‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 62 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que nous ne voyons point les objets par des idées créées avec nous. Que Dieu ne les produit point en nous à chaque moment que nous en avons besoin.

La troisième opinion est de ceux qui prétendent que toutes les idées sont innées ou créées avec nous.

Pour reconnaître le peu de vraisemblance qu'il y a dans cette opinion, il faut se représenter qu'il y a dans le monde plusieurs choses toutes différentes dont nous avons des idées. Mais pour ne parler que des simples figures, il est constant que le nombre en est infini, et même si on s'arrête à une seule, comme à l'ellipse, on ne peut douter que l'esprit n'en conçoive un nombre infini de différentes espèces, lorsqu'il conçoit qu'un des diamètres peut s'allonger à l'infini, l'autre demeurant toujours le même.

De même la hauteur d'un triangle se pouvant augmenter ou diminuer à l'infini, le côté qui sert de base demeurant toujours le même, on conçoit qu'il y en peut avoir un nombre infini de différentes espèces ; et même, ce que je prie que l'on considère ici, l'esprit aperçoit en quelque manière ce nombre infini, quoiqu'on n'en puisse imaginer que très peu, et qu'on ne puisse en même temps avoir des idées particulières et distinctes de

1 Voyez le chap. 3, de la 2e partie de la méthode, et l'éclaiicissement sur ce même chap. c'est à dire sur l'efficace attribuée auv causer accoudes, où Malebranche a parfaitement exposé et résumé sa doctrine sur ce point fondamental de sa philosophie.

DE L'ESPRIT PUR, * Partie. 3-21

beaucoup de triangles de difféi'entes espèces. Mais ce qu'il faut principalement remarquer, c'est que cette idée générale qu'a l'esprit de ce nombre infini de triangles de différentes espèces, prouve assez que si l'on ne conçoit point par des idées particulières tous ces différents triangles, en un mot, si on ne comprend pas l'infini, ce n'est pas faute d'idées, ou que l'infini ne nous soit présent ; mais c'est seulement faute de capacité et d'étendue d'esprit. Si un homme s'appliquait à considérer les propriétés de toutes les diverses espèces de triangles, quand même il continuerait éternellement cette sorte d'étude . il ne manquerait jamais d'idées nouvelles et particulières: mais son esprit se lasserait inutilement.

Ce que je viens de dire des triangles se peut appliquer aux ligures de cinq, de six, de cent, de mille, de dix mille côtés, et ainsi à l'infini. Et si les côtés d'un triangle pouvant avoir des rapports infinis les uns avec les autres, sont des triangles d'une infinité d'espèces, il est facile de voir que les figures de quatre, de cinq, ou d'un million de côtés, sont capables de différences encore bien plus grandes; puisqu'elles sont capables d'un plus grand nombre de rapports et de combinaisons de leurs côtés que les simples triangles.

L'esprit voit donc toutes ces choses; il en a des idées, il est sur que ces idées ne lui manqueront jamais, quand il emploierait des siècles infinis à la considération môme d'une seule ligure, et que s'il n'apercevait pas ces figures infinies tout d'un coup, ou s'il ne comprend pas l'infini, c'est seulement que son étendue est très limitée. 11 a donc un nombre infini d'idées ; que dis-je un nombre infini ? il a autant de nombres infinis d'idées, qu'il y a de différentes figures ; de sorte que puisqu'il y a un nombre infini de différentes figures, il faut pour connaître seulement les figures, que l'esprit ait une infinité de nombres infinis d'idées.

Or je demande s'il est vraisemblable que Dieu ait créé tant de choses avec l'esprit de l'homme. Pour moi cela ne me parait pas ainsi; principalement puisque cela se peut faire d'une autre manière très simple et très facile, comme nous verrons bientôt. Car comme Dieu agit toujours par les voies les plus simples, il ne parait pas raisonnable d'expliquer comment nous connaissons les objets, en admettant la création

d'une infinité d'êtres, puisqu'on peut résoudre cette difficultéd'une manière plus facile et plus naturelle.

Mais, quand même l'esprit aurait un magasin de toutes les idées qui lui sont nécessaires pour voir les objets, il serait néanmoins impossible d'expliquer comment l'âme pourrait les choisir pour se les représenter, comment par exemple il se pourrait faire qu'elle aperçût, dans l'instant même qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne, tous ces divers objets, dont elle découvre la grandeur, la figure, la distance, et le mouvement. Elle ne pourrait pas même par cette voie apercevoir un seul objet comme le soleil, lorsqu'il serait présent aux yeux du corps. Car puisque l'image que le soleil imprime dans le cerveau ne ressemble point à l'idée que nous en avons, comme on l'a prouvé ailleurs , et même que l'âme n'aperçoit pas le mouvement que le soleil produit dans le fond des yeux et dans le cerveau, il n'est pas concevable qu'elle pût justement deviner parmi ce nombre infini d'idées qu'elle aurait, laquelle il faudrait qu'elle se représentât pour imaginer ou pour voir le soleil, et le voir de telle ou de telle grandeur déterminée. On ne peut donc pas dire que les idées des choses soient créées avec nous, et que cela suffit afin que nous voyions les objets qui nous environnent.

On ne peut pas dire aussi que Dieu en produise à tous moments autant de nouvelles que nous apercevons de choses différentes. Gela est assez réfuté par ce que l'on vient de dire dans ce chapitre. De plus il est nécessaire qu'en tout temps nous ayons actuellement dans nous-mêmes les idées de toutes choses, puisqu'en tout temps nous pouvons vouloir penser à toutes choses, ce que nous ne pourrions pas, si nous ne les apercevions déjà confusément, c'est-à-dire, si un nombre infini d'idées n'était présent à notre esprit, car enfin on ne peut pas vouloir penser à des objets dont on n'a aucune idée. De plus, il est évident que l'idée ou l'objet immédiat de notre esprit, lorsque nous pensons à des espaces immenses, à un cercle en général, à l'être indéterminé n'est rien de créé. Car toute réalité créée ne peut être ni infinie ni même générale, tel qu'est ce que nous apercevons alors. Mais tout cela se verra plus clairement dans la suite.

DE L'ESPRIT PUR, 2° Partie.

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