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ments cérébraux correspondant aux sons pourraient différer entre eux, sans être conformes pour cela aux difTérentes ondes sonores. Mais il est infiniment plus simple d'admettre qu'il y a conformité de ceux ci à celles-là. Les rapports de sons que nous trouvons agréables et justes correspondent à des rapports numériques simples entre les ondes sonores, et ce n'est point là un rapport accidentel. Il y a évidemment harmonie de la simplicité et de la beauté. Il faut donc que les mouvements cérébraux aient entre eux, comme les ondes sonores, des rapports numériques simples. Il devient de plus en plus vraisemblable que ces rapports sont les mêmes que ceux des ondes sonores extérieures entre elles. De même les couleurs et toutes les nuances des couleurs correspondent à des vibrations différentes de rapidité et de longueur. Lorsque le spectre est étalé, il n'y a pas un seul de ses points qui ne représente pour la conscience une sensation particulière. La conscience suit donc avec une affection étroite toutes les vibrations lumineuses dans leurs transformations. Il faut donc que les mouvements cérébraux soient divers comme les vibrations du spectre , et il faut , en outre , que la diversité des mouvements cérébraux se développe avec une absolue continuité comme la diversité du spectre. Il devient dès lors presque certain que les mouvements cérébraux correspondant à la lumière et aux couleurs ne font que prolonger dans l'organisme les vibrations de l'éther. Ainsi le cerveau est pénétré par l'univers et par les formes précises de mouvements qui animent l'univers. Il est, à vrai dire , une partie de l'univers lui-même ; il est fait de la même étoffe et de la même activité que l'infini cosmique. Et c'est bien la réalité extérieure qu'il exprime par sa propre activité. La conscience liée au cerveau n'est point par lui isolée du monde, mais, au contraire, liée au monde.
Mais si ce n'est pas l'activité propre du cerveau qui fausse notre perception du monde, n'est-ce pas l'activité propre de la conscience ? Car enfin ce par quoi le cer-
veau et le monde s'harmonisent et se coordonnent, c'est le mouvement ; et le cerveau ne transmet à la conscience que des mouvements. Il semble donc que ce soit la conscience qui ajoute de son propre fond la sensation, c'està-dire la vie même et la réalité joyeuse du monde. Et en effet la science nous déclare que hors de nous les sensations ne sont que des mouvements ; elle ne peut connaître qu'en mesurant, et elle ne peut mesurer qu'en ramenant les forces et les manifestations les plus diverses du monde à une commune mesure qui est le mouvement. Ce n'est pas seulement le besoin de précision qu'elle satisfait par là ; c'est aussi et surtout le besoin d'unité le plus profond et le plus noble de l'esprit humain. Aussi avant même la science , la philosophie éprise d'unité avait-elle pressenti que le mouvement pourrait bien être le fond réel de toute chose. Un point lumineux m'apparaît à distance, évidemment il n'agit pas sur moi à distance; il doit traverser, pour agir sur moi, l'espace intermédiaire. Mais l'espace intermédiaire n'est pas occupé par des points lumineux; c'est donc en secret que le point lumineux envoie vers moi sa forme, sa réalité. Or , que peut bien être cette réalité secrète qui vient à moi , sinon une forme invisible du mouvement? Ainsi la réalité même du visible c'est le mouvement invisible. Tout est mouvement et n'est que mouvement. La conscience attache à des mouvements différents des sensations différentes ; mais ces sensations n'ont d'autre ofiBce que de nous signaler d'abord la diversité des mouvements, et d'en permettre une première mesure expérimentale. Quand cela est fait, quand nous nous trouvons en présence de l'univers grandiose et un qui n'est que mouvement et qui se développe comme un théorème, la vanité de nos sensations désormais inutile disparaît comme écrasée sous la majesté éternelle du mouvement infini. Le monde est sous le rayon de la conscience comme un fleuve obscur sous un rayon de lune. Le rayon en pénétrant dans les eaux, en dessine les rides, les courants, les tourbillons. Et c'est là pour
nous une première idée du fleuve ; mais si Ton veut en avoir une idée vraie, il faut éteindre le rayon de lune et le rayon de conscience et rendre le monde et le fleuve à l'obscurité éternelle de leurs mouvements dirigés par l'aveuglement infaillible des lois. La preuve que la sensation est surérogatoire et vaine, c'est que dans ce monde, où rien ne se perd et rien ne se crée, la sensation se crée. Il y a dans le cerveau des mouvements qui s'accompagnent de sensations; il n'y a pas un seul mouvement qui se transforme en sensation, qui devienne sensation. Tout mouvement se transforme en un autre mouvement; la sensation n'est donc qu'une ombre projetée sur la réalité mais qui ne fait point partie de la réalité.
Je n'ai point à discuter cette conception purement mécanique de l'univers au point de vue religieux et moral. Elle est grande autant que sévère, et si elle écrase nos espérances, elle humilie nos présomptions. Chose étrange, elle attire la conscience humaine par la grandeur même du sacrifice qu'elle exige d'elle, et nous avons je ne sais quelle joie douloureuse à sentir que dans ce qui nous paraît être le plus nous-mêmes , nous ne sommes que néant.
Mais bientôt les protestations s'élèvent de toute part dans l'esprit et le cœur de l'homme. Je ne parle pas ici encore une fois des protestations religieuses et morales. Mais il y a en nous je ne sais quel goût de la vie et de la réalité; un besoin de croire que la lumière qui nous emplit les yeux et le cœur, que la mélodie qui nous bouleverse l'âme avec délices ne sont pas simplement une formule d'algèbre. Et, par un singulier paradoxe, au moment même où la science prétend réduire la conscience à n'être qu'illusion et néant, la conscience profite pour s'agrandir de toutes les conquêtes de la science sur le passé. La science nous décrit l'état de la terre avant l'apparition de la conscience et même de la vie ; et la conscience se transporte dans ces périodes lointaines où elle n'était pas ; elle se figure , elle voit
les premiers continents qui verdissent, et elle recueille la lueur pâle des soleils encore difi'us. Elle est comme un astre étrange qui irait dans le passé éclairer les temps qui ont précédé la lumière. Ainsi à propos du monde extérieur, comme à propos de tous les problèmes que se pose l'homme aujourd'hui, éclate le conflit de la conscience et de la science. Résoudre ce conflit à propos du monde extérieur, c'est en préparer la solution pour l'âme, la liberté, le devoir et Dieu. C'est donc avec plus de courage encore que nous poursuivons notre tâche si ingrate en apparence ; et puisque la science interprétée par l'idéalisme subjectif réduit toute la réalité au mouvement, c'est dans l'analyse même de l'idée de mouvement que nous devons chercher la clef du problême.
DU MOUVEMENT