Icgitimo nobiiitamus de gracia speciali ac de nostre régie plenitudine proprietatis, ipsosque et quemlibet ad acquisitiones feodorum nobilium, eorumque retencionem, et alias quocunqu» actus nobiles habiles efflcimus per présentes. Concedentes eisdem et eorum cuilibet ut quocionsumque voluerint honore milicie valeant illustrari. Cette formale fût employée pour Hamon du Puy à cause des services rendus parlai dans les guenes de Gascogne.

Karolus, etc. Ipsum.... qui licet ex nobili matre, tamen de patri innoàili genitus esse dicatur, auetoritate regia de nostre plenitudine régie patestatis,de gracia speciali, et ex certa scientia nobiiitamus ac nobilem habilemque faeimus et reddimus ut milicie de cetera cingulo valeat illustrarim Concedentes eidem ut ipse cum omni sua posteri'tate tam proereata quam procreanda in univtrsis et singulis aetibus personis et bonis

18 DE LA QUALinCATION DE CHEVALIER.

Mais qu'est-ce que c'était que de faire un noble 7 Quelle différence, au commencement du xiv* siècle, existait entre un noble et un non noble?

Les Établissements de saint Louis font connaître que l'on pouvait être noble ou gentilhomme par sa mère, quoique issu d'un père non noble ; mais dans ce cas on n'était pas apte à devenir chevalier. D'un autre côté, le fils d'un chevalier et d'une serve était serf \ Ces deux propositions, qui semblent singulières au premier coup d'œil^ s'accordent parfaitement si on donne au mot noblesse ou gentillesse son véritable sens qui est liberté* En effet, l'ancienne législation établissait, sans exception, que l'enfant suivait la condition de la mère : si celle-ci était gentillefemme, l'enfant était gentilhomme par sa mère, c'est-à-dire libre ; c'était ce que l'on entendait être noble par sa mère. Si elle était serve, l'enfant était serf, le |)ère fût-il chevalier. La gentillesse par la mère produisait des boui^eois libres qui ne pouvaient devenir chevaliers sans un acte de la toute-puissance royale ; la gentillesse par le père, la mère étant de condition libre, permettait d'entrer naturellement dans la caste privilégiée, dans ce

stUê nobiiitaie et quaeunqw nobilitaiis prerogativa cum aiii nobilibu» regni noitris pltnaHiB^ libère et quiète letentur pariter et utantur, Cest en ces termes qoe Toa anobUflsait et rendait capable d'être cheralier rindivida qui était né d'une mère noble, on fktmche, et d'an père non noble. Cette formole. prouve avec éTîdence : 1* que la noblesse ▼éritable ne se transmettait pas par les femmes ; 9^ que Ton sentit promptement le besoin de tempérer par acte gracieux la sévérité de l'ancien usage, consacré par les Établissements de saint Lonis, qnl interdisait Taccès de la cbcTalerie aux indiTidos qni n'avaient la gentillesse qne par leurs mères.

' Philippe de Beaumanoir raconte à ce sijet nne anecdote asses intéressante, cb. XLV, II, p. 25S. Un gentilhomme avait épousé une femme serve, croyant qu'elle était de fkwiche condition. Un de ses fils devint chevalier parce qu*il était gentilhomme par son père, mais peu après il fut accusé d'être serf. Dans sa défense, il avoua que sa mère était serve, mais il fit intervenir le chevalier qui l'avait armé et qui se trouvait être justement le maître dont la mère de l'accusé était serve : celui-ci aflBrma qu'il ignorait la poeitiou du chevalier incrimmé lorsqu'iM'avaitreçu. Voetel du Roi jugea qu'il n'y avait pas lien à suivre , attendu que celui qni avait conféré la chevalerie ayant le droit d'affranchir, avait implicitement donné la firanchise à celui qu'il avait armé. 11 eu résulte que si ce fils de serve avait eu un autre parrain, il serait resté serf et aurait été dégradé. — Cest encore Philippe de Beaumanoir qui interprète l'axiome de droit féodal, d'après lequel il est dit que Ton peut être chevalier lorsqu'on est simplement gentilhomme par son père, en spécifiant qu*il est entendu que la mère est de franque naecion, si comme de bourgois^ ou de gent de poêste, franque et Hors de serviiute. On voit qu'à cette époque, on ne comprenait pas la mésalliance avec la sévérité intolérante qui fut professée plus tard. La noblesse des mèrts n*avait aucune influence sur le rang des enfants, dans la société féodale, il suffisait qu'elles fussent de condition firanche.

DE LA QUALIFICATION DE CHEVALIER. t9

que nous appelons aujourd'hui la noblesse^ mais qui était alors la partie armée de la nation. Les honneurs étaient transmis parle père, la liberté par la mère.

En donnant des lettres de noblesse comme celle dont j*ai reproduit plus haut les formules, les rois eurent pour but évident de faire disparaître le servage et de favoriser à la bourgeoisie, comprimée par la suprématie de l'élément féodal, les moyens de- s'émanciper.

Aussi tout chevalier pouvait faire des chevaliers à condition que les récipiendaires fussent nobles de parage ; mais le roi seul pouvait, par grâce spéciale, suppléer à l'absence de la gentillesse paternelle .

Dans le dernier paragraphe de cette étude j'aund à signaler un fait curieux qui se rattache à cette dernière proposition : il s'agit d'individus appelés milites parce qu*ils servaient à l'armée , mais qui n'étant pas nobles de parage, avaient été indûment affiliés à la chevalerie.

Du reste Pasquier rappelle, avec une certaine maUce, l'origine de cette chevalerie de concession royale, née à la fin du xuf siècle. Il dit que les rois récompensaient jadis leurs capitaines en leur donnant des fieb ; mais voyant j après une grande révolution d années j que le fonds de leurs Ubéralitez estott pour ce regard mis à sec [d^ autant que toutes les terres de leur royaume estaient remplies), s^advisèrent de trouver autre forme de récompense, non véritablement aussi riche et opulente mais de plus grand honneur que les fiefs. Par quoy fut mis ingénieusement par eux ou leurs sages con-

seilkrs Tordre de chevalerie en avant De manière que lorsque

nos rois voulaient demander quelques gentilshommes ou braves soldats à bien faire les jours de batailles, ou bien q^ils leur Boulaient gratifier à l'issue d^tme entreprise, les caressaient (Fune accolie, et ce faisant ^ avec qttelques autres petites cérémonies, ils étaient réputez chevaliers ; ayant par ce moyen, comme s^ifs fussent sortis du propre costé du roy, autant de primauté et advantage dessus le reste de la noblesse comme la noblesse en son endroit dessus le demeurant du peuple ^

Lorsque les rois se mirent à créer ainsi des chevaliers, ils le faisaient à l'occasion de certaines solennités. Ainsi, pour ne citer qu'un

1 Rtcherches de la France, il, 17.

20 BE LA QUALinCATION DE CHEVALIER.

exemple entre cent, nous lisons, en 1313 : Rex milites novos feck^ rege Angliœ cum regma preseniilms, qtdad decarandam primorcUa eorum militiœ illtêc advenerant cum Anglorum nobili comiiiva\

Je ne dois pas passer sous silence les chevaliers es loix, militas légales, ou Htterati, dont il est fait mention dès le milieu du xui' siècle. Créa-t-on une chevalerie pour les gens de robe? Je ne puis le croire. Je ne sache pas, en effet, que Ton connaisse un seul texte qui puisse faire deviner de quelle manière particulière se serait conférée cette chevalerie.

Voici comment je propose de justifier Torigine de cette qualification dont l'existence ne peut être contestée '•

Jusqu'aux anoblissements donnés par les rois, la chevalerie fut essentiellement militaire. 11 arrivait cependant que parmi les barons et les chevaliers qui entouraient le roi, il s'en trouvait qui n'étaient pas seulement vaillants sur le champ de bataille ; ils avaient étudié, ils possédaient ce que nous appelons aujourd'hui une instruction complète; ils connaissaient le droit, et leur supériorité morale dans les conseils leur avait fait donner l'épithète de chevaliers lettrés, milites Htterati.

Lorsque la monarchie ouvrit à deux battants aux bourgeois la porte qui leur permettait d'entrer dans l'ordre de la noblesse, elle leur conféra, nous l'avons vu, le droit de se faire recevoir chevaliers.

Qr, à cette époque les magistratiu*es civiles et judiciaires, ainsi que les conseils du roi^ étaient pour ainsi dire envahies par la bourgeoisie. On vit donc les magistrats nouvellement anoblis se faire recevoir chevaliers ; les conseillers du souverain se qualifiaient chevalliers le roy. Et la noblesse féodale et militaire , pour désigner les nouveaux venus, appela chevaliers es loix ceux qu'elle ne voulait pas laisser confondre avec les membres de sa caste qui formait la mihtia armaUm

1 Historiens de France, XXI« p. 88.

* Da Gange, d'après Frousart, cite messire Renaut de Sens qui était un vaillant home et de grand prudence, chevalier en loix et en armes, bailly de Blois, Dans Mathieu Paris» nous voyons en 1251, Henricus de Bathonia miles literatus, legum terrœ peritissimus, domini régis justiciarius et consiliarius ; et en 1252, quidam miles literatus Robertus de La Ho, eut rex commiserat tutelam Judœorum, et sigilli sui.

Ces désignations passèrent dans la langue usuelle, puis dans les formules officielles. C'est ainsi que Froissart appelle chevalier es loix Simon de Bucy, conseiller au grand Conseil et premier président au Parlement. Plus tard les membres des cours souveraines s'attribuèrent la qualification de chevaliers, uniquement à cause de leurs fonctions ; j'ai vu en Bretagne plusieurs statues tumnlaires représentant, en effigie, et bardés de fer, de graves conseillers au Parlement de Rennes, qui n'avaient peut-être jamais touché à une epee*

En mettant des bourgeois dans le cas de porter le baudrier de chevalier, j'ai dit que les rois ne voulurent pas seulement porter atteinte à la noblesse féodale : ils se servirent aussi de ce moyen dans un but fiscal. Les anoblissements n'étaient pas gratuits, et la meil«leure preuve c'est que, parfois, les lettres mentionnaient que le nouvel anobli était dispensé de toute finance. — C'est ce qui arriva pour Guillaume de Dormans, avocat du roi, en mars 1350 ; il fut anobli, ainsi que Jeaimette sa ienmie et sa postérité, et l'acte con;tient cette mention : Reddita sine /inonda \ La même faveur fut accordée à Jean l'Esguisé, évêque de Troyes, en mars 1430, lorsqu'il fut anobli ainsi que ses père, mère, frères et sœurs *. Bien plus, dès le milieu du xvf siècle, on obtenait à prix d'ai^ent la dispense de prouver sa noblesse au moment d'être armé chevalier ; il en résulté que les recherches de noblesse dont j'ai rappelé plusieurs exemples étaient une source de revenus pour les souverains. M. Boutaric, d'après les comptes d'Alphonse de Poitou, m'a signalé entre autres preuves à l'appui de ma remarque la somme reçue, en 1258, de AP^ Sevestre, novel chevalier, pour espargnier à prouver sa noblesse.

Nous passons maintenant aux ordres de chevalerie. Ce paragraphe se divisera en deux parties : dans la première nous nous occuperons des ordres dont les membres étaient en même temps hommes d'armes et religieux ; dans la seconde je parlerai des ordres créés par les souverains.

* De la Roque, édition de 1734, p. 55.

*J'aorai occasion, dans un prochain article, de soameltre anz lecteurs de la Revue Nobiliaire, une étude sur certaines lettres d'anoblissement parmi lesquelles figurent celles qui concernent la famille L'Esguisé.

J'ai dit, plus haut, que les poètes avaient chanté la chevalerie telle qu'ils l'avaient rêvée: un moment ils purent croire à la réalité.

Dans le premier quart du xn* siècle, alors que depuis près de vingt ans la délivrance du tombeau du Christ et le désir de conquérir rOrient poussaient l'Europe vers la Palestine, la chevalerie, c'est-* à-dire la caste militaire, était loin de mettre en pratique les généreuses vertus que les romans lui prêtaient et que l'Église voulût lui inculquer y ainsi que le révèle sa liturgie ^ Dès 1118 un chevalier champenois, Hugues, seigneur de Payens, s'adjoignit en Palestine six compagnons en se donnant la mission de protéger les chrétiens contre les infidèles. Peu après Hugues vit ses vidllants et pieux frères d'armes se multiplier autour de lui. Il s'aperçut alors que pour discipliner ces chevaliers, pour faire cesser la liberté du service militaire qui, à chaque instant, pouvait rompre l'association, pour faire disparaître la diversité d'origine nationale des compagnons, en un mot pour que l'œuvre subsistât, il fallait une règle religieuse. Cette règle développée et complétée sous l'inspiration de saint Bernard, fut approuvée le 13 janvier 1128 par le concile de Troyes. Dans son préambule, on voit clairement qu'il s'agissait d'une ré-** forme de la chevalerie en lui imposant le devoir de se consacrer au service de l'Église, à la défense des pauvres, des veuves et des orphe-

1 La Benedieiio mnri militi», en lait, n'est pas antérieure au xii* siècle ; il n'en n'existe pent-^tre pas de textes antôrienrement an treixième. Je dois ce renseigne* ment à l'obligeante amitié de M. Léon Ganthier. Mon savant confrère a résumé d'après Vordène de chevalerie et les anciens pontificaux, les cérémonies religieuses qui accompagnaient la prise d'armes {Bev. des guestione historiques, 6* livr., p. 364 & 867 ) : la religion qni avait modifié le dael pour arriver à le défendre» voulut aussi imposer à l'homme de guerre des devoirs et des serments, qui adoucissaient sa brutalité.

Le clergé commença par intervenir à ces prises d'armes qui jusque-là s'étaient pratiquées sans lui : bientôt il voulut faire aussi des chevaliers , particulièrement dans le midi. On conserve aux Archives de l'Empire un document intéressant, à ce point de vue, qui m'a été signalé par M. Boutaric. C'est un acte en date du 8 juin 1298, scellé de 2S sceaux en partie détroits, sur simple queue : le nom de celui qni a apposé chaque scel est inaerit rar la queue ; ce sont des prélats et des chevaliers qui attestent en ces termes que dans la sénéchaussée de Beaucaire les bourgeois peuvent porter l'insigne de la chevalerie. Cunctis présentes iitteras intuentibus nos subseripU quorum sigilia sunt pendentes, facimus notorium §t numifsstum quod usus et consuetudo sunt et fueruni iongissimis temporibus obtervati, et tanto tempore quod in contrarium memoria non existit in ienescallia Beliicadri et m Provinciaf quod hurgenses coiWMeiienifi/ a nobilibus et baronibus, et etiam ab arehiepiscopis et episcopist sine principis auetoritate, et iicenHa, impune singulum miiitare assumere et signa militaria habere et portare. (Arch. de l'Empire, J. 468, n* 4.— Très, des chartes.)

DE LA QUAUFICATION DE CHfiVAJJERr 23

lins '. Voilà la dievalerie de nos poèmes du moyen âge : ses devoirs sont plus stricts et mieux définis que ceux de la chevalerie sé^ culière *.

Je viens de résumer l'origine des chevaliers templiers, admirable création du zjf siècle, dont le but était de réunir le chevalier et le moine pour réfréner la brutalité de l'élément féodal, disons mieux de l'éléinent militaire.

Huit ans auparavant un provençal, Guillaume Tune, s'était, avec quelques gentilshommes, voué à la pieuse misâon de soigner les malades dans un hôpital fondé à cet effet à Jérusalem, et de défendre les pèlerins. Les successeurs de Grérard Tune furent les chevaliers de SainiJean, puis de Rhodes, puis de Malte. Le chevalier champenois compléta l'oBuvre du chevalier provençal. Deux Français eurent l'honneur de fonder ces associations dont les services incontestables, les faits d'armes ^orieux et les fautes, remplissent À

une grande page de l'histoire universelle du moyen âge. <

Ces associations furent appelées ordres^ ou ordènes, synonyme de associaiians soumises à une règle ou à une constitution définie. C'est la même idée qui a fait employer ce mot pour indiquer, plus tard, les trois ordres qui formaient la société française, le clergé, la noblesse et le tiers-état ; c'est encore la même ëtymologie que nous trouvons dans l'expression compagnies iTordonnance *•

L'a£EUiation aux ordres de SaintJean et du Temple de Jérusalem ne conférait pas la qualité de chevalier ; il fallait avoir été armé par un chevalier catholique pour entrer dans le premier ; à défaut de cela on pouvait être armé par celui devant qui on faisait profession, avant la prise du manteau qui était le véritable signe de réception parmi les frères de Saint- Jean.

La règle du Temple exigeait que l'on fiit fils de chevalier. Dans Fune et l'autre milice, la collation du manteau était suivie du baiser des frères, signe de fraternité ; il fallait aussi avoir atteint l'âge légal auquel il était permis de porter les armes ^.

* Règle et statuts secrets du Temple, publién par Maillard de Ghambure, p. S04.

* Voyez plus hant, p. 13, note 5.

* Cf. Du Gange : ordo, ordirantu, eenturia, turma, militaris turma, copiât, régula. J'insiste snr ce détail parce que dans des onyrages qai se trouTent entre les nudns de tout le monde, comme le Dictionnaire de MM. Desobty et Bachelet, on Ut qae les Compagnies d'ordonnance étaient ainsi tiommées à cause de l'ordonnance qui les avait créées.

* Ab. de Vertot, t. VI, p. 18 et 28. Maillard de Cbambure, pages 137 à 138.

Dans la seconde moitié du xn* siècle, d'autres ordres religieux et militaires furent fondés : celui des chevaliers Teutons par les Allemands, en Syrie ; celui d'Â.^s, en Portugal, contre les Maures ; ainsi que ceux de Calatrava, d'Alcantara et de Saint-Jacques en Espagne. Je ne parle pas ici de l'ordre de Notre-Dame de Grâce, fondé au xni* siècle pour la rédemption des captifs, ni de ceux de Montésa et du Christ qui procèdent des Templiers après leur condamnation. Les deux premiers sont espagnols, le dernier est portugais.

La puissance conquise par les ordres religieux et militaires apporta dans la chevalerie une modification dont le résultat fut la création des ordres laïques qui ont survécu, en principe, à toutes les révolutions et qui, de nos jours, excitent les plus impérieuses ambitions. Je considère les ordres laïques, pour me servir d'une expression empruntée au style ecclésiastique, comme des iiersH)rdres nés spontanément à l'imitation des milices de Sàint-Jean et du Tempie, et greffés sur une antique institution. Cette définition nécessite quelques explications.

Dans le commencement de cette étude « j'ai cherché à établir que la prise cParmes était d'origine germaine. C'est encore dans les coutumes des Germains qu'il me semble apercevoir l'origine des ordres de chevalerie laïque.

Chez eux, en effet, il y avait des hommes libres qui s'attachaient à un chef, et dont le premier devoir était de suivre celui-ci à la guerre, de combattre à ses côtés, de protéger ses jours aux dépens des leurs. Ce système de clientèle, suivant des écrivains autorisés, est un des éléments constitutifs de la féodalité. Le. Germain devenu propriétaire de biens territoriaux s'attacha ses compagnons par la concession de terres qui devinrent des fiefs. Je n'ai pas à discuter cette opinion qui me semble fondée, mais qui a cependant trouvé des contradicteurs. Il me suffitde constater que la féodalité, quelle que soit son origine, a conservé dans la société du moyen âge cette antique habitude de clientèle.

Ajoutons que les seigneurs avaient coutume de s'unir entre eux temporairement par des alliances sanctionnées au moyen de serments et de cérémonies civiles et religieuses : les guerres privées rendaient ces alliances fi^quentes ; les lointaines expéditions d'Orient les multiplièrent. Entre nobles de même rang et de fortune égale, ces aUiances formaient des fraternités cC armes; entre nobles de

rang différent, c'était une véritable clientèle qoi rappelait le compagnonnage germain. ^

C'est dans le courant du xiv* siècle que les ordres laïques s'établirent * ; les guerres perpétuelles et nationales développèrent ces associations qui étaient im moyen d'établir une solidarité entre ceux qui en faisaient partie. Les souverains comme les grands barons eurent leurs ordres, et, par le fait, ces ordres n étaient autre chose que des fraternités alarmes groupées autour d'un symbole. En créant l'ordre de Saint-Michel, Louis XI s'exprimait ainsi : Avons constitué, crié et ordonné et par ces présentes constUuonSj créons et ordonnons un ordre de fraternité ou amiable compagnie de certain nombre de chevaliers lequel nous voulons que soit nommé f ordre de monsieur Saint-Michel, archange.

n faut noter que l'on ne devenait pas non plus chevalier en entrant dans un ordre laïque ; il fallait l'être déjà pour y être admis. Ces associations étaient donc des associations de chevaliers. Aujourd'hui, sauf quelques exceptions, la noblesse du récipiendaire n'étant plus exigée, ces associations sont des ordres de chevalerie puisque, en y entrant, on devient chevalier.

Dès le XVI* siècle, la qualification de chevalier était usurpée de manière à laisser voir qu'elle finirait par être assimilée à un titre nobiliaire. On commençait à faire peu de cas de la qualification d'^cuyer.

Louis Xni, par son ordonnance du 15 janvier 1629, chercha à arrêter cet abus qui pouvait^ jusqu'à un certain point, diminuer lé prestige attaché aux Ordres royaux. Il défendit à a toutes personnes a de prendre la qualité de chevalier , s'ils ne l'ont obtenue de ses .<c prédécesseurs ou de lui, ou que l'éminence de leur qualité ne la « leur attribue. » Au siècle suivant, les personnes titrées et celles qui étaient revêtues de fonctions d'un ordre supérieur, se qualifiaient chevaliers. En 1614, les États-généraux réclamaient contre cette usurpation, et émettaient le vœu que la chevalerie ne fiït attribuée qu'à ceux qui avaient les Ordres royaux. En 1664, Louis XIV

* Je rappelle ici les oonu de quelques uns de ces ordres» avec la date de lear ëtabliseement : La Blanda, Espagne, 1331; la Jarretière, Angleterre» 1345 ; VBloile, France» 1351 ; l'Amoneiade, Savoie, 1361 ; ie Bain, Angleterre» 1899 ; ia Toiion d'or, 1429 ; ie Chardon, Ecosse» UW; Saint-Michel, France» 1469; ^Eléphant, Danemarck, 1478 ; Saint-Etiennej Toscane, 1561 ; 8aint»Maurice réuni à Saint-lAiftre, Savoie, 1564 ; Saint'Bsprit, France» 1579; Saint^Louis, France» 1693.

26 DI LA QQAUFICATlOlf DE GHEVAUEft»

ne reconnaiflCMiit que les chevdders de V Accolade et ceux de ses Ordres. Mais les nombreux édits^ ordonnances et décisioQs ne parent réfréner la tendance générale à toute époque de s'orner d'une qualification qui pouvait passer pour un titre. En Bretagne, tous les titrés et leurs fils aînés se disaient ouvertement chevaliers. A mesure que Ton se rapproche de 1789» cette qualification se multiplia et finit par ne plus indiquer qu'une personne appartenant par sa famille, par ses fonctions ou par sa fortune à la classe supérieure de la société ^ On finit même par donner du chevalier au^ cadets, d'abord dans les familles titrées, ensuite dans toutes celles qui appar*tenaient à la noblesse.

En français, entre le chevalier des Ordres et le chevalier ordinaire, il n'y avait pas de distinction quant à la dénomination elle*mème. Le latin admettait une nuance : le premier était eque$ iorquaiusj à cause du collier de l'ordre ; le second était mile$.

Ce fut l'empereur Napoléon I** qui rétablit la chevalerie, non pas comme quaUficaiion, mais conune tiire. L'article 11 du décret du 1*' mars 1808 porte :

•Les membres de la Légion d'honneur, et ceux qui, à l'avenir, obtiendront cette distinction, porteront le titre de dbewiiter. L'arUde 12 ijoute : Le titre sera transmissible à k descendance directe et légitime, naturelle ou adoptive, de mâle en màie, par ordre de primogénitore, de eelui qui en aura été revêtu, en se retirant devant l'archichancelier de l'Empire, afin d'obtenir, à cet effet, nos lettres patentes, et en Justifiant d'un revenu net de trois mille francs au moins.

On voit ici deux classes de chevaliers : ceux qui ont ce titre personnellement, parce qu'ils appartiennent à la Légion d'honneur ;

* André Favyn, dans son TMàire iFhctmeur, se moque avec une certaine hardiesse de la manie de ceux qui veulent à tout prix se donner des airs aristocratiques :

« Aojourd'huy, diUU, il n'y a si petit marchant, et artisan qui ne vueiUe contrefaire le Noble, et se donner des armes, la plus part fausnement faictee, et pirement blasonnées, et leur ezoelienoe est, quand Ûi riment, et respondent sur leur nom, comme ViÛe-Bichot, une ville et un faon de biche, Bonrdin, un bourg et un dain, Glergeon, une clef et un jonc; encor faut-il quelque estoille, ou croissant (jadis la seule marque de noblesse) pour monstrer la divinité de leur esprit en la composition de leur rébus. J*ai veu un couvreur se donner des armes d'asur au chevron d*or,aa croissant de gueules, au hault d'ieelny deux estoiUes d'argent au chef, et la sphère céleste sous le chevron, tymbrées et lambresquinées' (extrême impudence) comme s'il eusi esté noble de quatre races, il n'y manquait plus qu'une eschelle et un ballet à neUoyer les feuilles pour cimier. »

DE LA QUAUFIGATIOIf DB CHEVALIER* 27

ceux qui Font par grftoe, avec droit héréditaire. Cette distinction est nettement établie par le titre Y du décret du 3 mars 1810 :

Art. 21. Nous nous réserrons le droit d'accorder le titre de chevalier de notre Empire à ceux de nos sujets qui auront bien mérité de l'État et de nous.

Art. 22. Lorsque pour des serrices rendus nous aurons accordé une dotation à un membre de la Légion d*homieur auquel auront été conférées des lettres par tentes de cheYalier, et qui ne se trouTera roTétn d'aucun autre de nos titres impériaux, ledit titre ne sera transmissible à l'alné de ses descendants qui ne serait pas membre de la Légion d'bonneur, jusques et y compris la troisième génération, qu'autant qu'ils en auront de nous la confirmation, et qu'à cet effet ils se seront pourrus devant notre Gon^jeil du sceau des titres; notais après trois confirmations consécutives la transmision dudit titre aura lieu sans autre formalité que celle du mm de notre Conseil du sceau des titres.

Un avis du Conseil du sceau, en date du 19 avril 1813, portait que les chevaliers qui n'avaient pas obtenu de lettres-patentes, ne pouvaient porter leur titre qu'après leurs noms patronymiques.

Louis XYin modifia la création impériale en restreignant le titre de chevalier aux membres de la Légion d'honneur. Nous lisons dans l'ordonnance du 8 octobre 1814 :

Art. 1*'. 11 continuera d'être expédié des lettres patentes conférant le titre personnel de chevalier et des armoiries aux membres de la Légion d'honneur qui se retireront à cet effet- devant le chancelier de France, et qui juitifleront qu'ils possèdent un revenu net de trois mille francs au moins en biens immeubles situés en France.

Art. 2. Lorsque l'aïeul» le fils et le petit-fils auront été successivement membres de la Légion d'honneur et auront obtenu des lettrjes patentes confor* mément à l'article précédent, le petit-fils sera noble de droit, et transmettra la noblesse à toute sa descendance.

Si Louis XVni ne crut pas devoir conserver les chevaliers de l'Empire, il substitua à cette institution la noblesse héréditaire^ après trois générations de chevaliers de la Légion d'honneur : c'était à peu près l'idée de Napoléon P% modifiée d'après les usages de l'ancienne monarchie. Ce roi pardt avoir voulu réserver le titre de chevalier aux fils aînés des barons-pairs, d'après l'article 12 de l'ordonnance du 25 août 1817.

YL

Nous voici arrivés au dernier paragraphe de cette étude ; nous n'avons plus à nous occuper que des milites, qui portaient cette dénomination sans être nobles.

28 DB LA QUALIFICATION DE GHEVALlEfi.

D'après la législatioD du moyen âge, les armées féodales étaient composées de vassaux nobles^ et d'hommes non nobles; les premiers devaient un service de 40, de 20, de 10 jours, suivant qu'ils étaient propriétaires d'un fiet de chevalier, d'un demi fief ou d'un quart de fief ; les non nobles ne pouvaient pas être conduits dans des expéditions hors des limites de la seigneurie à laquelle ils appartenaient, à moins d'être soldés. Cette indemnité, appelée solidaia, donna son nom à ceux qui la recevaient ^ . On arriva à soudoyer ainsi des aventuriers, des individus étrangers au fief*, voire même des nobles sans terre ou li'ayant qu'un faible revenu '. Lorsque ces soudoyés, désignés quelquefois avec l'épithète de mercenarii et de sHpendaru % servaient à cheval, ils étaient qualifiés de miiiies pour les distinguer des fantassins *.

Telle est l'origine du mot soldat qui aujourd'hui est synonyme de militaire. Le premier est cependant moins relevé dans son sens que le second : les soldats sont généralement les simples combattants ; les militaires comprennent tous ceux qui portent les armes, gradés

1 On troaTO dans les textes, mldaUi^ êoidatus, toldeare, toideariui, soldetiarius, êolderius, goidonanus, soiidatiui: de là sont Tenus les mots firançais, wudayir, soldaTj touiart, soldai,

s Une ordonnance de \ 855, du roi Jean, dit : « Et poor ce qne, poar fournir nostre goerre, il nous conTient avoir des soodoiers dehors nostre royaome, tant de gens de cheval, comme de pi6. »

> Cest peat-ètre parmi ceox-ci qne doit être rangé Tangoi, fils de Briant, miles êoldearius, qoi à la fin da xi« siècle, relevait de Fréonr, vicomte de Donge {Buil. de la Soc, arch. de Nantes, VII, p. 42. D. Morice, I, 477480.), ainsi qoe les personnages signalés dans les actes comme possédant des feuda soldatœ. Il est vrai qne ces nobles recevant nne rémmiération pouvaient aussi appartenir à la garde personnelle du seigneur: dans un instant nous parlerons de cette classe. Guillaume de Normandie, lors de son ezpédiUon en Angleterre, avait dans son armée un nombre considérable de chevaliers soudoyés i il ne réussit pas toiiQOurs à leur persuader de rester avec lui, même en leur offrant des flefs en pays conquis. Ordéric Vital (liv. IV) raconte avec naïveté la nostalgie qui régnait dans l'armée du conquérant, nostalgie entretenue par les dames normandes qui rappelaient à grands cris leurs époux: Il arriva qu'un Jour Guillaume se vit forcé de licencier ses soudoyés. « Solidarios milites convocavit, omnesque regali muniflcentia pro militari servitute muneratos, domum abire benigniter permisit. »

. * « Ego Btrolnus, miles stipendarius, filius Ebroardi et fratres mei, dedimus S. Florentio, etc.» (Dm Congé), «Ego Conanus dericus, de Ivias, flUus Guillelmi, militis mercenarii, notum facto, etc. »(ir«e. Mch, de Bret, Titres de Beauport, t. IV, p. 91, ad. Afin. ItSt).

* Voy, le texte de Foulques de Chartres, cité plus haut, p. 13. — Du Gange , d'après les Annales de Gènes cite ce passage : « missi fuerunt milites solderii centum, et quamplures pedites per mare. » — C'était aussi ce qu'ailleurs on appelait milites plebeii^ et cavalleros villanos.

et non gradés. Il y a entre soldat et militaire une: nuance analogue à celle qui distinguait jadis, à Rome» la pkbs du papubis.

Parmi ces soudoyés, il faut distinguer ceux qui étaient attachés à la personne des rois et des grands feudataires. Les comptes font souvent mention de ces miktes appelés en latin milites régis j en français chevaliers le roy^ parmi lesquels étaient probablement compris les gardes du corps j milites pro corpore. On disait aussi chevaliers de F hôtel du roi, ou de la reine ^ milites de hoyntio régis, et reginœ. C'est ce que nous désignons aujourd'hui par maison militaire.

En Espagne, on se rapprochait singulièrement de cette dénomination en les appelant maisnadarii. Dans le premier livre des vassaux de Champagne, 1222-1229, je remarque Sanctius, Guillaume de Pampelume, Girard Roques et Foulques de la Ferté, archers du comte de Champagne, qui étaient évidemment soudoyés et attachés à sa personne ^

La meilleure preuve que ces milites pouvaient ne pas appartenir à l'ordre de la chevalerie, c'est-à-dire que parfois ils n'avaient même pas la franchise dont jouissait la roture, c'est ce qui se passa à Nevers à la fin du xiif siècle :

Le comte de Flandre, qui était alors aussi comte de Nevers, avait fait chevalier un fils de Philippe, bourgeois de Bourbon-l'Archamhaut ; déjà le frère de ce nouveau chevalier avait été armé précédemment, puisque nous voyons que le roi donnait l'ordre d'envoyer vers lui ces deux individus. Le comte invoquait en sa faveur l'usage établi, mais le Parlement jugea qu'il n'avait pas le droit d'armer un vilain sans l'autorisation du roi. L'affaire s'arrangea avec de l'argent. Les deux vilains restèrent chevaliers, bien qu'ils ne fussent pas assez nobles du côté de leur père pour prétendre à cette honneur, mais ils eurent à payer chacun 1 ,000 livres d'amende, quelque chose comme 55,000 fr. d'aujourd'hui. Cette somme fut ensuite rabattue à 400 livres, environ 22^000 fr. chacun, suivant Du Cange ' ; c'était encore, avec les frais du procès, payer assez cher le droit de porter le baudrier de chevalier. Le comte paya aussi une amende, mab le taux n'en est pas connu.

* BoDtaric, Ittst. fniiit,, p. 164. — D'Arbois de JubaioviUe, But, des dues et des comtes de Chatnp,f II, append,^ p. 4i.

* Voy. les Actes du Parlement de Paris, publiée par M. Boutaric, t. I, n*** nst, S804 et 2374.

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