‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 25 sur 108 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

t. Des faux jugements qui accompagnent nos sensations, et que nous confondons avec elles. — IL Raisons de ces faux jugements. — III. Que l'erreur ne se trouve point dans nos sensations, mais seulement dans ces jugements.

t. On prévoit bien d'abord qu'il se trouvera très peu de personnes qui ne soient choquées de cette proposition générale que l'on avance : savoir que nous n'avons aucune sensation des objets de dehors qui ne renferme un ou plusieurs faux jugements. On sait bien que la plupart ne croient pas même qu'il se trouve aucun jugement ou vrai ou faux dans nos sensations. De sorte que ces personnes surprises de la nouveauté de cette proposition, diront sans doute en eux-mêmes : mais comment cela se peut-il faire? Je ne juge pas que cette muraille soit blanche, je vois bien qu'elle l'est ; je ne juge point que la douleur soit dans ma main, je l'y sens très certainement; et qui peut douter de choses si certaines, s'il ne sent les objets autrement que je ne fais? Enfin leurs inclinations pour lçs préjuges de l'enfance les porteront bien plus avant ; et s'ils ne passent aux injures et au mépris de ceux qu'ils croiront persuadés des sentiments contraires aux leurs, ils mériteront sans doute d'être mis 'au nombre des personnes modérées.

Mais il ne faut pas nous arrêter à prophétiser les mauvais succès de nos pensées ; il est plus à propos de tâcher de les produire avec des preuves si fortes, et de les mettre dans un si grand jour, qu'on ne puisse les attaquer, les yeux ouverts, ni les regarder avec attention sans s'y soumettre. On doit prouver, que nous n'avons aucune sensation des objets de dehors qui ne renferme quelque faux jugement, en voici la preuve.

DES SENS

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Il est, ce me semble, indubitable que nos âmes ne remplissent pas des espaces aussi vastes que ceux qui sont entre nous et les étoiles fixes, quand même on accorderait qu'elles fussent étendues ; ainsi il n'est pas raisonnable de croire que nos âmes soient dans les cieux quand elles y voient des étoiles. Il n'est pas même croyable, qu'elles sortent à mille pas de leurs corps pourvoir des maisons à cette distance. Il est donc nécessaire que notre âme voie les maisons et les étoiles où elles ne sont pas, puisqu'elle ne sort point du corps où elle est, et qu'elle ne laisse pas de les voir hors de lui. Or comme les étoiles qui sont immédiatement unies à l'âme, lesquelles sont les seules que l'âme puisse voir, ne sont pas dans les cieux, il s'ensuit que tous les hommes qui voient les étoiles dans les cieux, et qui jugent ensuite volontairement qu'elles y sont, font deux faux jugements, dont l'un est naturel, et l'autre libre. L'un est un jugement des sens, ou une sensation composée, qui est en nous, sans nous, et même malgré nous, et selon laquelle on ne doit pas juger. L'autre est un jugement libre de la volonté que l'on peut s'empêcher défaire, et par conséquent, que l'on ne doit pas faire si l'on veut éviter l'erreur.

II. Mais voici pourquoi l'on croit que ces mômes étoiles, que l'on voit immédiatement, sont hors de l'âme et dans les cieux. C'est qu'il n'est pas en la puissance de l'âme de les voir quand il lui plaît, car elle ne peut les apercevoir que lorsqu'il arrive dans son cerveau des mouvements auxquels les idées de ces objets sont jointes par la nature. Or parce que l'âme n'aperçoit point les mouvements de ses organes, mais seulement ses propres sensations, *et qu'elle sait que ces mêmes sensations ne sont point produites en elle par elle-même, elle est portée â juger qu'elles sont au dehors et dans la cause qui les lui représente ; et elle fait tant de fois ces sortes de jugements, dans le même temps qu'elle apercevait les Objets, qu'elle ne peut presque plus s'empêcher de les faire.

Il serait nécessaire, pour expliquer â fond ce que je viens de dire, de montrer l'inutilité de ce nombre infini de petits êtres qu'on nomme des espèces et des idées, qui ne sont comme rien et qui représentent toutes choses, que nous créons et que nous détruisons quand il nous plait, et que notre ignorance nous a fait imaginer pour rendre raison des choses que nous n'enlen-

dons point ; il faudrait faire voir la solidité du sentiment de ceux qui croient que Dieu est le vrai père de la lumière qui éclaire seul tous les hommes, sans lequel les vérités les plus simples ne seraient point intelligibles, et le soleil tout éclatant qu'il est, ne serait pas même visible. Car c'est ce sentiment qui m'a conduit à la découverte de cette vérité, qui parait un paradoxe : que les idées qui nous représentent les créatures, ne sont que des perfections de Dieu, qui répondent à ces mêmes créatures, et qui les représentent1. En un mot il faudrait expliquer et prouver le sentiment que j'ai sur la nature des idées, et ensuite il serait facile de parler plus nettement des choses que je viens de dire ; mais cela nous mènerait trop loin. On n'expliquera tout ceci que dans le troisième livre; l'ordre le demande ainsi. 11 suffit présentement que j'apporte un exemple très sensible et incontestable, où il se trouve plusieurs jugements confondus avec une même sensation.

Je crois qu'il n'y a personne au monde qui, regardant la lune, ne la voie environ à mille pas loin de soi, et qui ne la trouve plus grande lorsqu'elle se lève ou qu'elle se couche, que lorsqu'elle est fort élevée sur l'horizon ; et peut-être même qui ne croie voir seulement qu'elle est plus grande, sans penser qu'il ne trouve aucun jugement dans sa sensation. Cependant il est indubitable que s'il n'y avait point quelque espèce de jugement renfermé dans sa sensation, il ne verrait point la lune dans la proximité où elle lui parait ; et outre cela il la verrait plus petite lorsqu'elle se lève, que lorsqu'elle est fort élevée sur l'horizon, puisque nous ne la voyons plus grande quand elle se lève, qu'à cause que nous la jugeons plus éloignée, par un jugement naturel dont j'ai parlé dans le sixième chapitre.

Mais outre nos jugements naturels que l'on peut regarder comme des sensations composées, il se rencontre dans presque toutes nos sensations un jugement libre. Car non seulement les hommes jugent par un jugement naturel que la douleur, par exemple, est dans leur main, ils le jugent aussi par un jugement libre; non seulement ils l'y sentent, mais ils l'y croient,

1 Là est contenu le principe de toute la théorie de l'entendement ou des idées que développe Malebranche dans le troisième livre et dans ses ouvragée ultérieurs.

et ils ont pris une si forte habitude de former de tels jugements, qu'ils ont beaucoup de peine à s'en empêcher. Cependant ces jugements sont très faux en eux-mêmes, quoique fort utiles à la conservation de la vie. Car nos sens ne nous instruisent que pour notre corps, et tous les jugements libres qui sont conformes aux jugements des sens, sont très éloignés de la vérité.

Mais afin de ne pas laisser toutes ces choses sans donner quelque moyen d'en découvrir les raisons1, il faut reconnaître qu'il y a de deux sortes d'êtres, des êtres que notre âme voit immédiatement, et d'autres qu'elle ne connaît que par le moyen des premiers. Par exemple, lorsque j'aperçois le soleil qui se lève, j'aperçois premièrement celui que je vois immédiatement, et parce que je n'aperçois ce premier, qu'à cause qu'il y a quelque chose hors de moi qui produit certains mouvements dans mes yeux et dans mon cerveau, je juge que ce premier soleil qui est dans mon âme, est au dehors et qu'il existe.

Il peut toutefois arriver que nous voyons ce premier soleil qui est uni intimement à notre âme, sans que l'autre soit sur l'horizon, et même sans qu'il existe du tout. De même nous pouvons voir ce premier soleil plus grand, lorsque l'autre se lève, que quand il est fort élevé sur l'horizon; et quoiqu'il soit vrai que ce premier soleil que nous voyons immédiatement, soit plus grand quand l'autre se lève, il ne s'ensuit pas que cet autre que nous regardons, ou vers lequel nous tournons les yeux, soit plus grand. Car ce n'est pas proprement celui qui se lève que nous voyons, ce n'est pas celui que nous regardons, puisqu'il est éloigné de plusieurs millions de lieues; mais c'est ce premier qui est véritablement plus grand, et tel que nous le voyons; parce que toutes les choses que nous voyons immédiatement, sont toujours telles que nous les voyons, et nous ne nous trompons que parce que nous jugeons que ce que nous voyons immédiatement, se trouve clans les objets intérieurs qui sont cause de ce que nous voyons.

De même, quand nous voyons de la lumière en voyant ce premier soleil qui est immédiatement uni à notre esprit, nous

1 Pour bien comprendre ceci, il faut avoir lu ce que je dirai de la nature des idées dans le 3e livre ou les deux premiers Entretiens sur la Métaphysique, (Note de M a le branche.

ne nous trompons pas de croire que nous en voyons; il n'est pas possible d'en douter. Mais notre erreur est que nous voulons sans aucune raison, et même contre toute raison, que cette lumière que nous voyons immédiatement, existe dans le soleil qui est hors de nous. C'est la môme chose des autres objets de nos sens.

III. Si l'on prend garde à ce que nous avons dit dès le commencement et dans la suite de cet ouvrage, il sera facile de voir que, de toutes les choses qui se trouvent dans chaque sensation, l'erreur ne se rencontre que dans les jugements que nous faisons, que nos sensations sont dans les objets.

Premièrement, ce n'est pas une erreur d'ignorer que l'action des objets consiste dans le mouvement de quelques-unes de leurs parties, et que ce mouvement se communique aux organes de nos sens, qui sont les deux premières choses qui se trouvent dans chaque sensation.

Car il y a bien de la différence entre ignorer une chose et être dans une erreur à l'égard de cette chose.

Secondement, nous ne nous trompons point dans la troisième, qui est proprement la sensation. Lorsque nous sentonsde la chaleur, lorsque nous voyons de la lumière, des couleurs, ou d'autres objets, il est vrai que nous les voyons, quand même nous serions frénétiques. Car il n'y a rien de plus vrai, que les visionnaires voient ce qu'ils voient; et leur erreur ne consiste que dans les jugements qu'ils font, que ce qu'ils voient existe véritablement au dehors, à cause qu'ils le voient au-dehors.

C'est ce jugement qui renferme un consentement de notre liberté, et par conséquent qui est sujet à l'erreur. Et nous devons toujours nous empêcher de le faire, selon la règle que nous avons mise au commencement de ce livre : Que nous ne devons jamais juger de quoi que ce soit, lorsque nous pouvons nous en empêcher, et que l'évidence et la certitude ne nous y contraignent pas, comme il arrive ici. Car quoique nous nous sentions extrêmement portés par une habitude très forte, à juger que nos sensations sont dans les objets, comme, que la chaleur est dans le feu, et les couleurs clans les tableaux, cependant nous ne voyons point de raison certaine et évidente qui nous presse et qui nous oblige à le croire ; et ainsi nous nous soumettons volontairement à Terreur par le mauvais

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usage que nous faisons de notre liberté; nous formons librement de tels jugements.

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