‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 66 sur 108 · I. La première, est de connaître les choses par elles-mêmes · texte numérisé non relu

I. La première, est de connaître les choses par elles-mêmes

La seconde, de les connaître par leurs idées, c'est-à-dire, comme je l'entends ici, par quelque chose qui soit différent d'elles.

La troisième, de les connaître par conscience, ou par sentiment intérieur.

La quatrième, de les connaître par conjecture.

On connaît les choses par elles-mêmes et sans idées, lorsqu'elles sont intelligibles par elles-mêmes, c'est-à-dire, lorsqu'elles peuvent agir sur l'esprit et par là se découvrir à lui. Car l'entendement est une faculté de l'âme purement passive, et l'activité ne se trouve que dans la volonté. Ses désirs mêmes ne sont point les causes véritables des idées, ils ne sont que les causes occasionnelles ou naturelles de leur présence, en conséquence des lois naturelles de l'union de notre âme avec la raison universelle, ainsi que je l'expliquerai ailleurs. On connaît les choses par leurs idées, lorsqu'elles ne sont point intelligibles par elles-mêmes, soit parce qu" elles sont corporelles, soit parce qu'elles ne peuvent affecter l'esprit ou se découvrir à lui. On connaît par conscience toutes les choses qui ne sont point distinguées de soi. Enfin on connaît par conjecture les choses qui sont différentes de soi et de celles que l'on connaît en elles-mêmes et par des idées, comme lorsqu'on pense que certaines choses sont semblables à quelques autres que l'on connaît.

IL 11 n'y a que Dieu que l'on connaisse par lui-même; car encore qu'il y ait d'autres êtres spirituels que lui, et qui semblent être intelligibles par leur nature, il n'y a que lui seul qui puisse agir dans l'esprit, et se découvrir à lui. Il n'y a que Dieu que nous voyions d'une vue immédiate et directe. Il n'y a que lui qui puisse éclairer l'esprit par sa propre substance. Enfin, dans cette vie, ce n'est que par l'union que nous avons avec lui, que nous sommes capables de connaître ce que nous connaissons, ainsi que nous avons expliqué dans le chapitre précédent 1 ; car c'est notre seul maître qui préside à notre esprit, selon saint Augustin, sans l'entremise d'aucune créature.

On ne peut concevoir que quelque chose de créé puisse représenter l'infini, que l'être sans restriction, l'être immense, l'être universel puisse être aperçu par une idée, c'est-à-dire, par un être particulier, par un être différent de l'être universel et infini. Mais, pour les êtres particuliers, il n'est pas difficile de concevoir qu'ils puissent être représentés par l'être infini qui les renferme dans sa substance très efficace et par conséquent très intelligible. Ainsi il est nécessaire de dire, que l'on connaît Dieu par lui-même, quoique la connaissance que l'on a en cette vie soit très imparfaite, et que l'on connaît les choses corporelles par leurs idées, c'est-à-dire, en Dieu, puisqu'il n'y a que Dieu qui renferme le monde intelligible, où se trouvent les idées de toutes choses.

Mais encore que l'on puisse voir toutes choses en Dieu, il ne s'ensuit pas qu'on les y voie toutes; on ne voit en Dieu que les choses dont on a des idées et il y a des choses que l'on voit sans idées, ou qu'on ne connaît que par sentiment.

III. Toutes les choses qui sont en ce monde, dont nous ayons quelque connaissance, sont des corps ou des esprits, propriétés de corps, propriétés d'esprits. On ne peut douter que l'on ne voie les corps avec leurs propriétés par leurs idées, parce que n'étant pas intelligibles par eux-mêmes, nous ne les pouvons voir que dans l'être, qui les renferme d'une manière intelligible. Ainsi c'est en Dieu et par leurs idées, que nous voyons les corps avec leurs propriétés ; et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est très parfaite : je veux dire que

4 Humanis mentibus nulla interposita natura prajsidet. Aug. I. de vera relig. çap. 5&

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l'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont l'étendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d'avoir une idée plus distincte et plus féconde de l'étendue, des figures et des mouvements que celle que Dieu nous en donne.

Gomme les idées des choses qui sont en Dieu renferment toutes leurs propriétés, qui en voit les idées en peut voir successivement toutes les propriétés ; car lorsqu'on voit les choses comme elles sont en Dieu, on les voit toujours d'une manière très parfaite, si l'esprit qui les y voit était infini. Ce qui manque à la connaissance que nous avons de l'étendue, des figures et des mouvements, n'est point un défaut de l'idée qui la représente, mais de notre esprit qui la considère.

IV. Il n'en est pas de même de l'âme, nous ne la connaissons pointparson idée : nous ne la voyons point en Dieu; nousnela connaissons que par conscience, et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est imparfaite. Nous ne savons de notre âme que ce que nous sentons se passer en nous. Si nous n'avions jamais senti de douleur , de chaleur, de lumière, etc., nous ne pourrions savoir si notre âme en serait capable, parce que nous ne la connaissons point par son idée. Mais si nous voyions en Dieu l'idée qui répond à notre âme, nous connaîtrions en même temps, ou nous pourrions connaître toutes les propriétés dont elle est capable ; comme nous connaissons ou nous pouvons connaître toutes les propriétés dont l'étendue est capable, parce que nous connaissons l'étendue par son idée.

Il est vrai que nous connaissons assez par notre conscience, ou par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes, que notre âme est quelque chose de grand, mais il se peut faire que ce que nous en connaissons ne soit presque rien de ce qu'elle est en elle-même. Si on ne connaissait de la matière que vingt ou trente figures dont elle aurait été modifiée, certainement on n'en connaîtrait presque rien, en comparaison de ce que l'on en peut connaître par l'idée qui la réprésente. Il ne suffit donc pas pour connaître parfaitement l'âme, de savoir ce que nous en savons par le seul sentiment intérieur ; puisque la conscience que nous avons de nous-mêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de notre être.

On peut conclure de ce que nous venons de dire, qu'encore que nous connaissions plus distinctement l'existence de notre âme que l'existence de notre corps, et de ceux qui nous environnent, cependant nous n'avons pas une connaissance si parfaite de la nature de l'âme que de la nature des corps : et cela peut servir à accorder les différents 1 sentiments de ceux qui disent, qu'il n'y a rien qu'on connaisse mieux que l'âme, et de ceux qui assurent qu'il n'y a rien qu'ils connaissent moins.

Gela peut aussi servir à prouver que les idées qui nous représentent quelque chose hors de nous, ne sont point des modifications de notre âme. Car si l'âme voyait toutes choses en considérant ses propres modifications, elle devrait connaître plus clairement son essence ou sa nature que celle des corps, et toutes les sensations ou modifications dont elle est capable, que les figures ou modifications dont les corps sont capables. Cependant elle ne connaît point qu'elle soit capable d'une telle sensation par la vue qu'elle a d'elle-même en consultant son idée, mais seulement par expérience; au lieu qu'elle connaît que l'étendue est capable d'un nombre infini de figures par l'idée qu'elle a de l'étendue. Il y a même de certaines sensations comme les couleurs et les sons, que la plupart des hommes ne peuvent reconnaître, si elles sont ou ne sont pas des modifications de l'âme ; et il n'y a point de figures que tous les hommes par l'idée qu'ils ont de l'étendue, ne reconnaissent être des modifications des corps.

Ce que je viens de dire fait aussi voir la raison pour laquelle on ne peut pas donner de définition, qui fasse connaître les modifications de l'âme ; car puisqu'on ne connaît ni l'âme, ni ses modifications par des idées, mais seulement par des sentiments, et que tels sentiments, de plaisir, par exemple, de douleur, de chaleur, etc., ne sont point attachés aux mots, il est clair que si quelqu'un n'avait jamais vu de couleur ni senti de chaleur, on ne pourrait lui faire connaître ces sensations par toutes les définitions qu'on lui en donnerait. Or les hommes n'ayant leurs sentiments qu'à cause du corps, et leur corps

1 Voyez les Éclaircissements, liv. xie où il se justifie contre plusieurs cartésiens, tels qu'Arnaud et Régis, d'avoir abandonné en ce point important la doctrine de Descartes, d'après laquelle l'âme est plus claire que le eorps. C'est une question sur laquelle d'ailleurs Malebranche revient fréquemment dans la Recherche et dans ses autres ouvrages.

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n'étant pas disposé en tout de la môme manière, il arrive souvent que les mots sont équivoques, que ceux dont on se sert pour exprimer les modifications de son âme signifient tout le contraire de ce qu'on prétend, et que souvent on fait penser à l'amertume, par exemple, lorsqu'on croit faire penser à la douceur.

Encore que nous n'ayons pas une entière connaissance de notre âme, celle que nous en avons par conscience ou sentiment intérieur, suffit pour en démontrer l'immortalité, la spiritualité, la liberté, et quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous sachions ; et c'est apparemment pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée, comme il nous fait connaître les corps. La connaissance que nous avons de notre âme par conscience est imparfaite, il est vrai, mais elle n'est point fausse. La connaissance au contraire que nous avons des corps par sentiment ou par conscience, si on peut appeler conscience le sentiment confus que nous avons de ce qui se passe dans notre corps, n'est pas seulement imparfaite, mais elle est fausse. Il nous fallait donc une idée des corps pour corriger les sentiments que nous en avons; mais nous n'avons point besoin de l'idée de notre âme, puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point dans l'erreur; et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance, il suffit de ne la point confondre avec le corps, ce que nous pouvons faire par la raison, puisque l'idée que nous avons du corps nous découvre que les modalités dont il est capable, sont bien différentes de celles que nous sentons. Enfin si nous avions une idée de l'âme aussi claire que celle que nous avons du corps, cette idée nous l'eût trop fait considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué l'union de notre âme avec notre corps, en nous empêchant de la regarder comme répandue dans tous nos membres, ce que je n'explique pas davantage.

V. Du tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes, et que les pures intelligences; et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en ellesmêmes, ni par leurs idées; et comme elles sont différentes de nous, il n'est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes

sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le sentent ; et même lorsque ces sentiments n'ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point, parce que nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables, selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.

Je sais que deux fois deux font quatre, qu'il vaut mieux être juste que d'être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi. J'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire, que les hommes, les anges et les démons mêmes ont ces inclinations. Je sais même que Dieu ne fera jamais d'esprits qui ne désirent d'être heureux, ou qui puissent désirer d'être malheureux. Mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c'est Dieu qui me l'ap. prend; car quel autre que Dieu pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de Dieu ? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui sepasse en moi, je me trompe presque toujours, si je juge des autres par moi-même. Je sens delà chaleur, je vois une telle grandeur ou une telle couleur ; je goûte une telle ou telle saveur à l'approche de certains corps; je me trompe si je juge des autres par moi-même. Je suis sujet à certaines passions, j'ai de l'amitié ou de l'aversion pour telles ou telles choses, et je juge que les autres me ressemblent ; ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l'erreur, si nous n'en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.

S'il y a quelques êtres différents de Dieu, de nous-mêmes, des corps et des purs esprits, cela nous est inconnu. Nous avons de la peine à nous persuader qu'il y en ait ; et après avoir examiné les raisons de certains philosophes qui prétendent le contraire, nous les avons trouvées fausses ; ce qui nous a confirmé dans le sentiment que nous avions, qu'étant tous hommes de même nature, nous avions tous les mêmes idées : parce que nous avons tous besoin de connaître les mêmes choses.

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