CHAPITRE PREMIER
L Ce qu'on entend par idées."— Qu'elles existent véritablement et qu'elles sont nécessaires pour apercevoir tous les objets matériels. — II. Division de toutes les manières par lesquelles on peut voir les objets de dehors.
I. Je crois que tout le monde tombe d'accord, que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles, et une infinité d'objets hors de nous, et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps, et qu'elle aille, pour ainsi dire, se promener dans les cieux, pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes, et l'objet immédiat de notre esprit, lorsqu'il voit le soleil par exemple, n'est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre âme ; et c'est ce que j'appelle idée. Ainsi par ce mot idée, je n'entends ici autre chose, que ce qui est l'objet immédiat, ou le plus proche de l'esprit, quand il aperçoit quelque objet, c'est-à-dire ce qui touche et modifie l'esprit de la perception qu'il a d'un objet 1.
Il faut bien remarquer qu'afin que l'esprit aperçoive quelque objet, il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet lui soit actuellement présente; il n'est pas possible d'en douter, mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à cette idée. Car il arrive très souvent que l'on aperçoit des choses qui ne sont point et qui même n'ont jamais été ; ainsi l'on a souvent dans l'esprit des idées réelles de choses
1 D3ns les édit. antér. il y avait : « quand il aperçoit un objet. »
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qui ne furent jamais. Lorsqu'un homme, par exemple, imagine nue montagne d'or, il est absolument nécessaire que l'idée de celte montagne soit réellement présente à son esprit. Lorsqu'un fou, ou un homme qui a la fièvre chaude, ou qui dort, voit comme devant ses yeux quelque animal, il est constant que ce qu'il voit n'est pas rien, et qu'ainsi l'idée de cet animal existe véritablement : mais cette montagne d'or et cet animal ne furent jamais.
Cependant les hommes étant comme naturellement portés à croire qu'il n'y a que les objets corporels qui existent, ils jugent de la réalité de l'existence des choses tout autrement qu'ils devraient. Car dès qu'ils sentent un objet, ils veulent qu'il soit très certain que cet objet existe, quoiqu'il arrive souvent qu'il n'y ait rien au dehors. Ils veulent, outre cela, que cet objet soit tout de même comme ils le voient, ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui existe nécessairement et qui ne peut être autre qu'on la voit, ils jugent d'ordinaire sans réflexion que ce n'est rien, comme si les idées n'avaient pas un fort grand nombre de propriétés : comme si l'idée d'un carré, par exemple, n'était pas bien différente de celle d'un cercle ou de quelque nombre, et ne représentait pas des choses tout à fait différentes; ce qui ne peut jamais arriver au néant, puisque le néant n'a aucune propriété. Il est donc indubitable que les idées ont une existence très réelle. Mais examinons quelle est leur nature et leur essence, et voyons ce qui peut être dans l'àme capable de lui représenter toutes choses.
Toutes les choses que l'âme aperçoit sont de deux sortes, ou elles sont dans l'âme, ou elles sont hors de l'âme. Celles qui sont dans l'âme sont ses propres pensées, c'est-à-dire, toutes ses différentes modifications ; car par ces mois, pensée, manière de penser, ou modification de Famé, j'entends généralement toutes les choses qui ne peuyent être dans l'âme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même, comme sont ses propres sensations, ses imaginations, ses pures intellections, ou simplement ses conceptions, ses passions mêmes, et ses inclinations naturelles. Or notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses de la manière dont elle les aperçoit, parce qu'elles sont au dedans de l'âme, ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'âme même d'une telle ou
telle façon; de même que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté crime telle ou telle façon.
Mais pour les choses qui sont hors de l'âme, nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a vli' deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes. Car, encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles, ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons attaché nos idées, on pourrait dire que Dieu l'a ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement; afin d'empêcher les désordres qui arriveraient présentement, si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront, et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nousmêmes, ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles, parce qu'il se peut faire qu'on les voie par elles-mêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.
Je n'examine pas ici comment deux esprits peuvent s'unir l'un à Vautre, et s ils peuvent de cette manière se découvrir mutuellement leurs pensées. Je crois cependant qu'il n'y a point de substance purement intelligible, que celle de Dieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence, que dam sa lumière, et que V union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car quoique nous soyons très unis avec nousmêmes, nous sommes et nous serons inintelligibles à nousmêmes, jusqu'à ce que nous nous voyons en Dieu, et qu'il nous présente à nous-mêmes Vidée parfaitement intelligible quHl a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble que j'accorde ici, que les anges puissent par eux-mêmes manifester les uns aux autres, et ce qu'ils font et ce qu'ils pensent, ce que dans le fond je ne crois pas véritable, j'avertis que ce n'est que parce que je n'en veux pas disputer, pourvu
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que Von m abandonne ce qui est incontestable : savoir qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idée l.
J'expliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur la manière dont nous connaissons les esprits, et je ferai voir qu'à présent nous ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes, quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des choses matérielles qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui est nécessaire, afin qu'elle les aperçoive, parce qu'étant étendues, et l'âme ne l'étant pas, il n'y a point de rapport entre elles. Outre qua nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord.
II. Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que nous n'apercevons point par eux-mêmes, viennent de ces mêmes corps, ou de ces objets, ou bien que notre âme ait la puissance de produire ces idées, ou que Dieu les ait produites avec elle en la créant, ou qu'il les produise toutes les fois qu'on pense à quelque objet, ou que l'âme ait en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps,- ou enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait et qui renferme généralement toutes les perfections intelligibles, ou toutes les idées des êtres créés.
Nous ne saurions voir les objets que de l'une de ces manières. Examinons quelle est celle qui parait la plus vraisemblable de toutes sans préoccupation, et sans nous effrayer de la difficulté de cette question. Peut-être que nous la résoudrons assez clairement, quoique nous ne prétendions pas donner ici des démonstrations incontestables pour toutes sortes de personnes; mais seulement des preuves très convaincantes pour ceux au moins qui les méditeront avec une attention sérieuse ; car on passerait peut-être pour téméraire, si l'on parlait autrement.
1 Cet article est en italique, parce qu'on le peut passer, et qu'il est très difficile de l'entendre, si l'on ne sait ce que je pense de l'unie et de la nature des idées. (Note fie Malebranche.)