PREMIÈRE OBJECTION
Notre âme pense, parce que c'est sa nature. Dieu en la créant lui a donné la faculté de penser, il n'en faut pas davantage, ou s'il faut encore quelque autre chose, arrêtons-nous à ce que l'expérience nous apprend de nos sens, nous expérimentons assez
1 Liv. 4. Chan.
qu'ils son! cause de nos idéQS. C/esl mal philosopher que de raisonner contre L'expérience.
Réponse.
Je m'élonnc (pie messieurs les cartésiens 1 qui ont avec raison lanl d'à version pour les termes généraux de nature et de faculté, s'en servent §\ volontiers en celte occasion. Ils trouvent mauvais que Ton dise que le feu brûle de sa nature, et qu'il change certains corps en verre par une faculté naturelle; et quelques-uns d'entre eux ne craignent point de dire que l'esprit «le l'homme produit en lui-même les idées de toutes choses par sa nalure, et parce qu'il a la faculté de penser. Mais, ne leur en déplaise, ces ternies ne sont pas plus significatifs dans leur bonçhe, que dans celle des péripatéticiens. Il est vrai que noire âme est telle par sa nature, qu'elle aperçoit nécessairement ce qui l'affecte, mais Dieu seul peut agir en elle. Lui seul peut l'éclairer, la toucher, la modifier par l'efficace de ses idées.
Je sais bien que l'âme est capable de penser, mais je sais aussi que l'étendue est capable de figures. L'âme est capable de volonté, comme la matière de mouvement; mais de même qu'il est faux que la matière, quoique capable de figure et de mouvement, ait en elle-même une force, une faculté, une nature, par laquelle elle se puisse mouvoir ou se donner tantôt une figure ronde, et tantôt une carrée, ainsi quoique l'âme soit naturellement et essentiellement capable de connaissance et de volonté, il est faux qu'elle ait des facultés par lesquelles elle puisse produire en elle ses idées ou son mouvement vers le bien 2, car elle veut invinciblement être heureuse. Il y a bien de la différence entre être mobile et se mouvoir. La matière de sa nature est mobile et capable de figures, elle ne peut même subsister sans figure. Mais elle ne se meut pas, elle ne se figure pas, elle n'a point de faculté pour cela. L'esprit de sa nature est capable de mouvement et d'idées; j'en conviens.
1 II s'agit surtout d'Arnauld et de Régis de qui viennent la plupart de ces objections.
- Je ne dis pas vers tels biens. Voyez le 10(1 éclaiivissemi'nt. (Note de Malebranchc.;
kclaih(:issi:mi;nts.
Mais il ne se meut pas, il ne s'éclaire pas ; c'est Dieu qui fait tout ce qu'il y a de physique clans les esprits, aussi bien que dans les corps. Peut-on dire que Dieu fait les changements qui arrivent dans la matière, et qu'il ne fait pas ceux qui arrivent dans l'esprit? Est-ce rendre à Dieu ce qui lui appartient, que d'abandonner à sa disposition les derniers des êtres? N'est-il pas également le maître de toutes choses? N'est-il pas le créateur, le conservateur, le seul véritable moteur des esprits, aussi bien que des corps ?
Mais si Ton veut que les créatures aient des facultés telles qu'on les conçoit ordinairement *, que l'on dise les corps naturels ont une nature qui soit le principe de leur mouvement et de leur repos, comme le dit Aristote et ses sectateurs. Cela renverse toutes mes idées, mais j'en conviendrai plutôt que de dire que l'esprit s'éclaire lui-même. Que l'on dise que l'àme a la force de remuer diversement les membres de son corps, et de leur communiquer le sentiment et la vie. Que Ton dise, si on le veut, que c'est elle qui donne la chaleur au sang, le mouvement aux esprits, et au reste du corps, sa grandeur, sa disposition et sa figure; mais qu'on ne dise pas que l'esprit se donne à lui-même son mouvement et sa lumière. Si Dieu ne fait pas tout, qu'il fasse du moins ce qu'il y a de plus grand et de plus parfait dans le monde. Et si les créatures font quelque chose, qu'elles meuvent les corps, et qu'elles les rangent comme il leur plaira, mais qu'elles n'agissent point sur les esprits.
Disons que les corps se meuvent les uns les autres après s'être mus eux-mêmes, ou plutôt ignorons la cause de ces différentes dispositions de la matière, cela ne nous regarde pas. Mais que nos esprits n'ignorent pas de qui vient la lumière qui les éclaire, quelle est cette raison à laquelle ils ont un rapport essentiel, raison dont on parle tant et que Ton connaît si peu. Qu'ils sachent de qui ils reçoivent tout ce qui est capable de les rendre plus heureux et plus parfaits; qu'ils reconnaissent leur dépendance selon toute son étendue, et que tout ce qu'ils ont actuellement, Dieu le leur donne à tous moments ; car comme dit un grand saint pour un autre sujet, c'est un orgueil 2
1 Voyez le dern. éclaircissement touchant l'efficace des choses secondes. (Note de Ma'.cbranclie.)
8 Est quippe superbia et peccatum maximum uti datis tanquam innatis. S. Bern. de ditigendo Duo.
très criminel que de se servir des choses que Dieu nous donne, comme si elles nous étaient naturelles. Surtout ne nous imaginons pas que les sens instruisent la raison, que le corps éclaire l'esprit, que l'âme reçoive du corps ce qu'il n'a pas lui-même. Il vaut encore mieux le croire indépendant, que de croire qu'on dépend véritablement des corps. Il vaut mieux être son maître à soi-même, que de chercher un maître parmi des créatures qui ne nous valent pas. Mais il vaut mieux se soumettre à la vérité éternelle qui nous assure dans l'Évangile, qu'il n'y a qu'elle 1 qui soit notre maître, que de croire au rapport de ses sens ou de quelques hommes qui osent bien nous parler comme nos maîtres. L'expérience, quoi qu'on en dise, ne favorise point les préjugés. Car nos sens ne sont que des causes occasionnelles de l'action de Dieu en nous. Nos maîtres ne sont que des moniteurs, ce ne sont aussi que des causes occasionnelles de l'instruction que la sagesse éternelle nous donne dans le plus secret de notre raison. Mais parce que cette sagesse nous éclaire par une opération qui n'a rien de sensible, nous nous imaginons que ce sont nos yeux ou les paroles de ceux qui frappent l'air à nos oreilles qui produisent cette lumière, ou qui prononcent cette voix intelligible qui nous instruit intérieurement. C'est pour cela, comme j'ai déjà dit ailleurs, que Jésus-Christ ne s'est pas contenté de nous instruire d'une manière intelligible par sa divinité, il a voulu encore nous instruire d'une manière sensible par son humanité, il a voulu nous apprendre qu'il est notre maître en toutes manières. Et parce que nous ne pouvons sans peine rentrer en nous-mêmes, pour le consulter comme vérité éternelle, ordre immuable, lumière intelligible, il a rendu la vérité sensible par ses paroles, l'ordre aimable par ses exemples, la lumière visible par un corps qui l'accommode à notre faiblesse. Et cependant nous sommes encore assez ingrats, injustes, stupides et insensés pour regarder, contre sa défense expresse comme nos maîtres, ou comme la cause de nos connaissances, non seulement les autres hommes, mais peut-être même les corps les plus méprisables et les plus vils.
4 Math. 23. Voyez le livre de saint Augustin, de Magistro. (Note de Malebranche.)
ÉCLAIRCISSEMENTS