‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 81 sur 108 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Du désir de la science, et des jugements des faux savants.

L'esprit de l'homme a sans doute fort peu de capacité et d'étendue, et cependant il n'y a rien qu'il ne souhaite de savoir. Toutes les sciences humaines ne peuvent contenter ses désirs,

et sa capacité est si étroite, qu'il ne peut comprendre parfaitement une seule science particulière. Il est continuellement agité, et il désire toujours de savoir, soit parce qu'il espère trouver ce qu'il cherche, comme nous avons dit dans les chapitres précédents ; soit parce qu'il se persuade que son âme et son esprit s'agrandissent par la vaine possession de quelque connaissance extraordinaire. Le désir déréglé de son bonheur et de sa grandeur fait qu'il étudie toutes les sciences, espérant trouver son bonheur dans les sciences de morale, et cherchant cette fausse grandeur dans les sciences spéculatives, et dans toutes ces sciences vaines et extraordinaires qui élèvent, dans l'esprit de ceux qui les ignorent, ceux qui les possèdent.

D'où vient qu'il y a des personnes qui passent toute leur vie à lire des rabbins, et d'autres livres écrits dans les langues étrangères, obscures et corrompues, et par des auteurs sans goût et sans intelligence , si ce n'est parce qu'ils se persuadent, que lorsqu'ils savent les langues orientales, ils sont plus grands et plus élevés que ceux qui les ignorent ? Et qui peut les soutenir dans leur travail ingrat, désagréable, pénible et inutile, si ce n'est l'espérance de quelque élévation, et la vue de quelque vaine grandeur ? En effet on les regarde comme des hommes rares ; on leur fait des compliments sur leur profonde érudition , on les écoute plus volontiers que les autres ; et quoiqu'on puisse dire que ce sont ordinairement les moins judicieux, quand ce ne serait qu'à cause qu'ils ont employé toute leur vie à une chose fort inutile, et qui ne peut les rendre ni plus sages, ni plus heureux, néanmoins on s'imagine qu'ils ont beaucoup plus d'esprit et de jugement que les autres; étant plus savants dans l'origine des mots, on se laisse persuader qu'ils sont savants dans la nature des choses.

C'est pour la même raison que les astronomes emploient leur temps et leur bien pour savoir au juste, ce qui est non seulement inutile, mais impossible de savoir. Ils veulent trouver •dans le cours des planètes une exacte régularité qui ne s'y rencontre jamais, et dresser des tables astronomiques pour prédire des effets dont ils ne connaissent pas les causes K Ils

1 Nous avons déjà remarqué le peu de cas que fart Malebranche de l'astronomie, ce qui a -lieu d'étonner de la part d'un mathématicien.

ont fait la sénélographie , ou la géographie de la lune, comme si l'on avait quelque dessein d'y voyager. Ils l'ont déjà donnée en partage à tous ceux qui sont illustres dans l'astronomie ; il y en a peu qui n'aient quelque province en ce pays, comme une récompense de leurs grands travaux; et je ne sais s'ils ne tirent point quelque gloire d'avoir été dans les bonnes grâces de celui qui leur a distribué si magnifiquement ces royaumes.

D'où vient que ces hommes raisonnables s'appliquent si fort à cette science, et demeurent dans des erreurs très grossières à l'égard des vérités qu'il leur est très utile de savoir, si ce n'est qu'il leur semble que c'est quelque chose de grand que de connaître ce qui se passe dans le ciel ? La connaissance de la moindre chose qui se passe là-haut, leur semble plus noble, plus relevée, et plus digne de la grandeur de leur esprit, que la connaissance des choses viles, abjectes et corruptibles, comme sont, selon leur sentiment, les seuls corps sublunaires 1. La noblesse d'une science se tire de la noblesse de son objet : c'est un grand principe ! La connaissance du mouvement des corps inaltérables et incorruptibles est donc la plus haute et la plus relevée de toutes les sciences. Ainsi elle leur paraît digne de la grandeur et de l'excellence de leur esprit.

C'est ainsi que les hommes se laissent éblouir par une fausse idée de grandeur qui les flatte et qui les agite. Dès que leur imagination en est frappée, elle s'abat devant ce fantôme, elle le révère, et elle renverse et aveugle la raison qui en doit juger. Il semble que les hommes rêvent quand ils jugent des objets de leur passion, et qu'ils manquent de sens commun. Car enfin qu'y a-t-il de grand dans la connaissance des mouvements des planètes, et n'en savons nous pas assez présentement pour régler nos mois et nos années. Qu'avons-nous tant à faire de savoir si Saturne est environné d'un anneau ou d'un grand nombre de petites lunes, et pourquoi prendre parti làdessus. Pourquoi se glorifier d'avoir prédit la grandeur d'une éclipse, .où l'on a peut-être mieux rencontré qu'un autre , parce qu'on a été plus heureux. Il y a des personnes destinées par l'ordre du prince à observer les astres, contentons-nous de

1 Malebranche, de môme que Descartes, a du penchant pour l'anatomie et il •combat vivement dans plusieurs passages, le dégoût qu'elle inspire aux gens <lu monde.

leurs observations. Ils s'appliquent à cet emploi avec raison, car ils s'y appliquent par devoir : c'est leur affaire. Ils y travaillent avec succès, car ils y travaillent sans cesse avec art, avec application et avec l'exactitude possible; rien ne leur manque pour y réussir. Ainsi nous devons être pleinement satisfaits sur une matière qui nous touche si peu, lorsqu'ils ! nous font part de leurs découvertes.

11 est bon que plusieurs personnes s'appliquent à ranatomier puisqu'il est extrêmement utile de la savoir, et que les connaissances auxquelles nous devons aspirer, sont celles qui nous sont les plus utiles. Nous pouvons et nous devons nous appliquer à ce qui contribue en quelque chose à notre bonheur, ou plutôt au soulagement de nos infirmités et de nos misères. Mais passer toutes les nuits pendu à une lunette pour découvrir dans les cieux quelque tache ou quelque nouvelle planète, perdre sa santé et son bien, et abandonner le soin de ses affaires pour rendre régulièrement visite aux étoiles et pour en mesurer les grandeurs et les situations, il me semble que c'est oublier entièrement et ce qu'on est présentement et ce qu'on sera un jour.

Et qu'on ne dise pas que c'est pour reconnaître la grandeur de celui qui a fait tous ces grands objets. Le moindre moucheron manifeste davantage la puissance et la sagesse de Dieu, à ceux qui le considèrent avec attention, et sans être préoccupés de sa petitesse, que tout ce que les astronomes savent des cieux. Néanmoins les hommes ne sont pas faits pour examiner toute leur vie les moucherons et les insectes ; et l'on n'approuve pas trop la peine que quelques personnes se sont donnée pour nous apprendre comment sont faits les poux de chaque espèce d'animal, et les transformations de différents vers en mouches et en papillons. Il est permis de s'amuser à cela quand on n'a rien à faire et pour se divertir; mais les hommes ne doivent point y employer tout leur temps, s'ils ne sont sensibles à leur misères.

Ils doivent incessamment s'appliquer à la connaissance de Dieu et d'eux-mêmes travailler sérieusement à se défaire de leurs erreurs et de leurs préjugés, de leurs passions et de leurs inclinations au péché, rechercher avec ardeur les vérités qui leur sont les plus nécessaires. Car enfin ceux-là sont les plus

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judicieux qui recherchent avec plus de soin les vérités les plus solides.

La principale cause qui engage les hommes dans de fausses études, c'est qu'ils ont attaché l'idée de savant à des connaissances vaines et infructueuses, au lieu de ne l'attacher qu'aux sciences solides et nécessaires.

Car quand un homme se met en tète de devenir savant, et que l'esprit de polymathie commence à l'agiter, il n'examine guère quelles sont les sciences qui lui sont les plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête homme, soit pour perfectionner sa raison ; il regarde seulement ceux qui passent pour savants dans le monde, et ce qu'il y a en eux qui les rend considérables. Toutes les sciences les plus solides et les plus nécessaires étant assez communes, elles ne font point admirer ni respecter ceux qui les possèdent ; car on regarde sans attention et sans émotion les choses communes, quelque belles et quelque admirables qu'elles soient en elles-mêmes. Ceux qui veulent devenir savants, ne s'arrêtent donc guère aux sciences nécessaires, à la conduite de la vie et à la perfection de l'esprit. Ces sciences ne réveillent point en eux cette idée des sciences qu'ils se sont formées, car ce ne sont point ces sciences qu'ils ont admirées dans les autres, et qu'ils souhaitent qu'on admire en eux.

L'Évangile et la morale sont des connaissances trop communes et trop ordinaires, ils souhaitent de savoir la critique de quelques termes qui se rencontrent dans les philosophes anciens, ou dans les poètes grecs. Les langues, et principalement celles qui ne sont point en usage dans leur pays, comme l'arabe et le rabbinage ou quelques autres semblables leur paraissent dignes de leur application et de leur étude. S'ils lisent l'Écriture sainte, ce n'est pas pour y apprendre la religion et la piété. Les points de chronologie, de géographie, et les difficultés de grammaire, les occupent tout entiers : ils désirent avec plus d'ardeur la connaissance de ces choses, que les vérités salutaires de l'Évangile. Ils veulent posséder dans eux-mêmes la science qu'ils ont admirée sottement dans les autres, et que les sots ne manqueront pas d'admirer dans eux.

De même dans les connaissances de la nature, ils ne recherchent guère les plus utiles, mais les moins communes. L'anato-

mie est trop basse pour eux, mais l'astronomie est plus relevée. Los expériences ordinaires sont peu dignes de leur application; mais ces expériences rares et surprenantes qui ne nous peuvent jamais éclairer l'esprit, sont celles qu'ils observent avec plus de soin.

Les histoires les plus rares et les plus anciennes sont celles qu'ils font gloire de savoir. Ils ne savent pas la généalogie des princes qui régnent présentement ; et ils recherchent avec soin celle des hommes qui sont morts il y a quatre mille ans. Ils négligent d'apprendre les histoires de leur temps les plus communes, et ils tâchent de savoir exactement les fables et les fictions des poètes. Ils ne connaissent pas même leurs propres parents ; mais si vous le souhaitez, ils vous apporteront plusieurs autorités pour vous prouver qu'un citoyen romain était allié d'un empereur et d'autres choses semblables.

A peine savent-ils le nom des vêtements ordinaires dont on se sert de leur temps, et ils s'amusent à la recherche de ceux dont se servaient les Grecs et les Romains. Les animaux de leur pays leur sont peu connus, et ils ne craindront pas d'employer plusieurs années à composer de grands volumes sur les animaux de la Bible, pour paraître avoir mieux deviné que les autres ce que signifient des termes inconnus. Un tel livre fait les délices de son auteur et des savants qui le lisent, parce qu'étant tout cousu de passages grecs, hébreux, arabes, etc., de citations de rabbins, et d'autres auteurs obscurs et extraordinaires, il satisfait la vanité de son auteur, et la sotte curiosité ■de ceux qui le lisent, qui se croiront aussi plus savants que les autres, quand ils pourront assurer avec fierté, qu'il y a six mots différents dans l'écriture pour signifier un lion, ou quelque chose de semblable.

La carte de leur pays ou même de leur ville leur est souvent inconnue, dans le temps qu'ils étudient les cartes de la Grèce ancienne, de l'Italie, des Gaules du temps de Jules César, ou les rues et les places publiques de l'ancienne Rome. « Labor sul- (torum, dit le Sage, affliget eos, qui nesciunt in urbem pergere. » Ils ne savent pas le chemin de leur village, et ils se fatiguent sottement dans des recherches inutiles. Ils ne savent pas les lois ni les coutumes des lieux où ils vivent ; mais ils étudient ■avec soin le droit ancien, les lois des douze tables, les coutumes

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•des Lacédémoniens ou des Chinois, ou les ordonnances du Grand Mogol1. Enfin ils veulent savoir toutes les choses rares, extraordinaires, éloignées, et que les autres ne savent pas, parce qu'ils ont attaché, par un renversement d'esprit, l'idée de savant à ces choses, et qu'il suffit pour être estimé savant de savoir ce que les autres ne savent pas, quand même on ignorerait les vérités les plus nécessaires et les plus belles. Il est vrai que la connaissance de toutes ces choses et d'autres semblables est appelée science, érudition, doctrine, l'usage l'a voulu : mais il y a une science qui n'est que folie et que sottise selon l'Écriture : doctrina sultorum fatuitas. Je n'ai point encore remarqué que le sairft esprit qui donne tant d'éloges à la science dans les livres saints, dise quelque chose à l'avantage de cette fausse science dont je viens de parler.

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