CHAPITRE LVI
Du Tcritable gouTernemeiit.
Le gouvernement, disait il y a plus de deux mille ans Aristote, est nécessairement dans les mains d'un seul, de plusieurs, ou de tous. De là ces dénominations célèbres de gouvernement monarchique, aristocratique et démocratique % que le philosophe prit dans sa propre langue.
Ce fut de la part d'Aristote une sorte de classification plus grammaticale que réelle. Ce qu'il nomme gouvernement démocratique n'exista jamais : les esclaves ne votaient pas. Par peuple, on entendait alors l'ensemble des Citoyens : c'est-à-dire de ceux qui étaient aptes à posséder. Cette expression de gouvernement démocratique, signifie donc gouvernement des Bourgeois. Aristote parle de tous, parce que les esclaves, c'est-à-dire le peuple, ne comptaient effectivement pour rien,
Montesquieu n'a rien changé à cette classification de son maître. Mais, se trompant le premier sur le sens du moi peiiple, il a grandement concouru en France à répandre notre erreur. « Lorsque le peuple, dit-il , a la « souveraine puissance, c'est une démocratie. »
Or la nature du véritable gouvernement est précisément de n'être, ni monarchique, ni aristocratique, ni démocratique. Ce sont précisément là les trois uniques
1 Monarchie, de //.ovo; et v.py>], commandement d'un seul; Aristocratie, de w/scttoç et yjAroi, commandement des meilleurs. Démocratie , de ô^//.o5 et xp^ro?, commandement du peuple.
formes qu'il est possible au despotisme de contracter! Car le despotisme n'est autre chose que la substitution de la volonté humaine à la loi. Le grand point est que la loi gouverne : une fois admis que c'est l'homme, le chiffre n'y fait rien.
Il est fâcheux qu'on ne soit pas encore sorti du cercle tracé par Aristote, pour remonter à une plus grande vérité. Les temps qui ont cru la souveraineté de tous plus légitime que celle d'un seul, seront-ils en position de le faire?
Si l'homme n'a pas en lui-même le droit de commander à l'homme, les hommes réunis ne sauraient composer ce droit. Autrement , en allant de la monarchie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la démocratie, le despotisme irait croissant. La liberté, suspendue par la volonté d'un seul, pressée par la volonté de plusieurs, serait écrasée sous la volonté de tous.
Il y a une loi des lois, qui ne dérive ni d'un seul , ni de tous ; qui n'a de rapport avec la volonté d'un peuple, comme avec celle du souverain, que l'obligation qu'elle impose à l'un et à l'autre. Les lois ne sont pas des actes de puissance, mais des actes de justice et de raison. Et qui pourrait donner à l'homme une loi? l'homme lui-même ne peut se donner sa loi ! !
Dans la pensée de celui qui gouverne, le gouvernement, au fond, ne doit être ni monarchique, ni aristocratique, ni démocratique : il doit être Nomocratique ^
Absolument parlant , le pouvoir n'est pas une monarchie , car un homme n'a pas le droit de donner sa loi à
1 De vd/;.05 loi ; xpoiro; commandement.
l'homme ; le pouvoir n'est pas une démocratie , car tous, à plus forte raison, ne peuvent posséder ce droit; enfin le pouvoir n'est même point une théocratie, puisque Dieu ne réside pas politiquement sur la terre. Le pouvoir est une Nomocratie, c'est-à-dire le gouverment de la Loi,
Il s'agit d'établir cette Loi, qui ne vient ni d'un seul homme, ni de plusieurs, ni de tous'; cette Loi dont le pouvoir n'est que l'agent, et à laquelle la Société doit obéir.
Quand on obéit à l'Etat, on n'obéit pas à l'homme, on obéit à la Loi. Et quand on obéit à la Loi, on n'obéit qu'à Dieu