‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 100 sur 108 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Que les passions qui ont le mal pour objet sont les plus dangereuses et les plus injustes, et que celles qui sont le moins accompagnées de connaissance,, sont les plus vives et les plus sensibles.

De toutes les passions, celles dont les jugements sont les plus éloignés de la raison et les plus à craindre, sont toutes les espèces d'aversion. Il n'y a point de passions qui corrompent davantage la raison en leur faveur, que la haine et que la crainte : la haine, dans les bilieux principalement, ou dans ceux dont les esprits sont dans une agitation continuelle , et la crainte dans les mélancoliques, ou dans ceux dont les esprits grossiers et solides ne s'agitent et ne s'apaisent pas avec facilité. Mais lorsque la haine et la crainte conspirent ensemble à corrompre la raison, ce qui est fort ordinaire, alors il n'y a point de jugements si injustes et si bizarres, qu'on ne soit capable de former et de soutenir avec une opiniâtreté insurmontable.

La raison de ceci est, que les maux de cette vie touchent plus vivement l'âme que les biens. Le sentiment de douleur est plus vif que le sentiment du plaisir. Les injures et les opprobres

sont beaucoup plus sensibles que les louanges et les applaudissements , et si l'on trouve des gens assez indifférents pour goûter de certains plaisirs et pour recevoir de certains honneurs, il est difficile d'en trouver qui souffrent la douleur et le mépris sans inquiétude.

Ainsi la haine, la crainte et les autres espèces d'aversion, qui ont le mal pour objet, sont des passions très violentes. Elles donnent à l'esprit des secousses imprévues qui l'étourdissent et qui le troublent ; elles pénètrent bientôt jusque dans le plus secret de l'âme , et renversant la raison de son siège, elles prononcent sur toutes sortes de sujets des jugements d'erreur et d'iniquité, pour favoriser leur folie et leur tyrannie.

De toutes les passions, ce sont les plus cruelles et les plus défiantes, les plus contraires à la charité et à la société civile, et en même temps les plus ridicules et les plus extravagantes ; car elles forment des jugements si impertinents et si bizarres, qu'ils excitent la risée et l'indignation de tous les hommes.

Ce sont ces passions qui mettaient dans la bouche des pharisiens ces discours extravagants. « Que faisons-nous? cet homme fait plusieurs miracles. Si nous le laissons continuer tout le monde croira en lui. Les Romains viendront, et ruineront notre ville et notre nation i. » Ils tombaient d'accord que Jésus-Christ faisait plusieurs miracles ; la résurrection de Lazare était incontestable. Quel était cependant le jugement de leurs passions ? de faire mourir Jésus-Christ, et Lazare même qu'il avait ressuscité. Mais pour quelle raison faire mourir Jésus- Christ ? parce que « si nous le laissons continuer, tout le monde croira en lui, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation » . Et pourquoi vouloir donner la mort à Lazare ? « Parce que plusieurs juifs se retiraient d'avec eux à cause de lui, et croyaient en Jésus 2. » Jugements cruels et extravagants tout ensemble : cruels par la haine, et extravagants par la crainte : « Les Romains viendront, et ruineront notre ville et notre nation. »

Ce sont ces mêmes passions qui faisaient dire à une assemblée composée d'Anne le Grand-Prêtre, de Caïphe, Jean, Alexandre, et de tous ceux qui étaient de la race sacerdotale : « Que

1 Joan, ch. il. 47.

2 Joan, ch. 12. 21.

DES PASSIONS

ferons-nous à ces gens-ci, car ils ont fait un miracle qui est connu de toute la ville, nous ne pouvons pas le nier? Mais afin que cela ne se répande pas davantage parmi le peuple, menaçons-les de les punir, s'ils continuent d'enseigner au nom de Jésus !. »

Tous ces grands hommes prononcent un jugement injuste et impertinent tout ensemble, parce que leurs passions les agitent, et que leur faux zèle les aveugle. Ils n'osent punir les apôtres à cause du peuple, et parce que l'homme qui avait été miraculeusement guéri avait plus de quarante ans, et était présent à l'assemblée : mais ils les menacent pour les empêcher d'enseigner au nom de Jésus. Ils s'imaginent devoir condamner une doctrine, à cause qu'ils en ont fait mourir l'auteur : « Vous voulez, disent-ils aux apôtres, nous charger du sang de cet homme 2. »

Lorsque le faux zèle se joint à la haine, il la met à couvert des reproches de la raison, et il la justifie de telle manière, qu'on ferait même scrupule de n'en pas suivre les mouvements. Et lorsque l'ignorance ut la faiblesse accompagnent la crainte, elles l'étendent à une infinité de sujets, et elles en fortifient de telle sorte les émotions, que le moindre soupçon effarouche et trouble la raison.

Les faux zélés s'imaginent rendre service à Dieu, lorsqu'ils obéissent à leurs passions. Ils suivent aveuglément les inspirations secrètes de leur haine, comme des inspirations de la vérité intérieure ; et s'arrètant avec plaisir aux preuves de sentiment, qui justifie leur excès, ils se confirment dans leurs erreurs avec une opiniâtreté insurmontable.

Pour les ignorants et les esprits faibles, ils se font des sujets de crainte imaginaires et ridicules. Ils ressemblent aux enfants qui marchent dans les ténèbres sans guide et sans flambeau ; ils se figurent des spectres épouvantables , ils se troublent et se récrient comme si tout était perdu. La lumière les rassure s'ils sont ignorants ; mais si ce sont des esprits faibles, leur imagination en demeure toujours blessée. La moindre chose qui a quelque rapport à ce qui les a effrayés, renouvelle les traces et le cours des esprits qui cause le symptôme de leur crainte.

1 Act. ch. i.

- Act. ch. 5.

Il est absolument impossible de les guérir, ou de les apaiser pour loujours.

Mais lorsque le faux zèle se rencontre avec la haine et la crainte dans un esprit faible, il se produit sans cesse dans cet esprit des jugements si injustes et si violents, qu'on ne peut y penser sans horreur. Pour changer un esprit possédé de ces passions, il faut un plus grand miracle que celui qui convertit saint Paul, et sa guérison serait absolument impossible, si Ton pouvait donner des bornes à la puissance et à la miséricorde de Dieu.

Ceux qui marchent dans l'obscurité se réjouissent à la vue de la lumière ; celui-ci ne la peut souffrir. Elle le blesse, car elle résiste à sa passion. Sa crainte étant en quelque façon volontaire, à cause que sa haine la produit, il se plaît d'en être frappé, parce qu'on se plaît d'être agité des passions mêmes qui ont le mal pour objet, lorsque le mal est imaginaire, ou plutôt lorsque l'on sait, comme dans les spectacles, que le mal ne peut nous blesser.

Les fantômes que se figurent ceux qui marchent dans les ténèbres, s'évanouissent à la lumière d'un flambeau ; mais les fantômes de celui-ci ne se dissipent point à la lumière de la vérité. Elle ne peut pas facilement percer les ténèbres de son esprit ; elle ne fait qu'irriter son imagination , de sorte que comme il s'applique uniquement à l'objet de sa passion, la lumière se réfléchit, et il semble que ces fantômes aient un corps véritable, à cause qu'ils repoussent quelques faibles rayons de la lumière qui les frappe.

Mais quand on supposerait dans ces esprits assez de docilité et de réflexion pour écouter et pour comprendre des raisons capables de dissiper leurs erreurs, leur imagination étant déréglée par la crainte, et leur cœur corrompu par la haine et par le faux zèle, ces raisons, toutes solides qu'elles seraient en elles-mêmes, ne pourraient arrêter longtemps le mouvement impétueux de ces passions violentes, ni empêcher qu'elles ne se justifiassent bientôt par des preuves sensibles et convaincantes.

Car on doit remarquer qu'il y a des passions qui passent et qui ne reviennent plus, et qu'il y en a d'autres constantes et qui subsistent longtemps. Celles qui ne sont point soutenues

DE^ PASSIONS

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par la vue de l'esprit et par quelque raison vraisemblable, mais qui sont seulement produites et fortifiées par la vue sensible de quelque objet et par la fermentation du sang, ne durent pas : elles meurent pour l'ordinaire incontinent après leur naissance. Mais celles qui sont accompagnées de la vue de l'esprit, sont constantes: car le principe qui les produit, n'est pas sujet au changement comme le sang et les humeurs. De sorte que la haine, la crainte, et toutes les autres passions qui s'excitent ou qui se conservent en nous par la connaissance de l'esprit, et non point par la vue sensible de quelque mal, doivent subsister longtemps. Ces passions sont donc les plus durables, les plus violentes, les plus injustes. Mais elles ne sont pas les plus vives et les plus sensibles, comme on le va faire voir. La perception du bien et du mal. laquelle excite les passions, se fait en trois manières: par les sens, par l'imagination, et par l'esprit. La perception du bien et du mal par les sens, ou le sentiment du bien et du mal. produit des passions très promptes et très sensibles. La perception du bien et du mal. par la seule imagination, en excite de bien plus faibles. Et la vue du bien et du mal par l'esprit seul, n'en produit de véritables que parce que cette vue du bien et du mal par l'esprit est toujours accompagnée de quelque mouvement des esprits animaux.

Les passions ne nous sont données que pour le bien du corps, et que pour nous unir par le corps à tous les objets sensibles: car encore que les choses sensibles ne puissent être ni bonnes ni mauvaises à l'égard de l'esprit, elles sont toutefois bonnes ou mauvaises par rapport au corps auquel l'esprit est uni. Ainsi les sens et l'imagination découvrant beaucoup mieux les rapports que les objets sensibles ont avec le corps, que l'esprit même, ces facultés doivent exciter des passions beaucoup plus vives qu'une connaissance claire et évidente. Mais parce que nos connaissances sont toujours accompagnées de quelque mouvement d'esprits, une connaissance claire et évidente d'un grand bien et d'un grand mal. que les sens ne découvrent pas, excite toujours quelque passion secrète.

Cependant toutes nos connaissances claires et évidentes du bien et du mal ne sont pas suivies de quelque passion sensible, et dont on s'aperçoive ; de même que toutes nos passions

ne sont point accompagnées de quelque connaissance de l'esprit. Car si Ton pense quelquefois à des biens et à des maux sans se sentir ému, on se sent souvent ému de quelque passion sans en connaître, et même quelquefois sans en sentir la cause. Un homme qui respire un bon air, se sent ému de joie sans en savoir la cause ; il ne connaît pas le bien qu'il possède, qui produit cette joie. Et s'il y a quelque corps invisible qui se mêlant dans le sang en empêche la fermentation, il se trouvera triste, et pourra môme attribuer la cause de sa tristesse à quelque chose de visible qui se présentera devant lui dans le temps de sa passion.

De toutes les passions il nfy en a point qui soient plus sensibles ni plus promptes, et qui par conséquent soient le moins accompagnées de la connaissance de l'esprit, que l'horreur et l'antipathie, l'agrément et la sympathie. Un homme sommeillant à l'ombre, se réveille quelquefois en sursaut si une mouche le pique, ou si une feuille le chatouille, comme si un serpent le mordait. Le sentiment confus de quelque chose aussi terrible que la mort même l'effraye, et sans qu'il y pense, il se trouve agité dune passion très forte et très violente, qui est une aversion de désir. Un homme, au contraire dans quelque besoin, découvre par hasard quelque petit bien dont la douceur le surprend; il s'attache à cette bagatelle, comme au plus grand de tous les biens, sans y faire la moindre réflexion. Gela arrive aussi dans les mouvements de sympathie et d'antipathie. On voit dans une compagnie une personne dont l'air et les manières ont de secrètes alliances avec la disposition présente de nos corps; sa vue nous touche et nous pénètre. Nous sommes portés, sans réflexion, à l'aimer et à lui vouloir du bien. C'est le je ne sais quoi qui nous agite, car la raison n'y a point de part. Il arrive le contraire à l'égard de ceux dont l'air et les manières répandent, pour ainsi dire, le dégoût et l'horreur. Ils ont je ne sais quoi de fade, qui repousse et qui effraye : mais l'esprit n'y connaît rien, car il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensible, lesquelles sont l'objet de ces sortes de passions.

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