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CHAPITRE IV

De l'imagination de Sénèque.

L'imagination de Sénèque n'est quelquefois pas mieux réglée que celle de Tertullien. Ses mouvements impétueux l'emportent souvent dans des pays qui lui sont inconnus, où néanmoins il marche avec la môme assurance que s'il savait où il est et où il va. Pouvu qu'il fasse de grands pas, des pas figurés et dans une juste cadence, il s'imagine qu'il avance beaucoup ; mais il ressemble à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé.

Il faut bien distinguer la force et la beauté des paroles, de

1 Multos etiam vidi postquam bene aestuassent ut eum assequerentur, nihil prœter sudorem et inanem animi fatigationem lucratos ab ejus lectione discessisse. Sic qui Scotinus haberi viderique dignus, qui hoc co^nomentuin haberet, voluit, adeo quod voluit à semetipso impetravit, et efficere id quod aptabdt valuit, ut liquido jurare ausim neminem ad hoc tempus extitisse, qui possit jurare hune libellum à capite ad calcem usque totum à se non minus bene intellectum quam lectum. Salm. in epist. ded. comm. in Tcrt.

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la force et de l'évidence des raisons. Il y a sans doute beaucoup de force et quelque beauté dans les paroles de Sénèque ; mais il y a très peu de force et d'évidence dans ses raisons. Il donne par la force de son imagination un certain tour à ses paroles, qui touche, qui agite et qui persuade par impression ; mais il ne leur donne pas cette netteté et cette lumière pure qui éclaire et qui persuade par évidence. Il convainc, parce qu'il émeut et parce qu'il plaît ; mais je ne crois pas qu'il lui arrive de persuader ceux qui le peuvent lire de sang-froid, qui prennent garde à la surprise, et qui ont coutume de ne se rendre qu'à la clarté et à l'évidence des raisons. En un mot, pourvu qu'il parle et qu'il parle bien, il se met peu en peine de ce qu'il dit, comme si ou pouvait bien parler sans savoir ce qu'on dit; et ainsi il persuade sans que l'on sache souvent ni de quoi, ni comment on est persuadé, comme si on devait jamais se laisser persuader de quelque chose sans la concevoir distinctement et sans avoir examiné les preuves qui la démontrent.

Qu y a-t-il de plus pompeux et de plus magnifique que l'idée qu'il nous donne de son Sage ; mais qu'y a-t-il au fond de plus vain et de plus imaginaire ? Le portrait qu'il fait de Galon est trop beau pour être naturel ; ce n'est que du fard et que du plâtre qui ne donne dans la vue que de ceux qui n'étudient et qui ne connaissent point la nature. Caton était un homme sujet à la misère des hommes ; il n'était point invulnérable, c'est une idée ; ceux qui le frappaient le blessaient. Il n'avait ni la dureté du diamant, que le fer ne peut briser, ni la fermeté des rochers que les Ilots ne peuvent ébranler, comme Sénèque le prétend. En un mot, il n'était point insensible ; et le même Sénèque se trouve obligé d'en tomber d'accord, lorsque son imagination s'est un peu refroidie, et qu'il fait davantage de réflexion à ce qu'il dit1.

Mais quoi donc ! n'accordei a-t-il pas que son Sage peut devenir

1 Itaque non refert, quam multa in illum tela conjiciantur, cùm sit nulli penetrabiiis. Quomodô quorumdam lupidum inexpugnabilis ferro duritia est nec secari adamas, aut cœdi vel feri potest, sed incurrentia ultrô retundit quemadmodum projecti in altum scopuli mare frangunt, nec ipsi alla s;eviti<u vestigia tôt verberati sjecalis ostontant. Ità sspientis animus solidus est, et id roboris collegit, ût tàm tutus sit ab injuria quam i lia quœ extuli. Sen. De Constantin sapientis, eh. 3.

misérable, puisqu'il accorde qu'il n'est pas insensible à la douleur ? Non sans doute, la douleur ne touche pas son Sage ; la crainte de la douleur ne l'inquiète pas, son Sage est au-dessus de la 1'orluue et de la malice des hommes ; ils ne sont pas capables de l'inquiéter.

il n'y a point de murailles et de tours dans les plus fortes places, que les béliers et les autres machines ne fassent trembler, et ne renversent avec le temps. Mais il n'y a point de machines assez puissantes pour ébranler l'esprit de son Sage. Ne lui comparez pas les murs de Babylone, qu'Alexandre a forcés, ni ceux de Carthage et de Numance, qu'un même bras a renversés, ni enfin le Gapitole et la citadelle qui gardent encore à présent des marques, que les ennemis s'en sont rendus les maîtres. Les flèches que l'on tire contre le soleil ne montent pas jusqu'à lui. Les sacrilèges que l'on commet, lorsque l'on renverse les temples, et qu'on en brise les images, ne nuisent pas à la divinité. Les dieux mêmes peuvent être accablés sous les ruines de leurs temples ; mais son Sage n'en sera pas accablé, ou plutôt s'il en est accablé, il n'est pas possible qu'il en soit blessé 1.

Mais ne croyez pas, dit Sénèque, que ce Sage que je vous dépeins ne se trouve nulle part. Ce n'est pas une fiction pour élever sottement l'esprit de l'homme. Ce n'est pas une grande idée sans réalité et sans /érité ; peut-être même que Caton passe cette idée.

Mais il me semble, continue-t-il, que je vois que votre esprit s'agite et s'échauffe. Vous voulez dire peut-être, que c'est se rendre méprisable que de promettre des choses qu'on ne peut ni croire, ni espérer ; et que les stoïciens ne font que changer le nom des choses, a lin de dire les mêmes vérités d'une manière plus grande et plus magnifique. Mais vous vous trompez : Je ne prétends pas élever le Sage par ces paroles magnifiques et spécieuses : Je prétends seulement qu'il est dans un lieu inaccessible et dans lequel on ne peut le blesser.

1 Àdsum hoc vobis probaturus stib isto tôt civitatum eversore m uniment* incursu arietis laberrieri, et tufium altitudinem cuuieulis ae latentibus fossis repente residere, et œquaturuni editissimas arces agserem erescere. At nulla maehinamenta posse reperiri, qu<£ benè fundatum amimuni agitent.

INon Babylonis muros illi contuleris, quos Alexander iatravit : non Cartha-

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Voilà jusqu'où l'imagination vigoureuse de Sénèque emporte sa faible raison,» Mais se peut-il faire que des hommes qui sentent continuellement leurs misères et leurs faiblesse , puissent tomber dans des sentiments si fiers et si vains ? Un homme raisonnable peut-il jamais se persuader, que sa douleur ne le touche et ne le blesse? et Catoii tout sage et tout fort qu'il était, pouvait-il souffrir sans quelque inquiétude, ou au moins sans quelque distraction, je ne dis pas les injures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui le dépouille et qui le maltraite de coups, mais les piqûres d'une simple mouche? Qu'y a-t-il de plus faible contre des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que sont celles de notre propre expérience, que cette belle raison de Sénèque, laquelle est cependant une de ses principales preuves ?

Celui qui blesse, dit-il, doit être plus fort que celui qui est blessé. Le vice n'est pas plus fort que la vertu. Donc le sage ne peut être blessé. Car il n'y a qu'à répondre, ou

ginis, aul Numantiœ mœnia una manu capta: non Capïtolium arcemve: habent ista hostile vestigium. Ch. 6.

Quid tu puîas cum stolidus i lie Rex raultitudine telorum diem obscurasset, ullam sagittam in soleni incidisse. Ut cœlestia humanas manus effugiunt, et ab his qui temnla diruunt, aut simuîachra confiant, nihil divinitati nocetur, ità quidquid sit in sapientem, protervè, petulanièr, superbe frustra tentatur. Ch. 4.

Inter fragorem templorum super Deos suos cadcntium uni homini pax fuit. Ch. 5.

Non est ut dicas ità ut soles, hune sapientem nostrum nusquàm inveniri. Non tingimus istud hamani ingenii vanum decus, nec ingenteni imagine m rei falsœ concipimus : sed qualem conlirmamus, exhibuimus, et exhibebhnus. Cœterum hic ipse M. Cato vereor ne supra nostrum exemplar sit. Ch. 7.

Videor mini intueri animum tuum incensum, et effervescentem : paras acclama re, Haec sunt, quoe auctoritatem prœceptis vestris detrahant.

Magna promittitis, et quae ne optari quidem, nedùm credi, possunt.

Et plus bas :

Ità sublato altè supercilio in cadem, quœ cœteri, descendais mutais rcrum nominibus : ta'e itaque aliquid et in hoc esse suspicor, quod prima specie pulchrum atque magnilicum est, nec injuriam, nec contumeliam accuptuium esse sapientem.

Et plus bas :

Ego verô sapientem non imaginario honore verboruni exornare constitui, sed eo loco ponere, quo nulla perveniat injuriât.

Validius débet esse quod hrdit, eo quod hrditur. Non est autem fortior nequitia virtute. Non potest ergo Uedi sapiens. Injuria in bonos non tentatur nisi à malis, bonis inter se pax est. Quod si laedi nisi inlirmior non )>otest, malus autem bono inlirmior est, nec iujuria bonis nisi à dispari verenda est, injuria in sapientem virum non cadit. Ch. 7, ibidem.

m DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

que tous les hommes sont pécheurs, et par conséquent dignes de la misère qu'ils souffrent, ce que la religion nous apprend, ou que si le vice n'est pas plus fort que la vertu, les vicieux peuvent avoir quelquefois plus de force que les gens de bien, comme l'expérience nous le fait connaître.

Épicure1 avait raison de dire, que les offenses étaient supportables à un homme sage ; mais Sénèque a tort de dire, que les sages ne peuvent pas même être offensés. La vertu des stoïques ne pouvait pas les rendre invulnérables, puisque la véritable vertu n'empêche pas qu'on ne soit misérable et digne de compassion dans le temps qu'on souffre quelque mal. Saint Paul et les premiers chrétiens avaient plus de vertu que Caton et que les stoïciens. Ils avouaient néanmoins qu'ils étaient misérables par les peines qu'ils enduraient, quoiqu'ils fussent heureux dans l'espérance d'une récompense éternelle. « Si tantum in hac vita sperantes sumus, miserabiliores sumus omnibus hominibus », dit saint Paul.

Comme il n'y a que Dieu qui nous puisse donner par sa grâce une véritable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et véritable ; mais il ne le promet et ne le donne pas en cette vie. C'est dans l'autre qu'il faut l'espérer de sa justice, comme la récompense des misères qu'on a souffertes pour l'amour de lui. Nous ne sommes pas à présent dans la possession de cette paix et de ce repos que rien ne peut troubler. La grâce même de Jésus-Christ ne nous donne pas une force invincible; elle nous laisse d'ordinaire sentir notre propre faiblesse, pour nous faire connaître qu'il n'y a rien au monde qui ne nous puisse blesser, et pour nous faire souffrir avec une patience humble et modeste toutes les injures que nous recevons, et non pas avec une patience fière et orgueilleuse semblable à la constance du superbe Caton.

Lorsqu'on frappa Caton 2 au visage, il ne se fâcha point; il ne se vengea point ; il ne pardonna point aussi ; mais il nia fièrement qu'on lui eût fait quelque injure. Il voulait qu'on le crût infiniment au-dessus de ceux qui l'avaient frappé. Sa patience

1 Epicurus ait injurias tolerabiles esse sapienti,nos injurias non esse, cap. ttl

2 Sénèque, ch. 14 du même traité.

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n'était qu'orgueil et que fierté. Elle était choquante et injurieuse pour ceux qui l'avaient maltraité ; et Caton marquait par cette patience de stoïque , qu'il regardait ses ennemis comme des bêtes contre lesquelles il est honteux de se mettre en colère. C'est ce mépris de ses ennemis et cette grande estime de soi-mèm eque Sénèque appelle grandeur de courage. « Majori animo, dit-il parlant de l'injure qu'on fit à Caton, non agnovit quam ignovisset. » Quel excès de confondre la grandeur de courage avec l'orgueil, et de séparer la patience d'avec l'humilité pour la joindre avec une fierté insupportable ! Mais que ces excès flattent agréablement la vanité de l'homme, qui ne veut jamais s'abaisser, et qu'il est dangereux principalement à des chrétiens de s'instruire de la morale dans un auteur aussi peu judicieux que Sénèque ; mais dont l'imagination est si forte, si vive et si impétueuse, qu'elle éblouit, qu'elle étourdit, et qu'elle extraîne tous ceux qui ont peu de fermeté d'esprit, et beaucoup de sensibilité pour tout ce qui flatte la concupiscence de l'orgueil.

Que les chrétiens apprennent plutôt de leur maître, que des impies sont capables de les blesser, et que les gens de bien sont quelquefois assujettis à ces impies par l'ordre de la providence. Lorsqu'un des officiers du grand-prêtre donna un soufflet à Jésus-Christ, ce sage des chrétiens, infiniment sage, et môme aussi puissant qu'il est sage, confesse que ce valet a été capable de le blesser. Il ne se fâche pas ; il ne se venge pas comme Caton ; mais il pardonne comme ayant été véritablement offensé. Il pouvait se venger et perdre ses ennemis ; mais il souffre avec une patience humble et modeste, qui n'est injurieuse à personne, ni même à ce valet qui l'avait offensé. Caton au contraire ne pouvant ou n'osant tirer de vengeance réelle de l'offense qu'il avait reçue, tâche d'en tirer une imaginaire et qui tlatte sa vanité et son orgueil. Il s'élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les hommes d'ici-bas petits comme des mouches, et il les méprise comme des insectes incapables de l'avoir offensé, et indignes de sa colère. Cette vision est une pensée digne du sage Caton. C'est elle qui lui donne cette grandeur d'àme et cette fermeté de courage qui le rend semblable aux dieux. C'est elle qui le rend invulnérable, puisque c'est elle qui le met au-dessus de toute la force et de toute la

malignité des autres hommes. Pauvre Gaton ! tu t'imagines que la vertu t' élève au-dessus de toutes choses : ta sagesse n'est que folie, et ta grandeur qu'abomination devant Dieu, quoiqu'en pensent les sages du monde \

Il y a des visionnaires de plusieurs espèces : les uns s'imaginent qu'ils sont transformés en coqs et en poules ; d'autres croient qu'ils sont devenus rois ou empereurs; d'autres enfin se persuadent qu'ils sont indépendants et comme des dieux. Mais si les hommes regardent toujours comme des fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, ils ne pensent pas toujours, que ceux qui disent que leur vertu les rend indépendants et égaux à Dieu, soient véritablement visionnaires. La raison en est, que pour être estimé fou, il ne suffit pas d'avoir de folles pensées, il faut outre cela que les autres hommes prennent les pensées que l'on a pour des visions et pour des folies. Car les fous ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi les fous qui leur ressemblent, mais seulement parmi les hommes raisonnables, de même que les sages ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi des fous. Les hommes reconnaissent donc pour fous ceux qui s'imaginent être devenus coqs ou rois, parce que tous les hommes ont raison de ne pas croire qu'on puisse si facilement devenir coq ou roi. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes croient pouvoir devenir comme des dieux ; ils l'ont cru de tout temps, et peut-être plus qu'ils ne le croient aujourd'hui. La vanité leur a toujours rendu cette pensée assez vraisemblable. Ils la tiennent de leurs premiers parents; car sans doute nos premiers parents étaient dans ce sentiment, lorsqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promesse qu'il leur fit, qu'ils deviendraient senblables à Dieu : « Eritis sicut Dii ». Les intelligences même les plus pures et les plus éclairées ont été si fort aveuglées par leur propre orgueil, qu'ils ont désiré et peut-être cru pouvoir devenir indépendants, et même formé le dessein de monter sur le trône de Dieu. Ainsi il ne faut point s'étonner, si les hommes qui n'ont ni la pureté ni la lumière des anges, s'abandonnent aux mouvements de leur vanité qui les aveugle et qui les séduit.

1 Sapientia hujus mundi stultitia est apud Deum. Quod hominibus allant •est, abominatio ante Deum. Luc. 16.

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Si la tentation pour la grandeur et l'indépendance est la plus forte de toutes, c'est qu'elle nous paraît comme à nos premiers parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu'à notre inclination, à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents, en leur disant : si vous ne mangez du fruit dont Dieu vous a défendu de manger, vous serez transformés, vous en coq, et vous en poule, on ne craint point d'assurer qu'ils se fussent raillés d'une tentation si grossière ; car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le démon jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir de l'indépendance était le faible par où il les fallait prendre. Au reste comme Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, et que notre bonheur est d'être semblables à Dieu, on peut dire que la magnifique et intéressante promesse du démon est la même que celle que la religion nous propose, et qu'elle s'accomplira en nous, non comme le disait le menteur et l'orgueilleux tentateur en désobéissant à Dieu, mais en suivant exactement ses ordres.

La seconde raison qui fait qu'on regarde comme fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, et qu'on n a pas la même pensée de ceux qui assurent que personne ne les peut blesser, parce qu'ils sont au-dessus de la douleur, c'est qu'il est visible que les hypocondriaques se trompent, et qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux pour avoir des preuves sensibles de leur égarement. Mais lorsque Caton assure que ceux qui l'ont frappé ne l'ont point blessé, et qu'il est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut faire, il l'assure, ou il peut l'assurer avec tant de fierté et de gravité, qu'on ne peut reconnaître s'il est effectivement tel au dedans qu'il paraît être au dehors. On est même porté à croire que son âme n'est point ébranlée, à cause que son corps demeure immobile, parce que l'air extérieur de notre corps est une marque naturelle de ce qui se passe dans le fond de notre âme. Ainsi quand un hardi menteur ment avec beaucoup d'assurance, il fait souvent croire les choses les plus incroyables; parce que celte assurance avec laquelle il parle, est une preuve qui touche les sens, et qui par conséquent est très forie et très persuasive pour la plupart des

1 I. Ep. do S. Jean. Ch. 3.

hommes. Il y a donc peu de personnes qui regardent les sloïciens comme des visionnaires, ou comme de hardis menteurs, parce qu'on n'a pas de preuve sensible de ce qui se passe dans le fond de leur cœur, et que l'air de leur visage est une prouve sensible qui impose facilement, outre que la vanité nous porte à croire que l'esprit de l'homme est capable de cette grandeur et de cette indépendance dont ils se vantent.

Tout cela fait voir qu'il y a peu d'erreurs plus dangereuses, et qui se communiquent aussi facilement que celles dont les livres de Sénèque sont remplis, parce que ces erreurs sont délicates, proportionnées à la vanité de l'homme, et semblables à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. Elle sont revêtues dans ces livres d'ornements pompeux et magnifiques, qui leur ouvrent le passage dans la plupart des esprits. Elles y entrent, elles s'en emparent, elles les étourdissent et les aveuglent. Mais elles les aveuglent d'un aveuglement superbe, d'un aveuglement éblouissant, d'un aveuglement accompagné de lueurs, et non pas d'un aveuglement humiliant et plein de ténèbres, qui fait sentir qu'on est aveugle, et qu'il le fait reconnaître aux autres. Quand on est frappé de cet aveuglement d'orgueil, on se met au nombre des beaux esprits et des esprits forts. Les autres mêmes nous y mettent et nous admirent. Ainsi il n'y a rien de plus contagieux que cet aveuglement, parce que la vanité et la sensibilité des hommes, la corruption de leurs sens et de leurs passions les dispose à rechercher d'en être frappés, et les excite à en frapper les autres.

Je ne crois donc pas qu'on puisse trouver d'auteur plus propre que Sénèque, pour faire connaître quelle est la contagion d'une infinité de gens, qu'on appelle beaux esprits et esprits forts, et comment les imaginations fortes et vigoureuses dominent sur les esprits faibles et peu éclairés, non par la force ni l'évidence des raisons, qui sont des productions de l'esprit ; mais par le tour et la manière vive de l'expression qui dépend de la force de l'imagination. Je sais bien que cet auteur a beaucoup d'estime dans le monde, et qu'on prendra pour une espèce de témérité de ce que j'en parle, comme d'un homme fort imaginatif et peu judicieux. Mais c'est principalement à cause de cette estime que j'ai entrepris d'en parler, non par une espèce

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d'envie ou par humeur, mais parce que l'estime qu'on fait de lui touchera davantage les esprits et leur fera faire attention aux erreurs que j'ai combattues. Il faut, autant qu'on peut, apporter des exemples illustres des choses qu'on dit, lorsqu'elles sont de conséquence, et c'est quelquefois faire honneur à un livre que de le critiquer. Mais enfin je ne suis pas le seul qui trouve à redire dans les écrits de Sénèque ; car sans parler de quelques illustres de ce siècle, il y a près de seize cents ans, qu'un auteur très judicieux a remarqué, qu'il y avait peu 1 d'exactitude dans sa philosophie 2, peu de discernement et de justesse dans son élocution 3, et que sa réputation était plutôt l'effet d'une ferveur et d'une inclination indiscrète de jeunes gens, que d'un consentement de personnes savantes et bien sensées.

Il est inutile de combattre par des écrits publics des erreurs grossières, parce qu'elles ne sont point contagieuses. Il est ridicule d'avertir les hommes, que les hypocondriaques se trompent, ils le savent assez. Mais si ceux dont ils font beaucoup d'estime se trompent, il est toujours utile de les en avertir, de peur qu'ils ne suivent leurs erreurs. Or il est visible que l'esprit de Sénèque est un esprit d'orgueil et de vanité. Ainsi puisque l'orgueil, selon l'Écriture, est la source du péché, « initium peccati superbia », l'esprit de Sénèque ne peut être l'esprit de l'Évangile, ni sa morale s'allier avec la morale de Jésus-Christ, laquelle seule est solide et véritable.

Il est vrai que toutes les pensées de Sénèque ne sont pas fausses ni dangereuses 4. Cet auteur se peut lire avec profit par ceux qui ont l'esprit juste, et qui savent le fond de la morale chrétienne. De grands hommes s'en sont servis utilement, et je n'ai garde de condamner ceux qui pour s'accommoder à la faiblesse des autres hommes qui avaient trop d'estime pour lui, ont tiré des ouvrages de cet auteur, des preuves pour défendre la morale de Jésus-Christ, et pour combattre ainsi les ennemis de l'Évangile par leurs propres armes.

1 In philosophia parùni diiigens.

2 Velles eum suo ingenio dixisse alieno judicio.

3 Si aliqua contempsisset, et, consensu potius eruditorum quam pucrorum amorc comprobaretur. Quintilien, I. 10, ch. 1.

* Nous verrons Sénèque cité avec éloge par Malebranche lui-même.

tm DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

El y a de bonnes choses dans l'Alcoran, et l'on trouve des prophéties véritables dans les Centuries de Nostradamus ; on se sert de l'Alcoran pour combattre la religion des Turcs, et Ton peut se servir des prophéties de Nostradamus pour convaincre quelques esprits bizarres et visionnaires. Mais ce qu'il y a de bon dans l'Alcoran, ne fait pas que l'Alcoran soit un bon livre, et quelques véritables explications des Centuries de Nostradamus ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète; et l'on ne peut pas dire que ceux qui se servent de ces auteurs les approuvent, ou qu'ils aient pour eux une estime véritable.

On ne doit pas prétendre combattre ce que j'ai avancé de Sénèque, en rapportant un grand nombre de passages de cet auteur, qui ne contiennent que des vérités solides et conformes à l'Évangile : je tombe d'accord qu'il y en a, mais il y en a aussi dans l'Alcoran et dans les autres méchants livres. On aurait tort de même de m'aecabler de l'autorité d'une infinité de gens qui se sont servis de Sénèque, parce qu'on peut quelquefois se servir d'un livre que l'on croit impertinent, pourvu que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le même jugement que nous.

Pour ruiner toute la sagesse des stoïques, il ne faut savoir qu'une seule chose, qui est assez prouvée par l'expérience et par ce que Ton a déjà dit : c'est que nous tenons à notre corps, à nos parents, à nos amis, à noire prince, à notre pairie par des liens que nous ne pouvons rompre, et que même nous aurions honte de tâcher de rompre. Notre âme est unie à notre corps, et par notre corps à toutes les choses visibles par une main si puissante, qu'il est impossible par nous-mêmes de nous en détacher. Il est impossible qu'on pique notre corps, sans que l'on nous pique et que l'on nous blesse nous-mêmes, parce que dans l'état où nous sommes, cette correspondance de nous avec le corps qui est à nous, est absolument nécessaire. De même il est impossible qu'on nous dise des injures et qu'on nous méprise, sans que nous en sentions du chagrin, parce que Dieu nous ayant faits pour être en société avec les autres hommes, il nous a donné une inclination pour tout ce qui est capable de nous lier avec eux, laquelle nous ne pouvons vaincre par nous-mêmes. Il est chimérique de dire que la douleur ne

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nous blesse pas, et que les paroles de mépris ne sont pas capables de nous offenser, parce qu'on est au-dessus de tout cela. On n'est jamais au-dessus de la nature, si ce n'est par la grâce; et jamais stoïque ne méprisa la gloire et l'estime des hommes, par les seules forces de son esprit.

Les hommes peuvent bien vaincre leurs passions par des passions contraires. Ils peuvent vaincre la peur ou la douleur, par vanité ; je veux dire seulement, qu'ils peuvent ne pas fuir ou ne pas se plaindre, lorsque se sentant en vue à bien du monde, le désir de la gloire les soutient, et arrête dans leur corps les mouvements qui les portent à la fuite. Ils peuvent vaincre de cette sorte; mais ce n'est pas là vaincre, ce n'est pas là se délivrer de la servitude : c'est peut-être changer de maître pour quelque temps, ou plutôt c'est étendre son esclavage ; c'est devenir sage, heureux, et libre seulement en apparence, et souffrir en effet une dure et cruelle servitude. On peut résister à l'union naturelle que l'on a avec son corps, par l'union que l'on a avec les hommes, parce qu'on peut résister à la nature par les forces de la nature ; on peut résister à Dieu par les forces que Dieu nous donne. Mais on ne peut résister par les forces de son esprit. On ne peut entièrement vaincre la nature que par la grâce, parce qu'on ne peut, s'il est permis de parler ainsi, vaincre Dieu que par un secours particulier de Dieu.

Ainsi cette division magnifique de toutes les choses qui ne dépendent point de nous et desquelles nous ne devons point dépendre, est une division qui semble conforme à la raison, mais qui n'est point conforme à l'état déréglé auquel le péché nous a réduits. Nous sommes unis à toutes les créatures par l'ordre de Dieu, et nous en dépendons absolument par le désordre du péché ; de sorte que nous ne pouvons être heureux. Lorsque nous sommes dans la douleur et dans l'inquiétude, nous ne devons point espérer d'être heureux en cette vie, en nous imaginant que nous ne dépendons point de toutes les choses, desquelles nous sommes naturellement esclaves. Nous ne pouvons être heureux que par une foi vive et par une forte espérance qui nous fosse jouir par avance des biens futurs; et nous ne pouvons vivre selon les règles de la vertu, et vaincre la nature, si nous ne sommes soutenus par la grâce que Jésus-Christ nous a méritée.

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