CHAPITRE VI
. Des erreurs de la vue à l'égard de l'étendue en soi. — II. Suite de ces erreurs sur des objets invisibles. — III. Des erreurs de nos yeux touchant 'étendue considérée par rapport.
I. La vue est le premier, le plus noble et le plus étendu de tous les sens ; de sorte que s'ils nous étaient donnés pour découvrir la vérité, elle y agirait seule plus de pari que tous les
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autres ensemble. Ainsi il suffira cle ruiner l'autorité que les yeux ont sur la raison, pour nous tromper, et pour nous porter à une défiance générale de tous nos sens 1 .
Nous allons donc faire voir que nous ne devons point nous appuyer sur le témoignage de notre vue, pour juger de la vérité des choses en elles-mêmes, mais seulement pour découvrir le rapport qu'elles ont à la conservation de notre corps, que nos yeux nous trompent généralement dans tout ce qu'ils nous représentent, dans la grandeur des corps , dans leurs figures et dans leurs mouvements, dans la lumière et dans les 'couleurs, qui sont les seules choses que nous voyons, que toutes ces choses ne sont point telles qu'elles nous paraissent, que tout le monde s'y trompe, et que cela nous jette encore dans d'autres erreurs dont le nombre est infini. Nous commençons par l'étendue, et voici les preuves qui nous font croire que nos yeux ne nous la font jamais voir telle qu'elle est.
II. On voit aussi souvent avec des lunettes, des animaux beaucoup plus petits qu'un grain de sable qui est presque invisible 2 : on en a vu même de mille fois plus petits. Ces atomes vivants marchent aussi bien que les autres animaux. Us ont donc des jambes et des pieds, des os dans ces jambes pour les soutenir (ou plutôt sur ces jambes, car les os des insectes c'est leur peau). Ils ont des muscles pour les remuer, des tendons et une infinité de fibres dans chaque muscle, et enfin du sang ou des esprits animaux extrêmement subtils et déliés, pour remplir ou pour faire mouvoir successivement ces muscles. Il n'est pas possible sans cela de concevoir qu'ils vivent, qu'ils se nourrissent, et qu'ils transportent leur petit corps en différents lieux, selon les différentes impressions des objets, ou plutôt, il n'est pas possible que ceux-mêmes qui ont employé toute leur vie à l'anatomie et à la recherche de la nature, se représentent le nombre, la diversité et la délien l esse de toutes
1 Cette analyse des erreurs de la vue et des moyens par lesquels nous apprécions la distance des objets est une des parties les plus remarquables de la Recherche. Eu faisant cette distinction des perceptions naturelles et des perceptions acquises de la vue, Malebranche a précédé Berkeley dont le Traité de la Vision est de 1709. Sur plus d'un point, relatif à la vision des objets ci aux signes par lesquels nous apprenons à percevoir leur distance, il a devancé, non seulement Berkeley et Keid, mais les phychologues anglais contemporains, W? Journal des Savants, du 12 npyembre 1668.
les parties, dont ces petits corps sont nécessairement composés pour vivre, et pour exécuter toutes les choses que nous leur voyons faire.
L'imagination se perd et s'étonne à la vue d'une si étrange petitesse, elle ne peut atteindre, ni se prendre à des parties, qui n'ont point de prise pour elle ; et quoique la raison nous convainque de ce qu'on vient de dire, les sens et l'imagination s'y opposent, et nous obligent souvent d'en douter.
Notre vue est très limitée, mais elle ne doit pas limiter son objet. L'idée qu'elle nous donne de l'étendue a des bornes fort étroites ; mais il ne suit pas de là, que l'étendue en ait. Elle est sans doute infinie en un sens; et cette petite partie de matière, qui se cache à nos yeux, est capable de contenir un monde, dans lequel il se trouverait autant de choses, quoique plus petites à proportion, que dans ce grand monde dans lequel nous vivons.
Les petits animaux dont nous venons de parler ont peut-être d'autres petits animaux qui les dévorent, et qui leur sont imperceptibles à cause de leur petitesse effroyable, de même que ces autres nous sont imperceptibles. Ce qu'un ciron est à notre égard, ces animaux le sont à un ciron : et peut-être qu'il y en a dans la nature de plus petits, et de plus petits à l'infini, dans cette proportion si étrange d'un homme à un ciron.
Nous avons des démonstrations évidentes et mathématiques, de la divisibilité à l'infini ; et cela suffit pour nous faire croire qu'il peut y avoir des animaux plus petits et plus petits à l'infini, quoique notre imagination s'effarouche de cette pensée. Dieu n'a fait la matière que pour en former des ouvrages admirables ; et puisque nous sommes certains qu'il n'y a point de parties dont la petitesse soit capable de borner sa puissance dans la formation de ces petits animaux, pourquoi la limite1'» et diminuer ainsi sans raison l'idée que nous avons d'un ouvrier infini, en mesurant sa puissance et son adresse par notre imagination qui est finie ?
L'expérience nous a déjà détrompés en partie, en nous faisant voir des animaux mille fois plus petits qu'un ciron ; pourquoi voudrions-nous qu'ils fussent les derniers et les plus petits de tous? Pour moi je ne vois pas qu'il y ait raison de se l'imaginer. Il est au contraire bien plus vraisemblable de croire,
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qu'il y en a de beaucoup plus petits que ceux que Ton a découverts; car enfin les petits animaux ne manquent pas aux microscopes, comme les microscopes manquent aux petits animaux.
Lorsqu'on examine au milieu de l'hiver, le germe de l'oignon d'une tulipe, avec une simple loupe ou verre convexe, ou même seulement avec les yeux, on découvre fort aisément dans ce germe les feuilles qui doivent devenir vertes, celles qui doivent composer la fleur ou la tulipe, cette petite partie triangulaire qui enferme la graine, et les six petites colonnes qui l'environnent dans le fond de la tulipe. Ainsi on ne peut douter que le germe d'un oignon de tulipe ne renferme une tulipe tout entière.
11 est raisonnable de croire la même chose du germe d'un grain de moutarde, de celui d'un pépin de pomme, et généralement de toutes sortes d'arbres et de plantes, quoique cela ne se puisse pas voir avec les yeux, ni même avec le microscope ; et l'on peut dire, avec quelque assurance, que tous les arbres sont en petit dans le germe de leur semence.
11 ne paraît pas même déraisonnable de penser qu'il y a des arbres infinis dans un seul germe, puisqu'il ne contient pas seulement l'arbre dont il est la semence, mais aussi un très grand nombre d'autres semences qui peuvent toutes renfermer dans elles-mêmes de nouveaux arbres et de nouvelles semences d'arbres, lesquelles conserveront peut-être encore dans une petitesse incompréhensible, d'autres arbres et d'autres semences aussi fécondes que les premières, et ainsi à l'infini. De sorte que, selon cette pensée, qui ne peut paraître impertinente et bizarre qu'à ceux qui mesurent les merveilles de la puissance infinie de Dieu avec les idées de leur sens et de leur imagination, on pourrait dire que dans un seul pépin de pomme, il y aurait des pommiers, des pommes, et des semences de pommiers pour des siècles infinis ou presque infinis, dans cette proportion d'un pommier parfait à un pommier dans sa semence ; que la nature ne fait que développer ces petits arbres, en donnant un accroissement sensible à celui qui est hors de sa semence, et des accroissements insensibles, mais très réels et proportionnés à leur grandeur, à ceux qu'on conçoit être dans leurs semences ; car on ne peut pas douter qu'il ne puisse y avoir des
corps assez petits, pour s'insinuer entre les fibres de ces arbres que l'on conçoit dans leurs semences, et pour leur servir ainsi de nourriture.
Ce que nous venons cle dire des plantes et de leurs germes, se peut aussi penser des animaux, et du germe dont ils sont produits. On voit dans le germe de l'oignon d'une tulipe une tulipe entière. On voit aussi dans le germe d'un œuf frais, et qui n'a point été couvé, un poulet, qui est peut-être entièrement formé 1. On voit des grenouilles dans les œufs des grenouilles, et on verra encore d'autres animaux dans leur germe lorsqu'on aura assez d'adresse et d'expérience pour les découvrir 2. Mais il ne faut pas que l'esprit s'arrête avec les yeux : car la vue de l'esprit a bien plus d'étendue que la vue du corps. Nous devons donc penser outre cela, que tous les corps des hommes et des animaux qui naîtront jusqu'à la consommation des siècles, ont peut-être été produits dès la création du monde; je veux dire, que les femelles des premiers animaux ont peut-être été créées, avec tous ceux de même espèce qu'ils ont engendrés, et qui devaient s'engendrer dans la suite des temps 3.
On pourrait encore pousser davantage cette pensée, et peutêtre avec beaucoup de raison et de vérité, mais on appréhende avec sujet, de vouloir pénétrer trop avant dans les ouvrages de Dieu. On n'y voit qu'infinités par tout, et non seulement nos sens et notre imagination sont trop limités pour les comprendre, mais l'esprit même tout pur et tout dégagé qu'il est de la matière, est trop grossier et trop faible pour pénétrer le plus petit des ouvrages de Dieu ; il se perd, il se dissipe, il s'éblouit, il s'effraie à la vue de ce qu'on appelle un atome selon le langage des sens. Mais toutefois l'esprit pur a cet avantage sur les sens et sur l'imagination, qu'il reconnaît sa faiblesse, et la grandeur de- Dieu, et qu'il aperçoit l'infini dans lequel il se perd, au
1 Le germe de l'œuf est sous une petite tache blanche qui est sur le jaune.
2 Voyez le livre De formatione pulli in ovo, de M. Malpiglii. Voyez M/'raculum naturxy de M. Swammerdam. (Notes de Malebranche.)
3 Malebranche expose ici l'hypothèse de l'emboîtement des germes aujourd'hui abandonnée pour celle de l'épigénèse, d'après laquelle nul germe n'existe antérieurement à la génération et tous les organes se forment successivement, au lieu de ne faire que s'accroître.
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lieu que notre imagination et nos sens rabaissent les ouvrages de Dieu, et nous donnent une sotte confiance qui nous précipite aveuglément dans l'erreur. Car nos yeux ne nous font point avoir l'idée de toutes ces choses, que nous découvrons avec les microscopes et par la raison. Nous n'apercevons point, par notre vue, de plus petit corps qu'un ciron, ou une mite. La moitié d'un ciron n'est rien, si nous croyons le rapport qu'elle nous en fait. Une mite n'est qu'un point de mathématique à son égard ; on ne peut la diviser sans l'anéantir. Notre vue ne nous représente donc point l'étendue, selon ce qu'elle est en ellemême, mais seulement ce qu'elle est par rapport à notre corps ; et parce que la moitié d'une mite n'a pas un rapport considérable à notre corps, et que cela ne peut ni le conserver ni le détruire, notre vue nous le cache entièrement.
Mais si nous avions les yeux faits comme des microscopes, ou plutôt si nous étions aussi petits que les cirons et les mites, nous jugerions tout autrement de la grandeur des corps. Car sans doute ces petits animaux ont les yeux disposés pour voir ce qui les environne, et leur propre corps beaucoup plus grand ou composé d'un plus grand nombre de parties que nous ne le voyons, puisqu'autrement ils n'en pourraient pas recevoir les impressions nécessaires à la conservation de leur vie, et qu'ainsi les yeux qu'ils ont leur seraient entièrement inutiles.
Mais afin de se mieux persuader de tout ceci, nous devons considérer que nos propres yeux ne sont en effet que des lunettes naturelles , que leurs humeurs font le même effet que les verres dans les lunettes, et que selon la situation qu'elles gardent entre elles, et selon la figure du cristallin et de son éloignement de la rétine 1, nous voyons les objets différemment. De sorte qu'on ne peut pas assurer qu'il y ait deux hommes, dans le monde, qui les voient précisément de la môme grandeur ou composés de semblables parties, puisqu'on ne peut pas assurer que leurs yeux soient tout à fait semblables.
Tous les hommes voient les objets de la même grandeur, en ce sens qu'ils les voient compris dans les mêmes bornes, ou par des angles égaux. Car ils en voient les extrémités par des
4 C'est le nerf optique. (Note ajoutée par Malebranche aux précédentes éditions.)
lignes droites, et qui composent un angle visuel qui est sensiblement égal, lorsque les objets sont vus d'une égale distance. Mais il n'est pas certain que l'idée sensible qu'ils ont de la grandeur d'un même objet soit égale en eux, parce que les moyens qu'ils ont de juger de la distance, dont dépend la grandeur de cette idée, ne sont pas égaux. De plus, ceux dont les fibres du nerf optique sont plus petites et plus délicates, peuvent remarquer dans un objet beaucoup plus de parties que ceux dont ce nerf est d'un tissu plus grossier.
Il n'y a rien de si facile que de démontrer géométriquement toutes ces choses1; et si elles n'étaient pas assez connues, on s'arrêterait davantage à les prouver. Mais parce que plusieurs personnes ont déjà traité ces matières, on prie ceux qui s'en veulent instruire de les consulter.
Puisqu'il n'est pas certain qu'il y ait deux hommes dans le monde, qui voient les objets de la même grandeur, et que quelquefois un même homme les voit plus grands de l'œil gauche que du droit2, selon les observations que l'on en a faites, qui sont rapportées dans le Journal des savants de Rome, du mois de janvier 1669, il est visible, qu'il ne faut pas nous fier au rapport de nos yeux pour en juger. Il vaut mieux écouter la raison, qui nous prouve que nous ne saurions déterminer quelle est la grandeur absolue des corps qui nous environnent, ni quelle idée nous devons avoir de l'étendue d'un pied en carré, ou de celle de notre propre corps, afin que cette idée nous le représente tel qu'il est. Car la raison nous apprend, que le plus petit de tous les corps ne serait point petit s'il était seul, puisqu'il est composé d'un nombre infini de parties, de chacune desquelles Dieu peut former une terre, qui ne serait qu'un point à l'égard des autres jointes ensemble. Ainsi l'esprit de l'homme n'est pas capable de se former une idée assez grande, pour comprendre et pour embrasser la plus petite étendue qui soit au monde, puisqu'il est borné, et que cette idée doit être infinie.
Il est vrai que l'esprit peut connaître à peu près les rapports
1 Voyez la Dioptrique de M. Deseartes.
- Un de mes amis voit toujours le caractère d'un livre plus gros de l'œil droit que du gauche. (Note ajoutée par Malebranche dans l'édition de 171-2.
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qui se trouvent entre ces infinis, dont le monde est composé ; que l'un, par exemple, est double de l'autre, et qu'une toise contient six pieds : mais cependant il ne peut se former une idée, qui représente ce que ces choses sont en elles-mêmes.
Je veux toutefois supposer, que l'esprit soit capable d'idées, qui égalent ou qui mesurent l'étendue des corps que nous voyons ; car il est assez difficile de bien persuader aux hommes le contraire. Examinons donc ce qu'on peut conclure de cette supposition. On en conclura sans doute, que Dieu ne nous trompe pas, qu'il ne nous a pas donné des yeux semblables aux lunettes, qui grossissent ou qui diminuent les objets, et qu'ainsi nous devons croire que nos yeux nous représentent les choses comme elles sont.
Il est vrai que Dieu ne nous trompe jamais, mais nous nous trompons souvent nous-mêmes, en jugeant des choses avec trop de précipitation. Car nous jugeons souvent que les objets, dont nous avons des idées, existent, et même qu'ils sont tout à fait semblables à ces idées ; et il arrive souvent que ces objets ne sont point semblables à nos idées, et même qu'ils n'existent point.
De ce que nous avons l'idée d'une chose, il ne s'ensuit pas qu'elle existe, et encore moins qu'elle soit entièrement semblable à l'idée que nous en avons. De ce que Dieu nous fait avoir une telle idée sensible de grandeur, lorsqu'une toise est devant nos yeux il ne s'ensuit pas que cette toise n'ait que l'étendue qui nous est représentée par cette idée. Car premièrement, tous les hommes n'ont pas précisément la même idée sensible de cette toise, puisque tous n'ont pas les yeux disposés de la même façon. Secondement, une même personne n'a quelquefois pas la même idée sensible d'une toise, lorsqu'il voit cette toise avec l'œil droit et ensuite avec le gauche, comme nous avons déjà dit. Enfin il arrive souvent que la même personne a des idées toutes différentes des mêmes objets en différents temps, selon qu'elle les croit plus ou moins éloignés, comme nous expliquerons ailleurs.
C'est donc un préjugé qui n'est appuyé sur aucune raison, que de croire, qu'on voit les corps tels qu'ils sont en eux-mêmes. Car nos yeux ne nous étant donnés que pour la conservation de notre corps, ils s'acquittent fort bien de leur devoir, en nous
Faisant avoir des idées des objets lesquelles soient proportionnées à celles que nous avons de la grandeur de notre corps, quoiqu'il y ait dans ces objets une infinité de parties qu'ils ne nous découvrent point.
Mais pour mieux comprendre ce que nous devons juger de Fctendue des corps sur le rapport de nos yeux, imaginons-nous que Dieu ait fait en petit, et d'une portion de matière de la grosseur d'une balle, un ciel et une terre, et des hommes sur cette terre, avec les mêmes proportions qui sont observées dans ce grand monde 1. Ces petits hommes se verraient les uns les autres, et les parties de leurs corps, et même les petits animaux qui seraient capables de les incommoder : car autrement leurs yeux leur seraient inutiles pour leur conservation. Il est donc manifeste dans cette supposition, que ces petits hommes auraient des idées de la grandeur des corps, bien différentes de celles que nous en avons ; puisqu'ils regarderaient leur petit monde, qui ne serait qu'une balle à notre égard, comme des espaces infinis, à peu près de même que nous jugeons du monde dans lequel nous sommes.
Ou, si nous le trouvons plus facile à concevoir, pensons que Dieu ait fait une terre infiniment plus vaste, que celle que nous habitons, de sorte que cette nouvelle terre soit à la nôtre comme la nôtre serait à celle dont nous venons de parler dans la supposition précédente* Pensons, outre cela, que Dieu ait gardé dans toutes les parties qui composeraient ce nouveau monde, la même proportion que dans celles qui composent le nôtre. Il est clair que les hommes de ce dernier monde seraient plus grands qu'il n'y a d'espace entre notre terre et les étoiles les plus éloignées que nous voyons, et cela étant* il est visible que s'ils avaient les mêmes idées de l'étendue des corps, que nous en avons, ils ne pourraient pas distinguer quelques-unes des parties de leur propre corps, et qu'ils en verraient quelques autres d'une grosseur énorme. De sorte qu'il est ridicule de penser qu'ils vissent les choses de la même grandeur que nous les voyons.
Il est manifeste, dans les deux suppositions que nous venons
1 Condillac a rte morne supposé un monde de la grosseur d'une noisette composé d'autant de parties g ne le notre pour prouver que la durée n'est pas absolue. Traité des Sensations , chap. 4.
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de faire, que les hommes du grand ou du petit monde auraient des idées de la grandeur des corps bien différentes des nôtres, supposé que leurs yeux leur fissent avoir des idées des objets qui seraient autour d'eux, proportionnées à la grandeur de leur propre corps. Or si ces hommes assuraient hardiment sur le témoignage de leurs yeux, que les corps seraient tels qu'ils les verraient, il est visible qu'ils se tromperaient ; personne n'en peut douter. Cependant, il est certain que ces hommes auraient tout autant de raison que nous de défendre leur sentiment. Apprenons donc, par leur exemple, que nous sommes très incertains de la véritable grandeur des corps que nous voyons, et que tout ce que nous en pouvons savoir par notre vue, n'est que le rapport qui est entre eux et le nôtre, rapport nullement exact ; en un mot, que nos yeux ne nous sont pas donnés pour juger de la vérité des choses, mais seulement pour nous faire connaître celles qui peuvent nous incommoder, ou nous être utiles en quelque chose.
Mais les hommes ne se fient pas seulement à leurs yeux pour juger des objets visibles ; ils s'y tient même pour juger de ceux qui sont invisibles. Dès qu'ils ne voient point certaines choses, ils en concluent qu'elles ne sont point, attribuant ainsi à la vue une pénétration en quelque façon infinie. C'est ce qui les empêche de reconnaître les véritables* causes d'une infinité d'effets naturels ; car s'ils les rapportent à des facultés et à des qualités imaginaires, c'est souvent parce qu'ils ne voient pas les réelles, qui consistent dans la différente configuration de ces corps.
Ils ne voient point, par exemple, les petites parties de l'air et de la flamme, encore moins celles de la lumière, ou d'une autre matière encore plus subtile ; et cela les porte à ne pas croire qu'elles existent, ou à juger qu'elles sont sans force et sans action. Ils ont recours à des qualités occultes, ou à des facultés imaginaires, pour expliquer tous les effets dont ces parties imperceptibles sont la cause naturelle.
Ils aiment mieux recourir à l'horreur du vide, pour expliquer l'élévation de l'eau dans les pompes, qu'à la pesanteur de l'air; à des qualités de la lime, pour le flux et le reflux de la mer, qu'au pressement de lair qui environne la terre, à des facultés attractives dans le soleil pour l'élévation des vapeurs,
qu'au simple mouvement d'impulsion causé par les parties de la matière subtile qu'il répand sans cesse. Ils regardent comme impertinente la pensée de ceux qui n'ont recours qu'à du sang et à de la chair, pour rendre raison de tous les mouvements des animaux, des habitudes même, et delà mémoire corporelle des hommes l. Et cela vient en partie de ce qu'ils conçoivent le cerveau fort petit, et par conséquent sans une capacité suffisante pour conserver des vestiges d'un nombre presque infini de choses qui y sont. Ils aiment mieux admettre, sans le concevoir, une âme dans les bêtes qui ne soit ni corps ni esprit, des qualités et des espèces intentionnelles pour les habitudes, et pour la mémoire des hommes, ou de semblables choses, desquelles on ne trouve point de notion particulière dans son esprit.
On serait trop long, si on s'arrêtait à faire le dénombrement des erreurs auxquelles ce préjugé nous porte ; il y en a très peu dans la physique auxquelles il n'ait donné quelque occasion ; et si on veut faire une forte réflexion, on en sera peutêtre étonné.
Mais quoiqu'on ne veuille pas trop s'arrêter à ces choses, on a pourtant de la peine à se taire sur le mépris que les hommes font ordinairement des insectes et des autres petits animaux qui naissent d'une matière qu'ils appellent corrompue. C'est un mépris injuste, qui n'est fondé que sur l'ignorance de la chose qu'on méprise, et sur le préjugé dont je viens de parler. Il n'y a rien de méprisable dans la nature , et tous les ouvrages de Dieu sont dignes qu'on les respecte et qu'on les admire, principalement si Ton prend garde à la simplicité des voies par lesquelles Dieu les fait et les conserve. Les plus petits moucherons sont aussi parfaits que les animaux les plus énormes. Les proportions de leurs membres sont aussi justes que celles des autres, et il semble même que Dieu ait voulu leur donner plus d'ornements pour récompenser la petitesse de leurs corps. Ils
4 Cest l'hypothèse de l'automatisme des bêtes de Descartes dont Malebranche a été un des partisans les plus fermes et les plus convaincus entre tous les cartésiens du xvue siècle. Il y revient sans cesse dans la Recherche. Dans les Éclaircissements sur l'efficace attribuée aux causes secondes, il dit qu'il ne serait pas embarrassé pour démontrer que le principe de la vie d'un chien ne diffère pas du principe du mouvement d'une montre.
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ont des couronnes, des aigrettes, et d'autres ajustements sur leur tête, qui effacent tout ce que le luxe des hommes peut inventer : et je puis dire hardiment, que tous ceux qui ne se sont jamais servis que de leurs yeux, n'ont jamais rien vu de si beau, de si juste, ni même de si magnifique dans les maisons des plus grands princes, que ce qu'on voit avec des lunettes sur la tète d'une simple mouche. L'homme, par exemple, n'a qu'un cristallin dans chaque œil, la mouche en a plus de mille, mais rangés avec un ordre et une justesse merveilleuse 1.
Il est vrai que ces choses sont fort petites, mais il est encore plus surprenant qu'il se trouve tant de beautés ramassées dans un si petit espace ; et quoiqu'elles soient fort communes, elles n'en sont pas moins estimables, et ces animaux n'en sont pas moins parfaits en eux-mêmes ; au contraire Dieu en paraît plus admirable, qui a fait avec tant de profusion et de magnificence un nombre presqu'infini de miracles en les produisant.
Cependant notre vue nous cache toutes ces Beautés ; elle nous fait mépriser tous ces ouvrages de Dieu, si dignes de notre admiration, et à cause que ces animaux sont petits par rapport à notre corps, elle nous les fait considérer comme petits absolument, et ensuite comme méprisables à cause de leur petitesse, comme si les corps pouvaient être petits en eux-mêmes.
Tâchons donc de ne point suivre les impressions de nos sens dans le jugement que nous portons de la grandeur des corps, et quand nous dirons, par exemple, qu'un oiseau est petit, ne l'entendons pas absolument, car rien n'est grand ni peti en soi. Un oiseau même est grand par rapport à une mouche ; et s'il est petit par rapport à notre corps, il ne s'en suit pas qu'il le soit absolument, puisque notre corps n'est pas une règle absolue sur laquelle nous devions mesurer les autres. Il est lui-même très petit par rapport à la terre , et la terre par rapport au cercle, que le soleil ou la terre même décrit à l'entour l'un de l'autre , et ce cercle par rapport à l'espace contenu entre nous et les étoiles fixes; et ainsi en continuant, car
1 Ici et dans ses autres ouvrages, Malebrànehe se plait à décrire dans des pages pleines de charme, les merveilles des insectes. Son passe-temps favorf, quand il voulait distraire son esprit d'études plus sérieuses, c'était l'étude des insectes. Sa bibliothèque de 1200 volumes qu'il légua à l'Oratoire était composée en grande partie d'ouvrages sur les insectes.
nous pouvons toujours imaginer des espaces plus grands et plus grands à l'infini.
[II. Mais il ne faut pas nous imaginer que nos sens nous apprennent au juste le rapport que les autres corps ont avec le nôtre ; car l'exactitude et la justesse ne sont point essentielles aux connaissances sensibles, qui ne doivent servir qu'à la conservation de la vie. Il est vrai que nous connaissons assez exactement le rapport que les corps qui sont proches de nous ont avec le nôtre ; mais à proportion que ces corps s'éloignent, nous les connaissons moins, parce qu'alors ils ont moins de rapport avec notre corps. L'idée ou le sentiment de grandeur que nous avons à la vue de quelque corps, diminue à proportion que ce corps est moins en état de nous nuire ; et cette idée ou sentiment s'étend à mesure que ce corps s'approche de nous, ou plutôt à mesure que le rapport qu'il a avec notre corps s'augmente. Enfin, si ce rapport cesse tout à fait, je veux dire, si quelque corps est si petit ou si éloigné de nous, qu'il ne puisse nous nuire, nous n'en avons plus aucun sentiment. De sorte que par la vue nous pouvons quelquefois juger à peu près du rapport que les corps ont avec le nôtre , et de celui qu'ils ont entre eux ; mais nous ne devons jamais croire qu'ils soient de la grandeur qu'ils nous paraissent.
Nos yeux, par exemple, nous représentent le soleil et la lune de la largeur d'un ou de deux pieds ; mais il ne faut pas nous imaginer, comme Épicure et Lucrèce, qu'ils n'aient véritablement que cette largeur, La même lune nous parait à la vue beaucoup plus grande que les plus grandes étoiles, et néanmoins, on ne cloute pas qu'elle ne soit sans comparaison plus petite. De môme nous voyons tous les jours sur la terre deux ou plusieurs choses^ desquelles nous ne saurions découvrir au juste la grandeur ou le rapport, parce qu'il est nécessaire pour en juger, d'en connaître la juste distance, Ce qu'il est très difficile de savoir*
Nous avons même de la peine à juger avec quelque certitude du rapport qui se trouve entre deux corps, qui sont tout proche de nous ; il les faut prendre entre nos mains, et les tenir L'un contre l'autre pour les comparer, et avec tout cela, nous Incitons souvent sans en pouvoir rien assurer. Cela se reconnaît visiblement, lorsqu'on veut examiner la grandeur de quelques
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pièces de monnaie presque égales ; car alors on est obligé de les mettre les unes sur les autres, pour voir d'une manière plus sûre que par la vue, si elles conviennent en grandeur. Si ayant tiré une ligne sur le papier, on en élève perpendiculairement à son extrémité une seconde de même longueur, elle paraîtra à peu près égale à la première. Mais si on l'élève du milieu de la première, elle paraîtra sensiblement plus longue, et d'autant plus longue, qu'elle sera plus proche du milieu de la première. On peut faire la même expérience avec deux pailles; de sorte que pour savoir qu'elles sont égales, ou laquelle est la plus grande, il faut, ce qu'on fait naturellement, les coucher l'une sur l'autre. Nos yeux ne nous trompent donc pas seulement dans la grandeur des corps en eux-mêmes, mais aussi dans les rapports que les corps ont entre eux,