‹ De la Restauration françaiseChapitre 45 sur 189 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Les faits ramèneront les hommes a la yérîté.

Pensez-vous qu'on ne voie pas ce qui se passe en co moment chez les hommes? Ils voudraient se sauver sans Dieu : ils ont mis là leur point d'honneur ! Dieu leur laissera prendre toute la leçon que les événements contiennent...

Mais savent-ils ce qu'ils font?

Si la religion voyait encore diminuer son empire, la Société tomberait sous une tyrannie effroyable. Il faudrait que la loi entrât dans la conscience , pour diriger la volonté; dans la famille, pour y maintenir les mœurs; dans la propriété, pour commander l'économie. La loi irait étouffer l'homme jusque dans le sein de sa mère.

C'est la religion qui a sauvé la plus grande, la première liberté de la terre, la liberté de l'âme. Pourquoi courezvous si vite au-devant de tout ce qui peut vous l'ôter? Vous connaissez si peu la liberté que vous la cherchez encore sur le sol d'oii elle fut constamment bannie. La politique ne doit être qu'une noble administration. En faire une direction pour les esprits, c'est rebâtir la tyrannie.

Il faut que la religion étende son empire sur l'homme, il faut que la politique diminue le sien : il faut que l'âme devienne de plus en plus libre en Dieu. Toute autre marche des choses ne sera qu'une réaction, au lieu d'une action vers le but. Ce sera encore une époque à repren-

(Ire, une révolulioa de plus sur l'Iiumanité. Vous n'avez qu'un bien sur la terre, et vous le laissez ravir !

Il est un fait contre lequel toutes les révolutions, tous les hommes, toutes les institutions élevées sur le sophisme viendront s'user, la religion. Si la force qui nous a créés et conservés se retirait des âmes, la Société disparaîtrait. Si vous n'avez pas la foi, il faut le dire, et porter toute la question là. Mais voici ce que vous faites : vous ne croyez pas, et vous essayez, sans le dire, de tirer vos institutions d'un terrain en dehors de la religion. En cela vous trompez le peuple.

Quand la morale d'un peuple n'est point assurée, c'est une trahison de porter la question ailleurs. On ne fait ([u'augmenter sa chute. Il faudra toujours que nous retombions sur le niveau de nos mœurs. Les lois ne peuvent les précéder sans que leur exécution ne soit tyrannique et détestée. Voulez-vous remplacer la conscience par des arrêts? Si la liberté pouvait être à tout instant prévenue, l'humanité perdrait son droit divin d'imputabilité. Si nous rentrions dans le mode des Sociétés antiques, il n'y aurait rien de fait, i\os dix-huit siècles seraient perdus.

Affaiblir un dogme, c'est faire glisser la morale, descendre la nature humaine, ainsi que la Société. Méfiezvous des hommes qui ne se mettent point en peine de votre intérêt éternel ; ils vous désoleront. N'ont aimé vraiment les hommes que ceux qui ont aimé Dieu. Les autres ont toujours fini par se les sacrifier.

Il n'y a que deux lois au monde : la loi de la nature, dans laquelle les espèces supérieures mangent les espèces inférieures; la loi divine, dans laquelle les êtres supé-

rieurs secourent les êtres plus faibles. Vous prendrez toujours l'une ou l'autre. Si la loi de charité voit sa source tarie en vos cœurs, la loi de l'animalité vous reprendra de vive force. En dehors du Christianisme, l'homme est toujours anthropophage.

Vous ne direz pas non , le siècle s'est constamment porté avec ivresse du côté des doctrines qui semblaient expliquer tout sans religion. Ce ne sera point sa faute s'il en arrive autrement! Comme on eût trouvé commode de se passer de la vertu; de vivre au sein d'une police parfaite, où tous les vices bourgeois auraient été en paix chez eux! Ne saurait-on se mettre en société sans Dieu ? Qu'on décrète la plus grande estime à son nom ; mais quel voisin incommode s'il faut qu'il se mêle de tout !

Le jeune siècle, sur ce point, a fait un pas sur le libéralisme de ses pères. Devant la Foi, il donnera signe d'une déférence historique. Mais dites qu'elle est la vérité sociale, il en sourit ; il sait trop bien qu'il n'y a là aucune puissance sur lui. Il est clair que quand on ne croit point, on ignore ce que c'est que la Foi ! Est-il un sacrifice trop coûteux pour arracher les âmes à cette position désastreuse ?

Depuis vous. Dieu n'est plus le but du monde? Et pourquoi l'a-t-il créé? Le temps approche où votre pensée vous tuera. L'avenir tient la leçon prête. On a vu le mal dans la pensée, ou a vu le mal dans l'action, or vous saurez ce qui suit... Souvent vous répétiez d'une façon littéraire, et d'après l'antiquité, qu'il n'y eut jamais de Société sans religion. Vous vous en convaincrez parle fait...

Ne vous étonnez plus de la voix répandue en ces temps! Vous avez perdu la crainte de Dieu, vous aurez celle du pillage. Il faut bien vous traiter comme des enfants! La noblesse ne fut jamais plus croyante que depuis 95. La bourgeoisie apparemment le deviendra après son 95 économique. Elle apprendra que le pain vient de la Foi.

Vous dites qu'on emploiera la force ! Mais les canons de l'Europe et vos plus beaux gouvernements ne résoudront pas la question. — Pour le moment que faire? — Revenir à la vertu. — La vertu donne-t-elle du pain ce soir? — Votre système vous en refusera demain, après, et encore après. Toutes vos idées sont bonnes, si au fond vous y cherchez Dieu; toutes mauvaises, dans l'orgueil qui vous suscite. — Nous essaierons ! — On le sait bien. Conduisez votre idée jusqu'au terme. Quand le mal a régné dans une âme, la vertu n'y rentre plus que par la porte du malheur.

Il était bien visible qu'à défaut du cœur, la raison n'était point assez développée en France pour reconnaître la vérité absolue du Christianisme. Quand il sortira des faits, on en saisira la vérité relative. D'ici là vous parcourrez sur le faux tous les périls de la pratique : la Religion vous sera démontrée par l'absurde.

A cette heure, il y a une foule de gens en France qui se tordent l'esprit pour savoir comment on se sauvera sans rentrer dans la religion. Hommes d'État, économistes, académistes, tous croient leur renaissance politique à la veille de complètement triompher. L'éditeur de Jacques Delille payait sept francs pièce ses vers au moment où de Chateaubriand paraissait !

— 1i5 — CHAPITRE XLÏV.

Dans quelle classe siège le mal.

J'ai dit la source du mal, puis-je me taire sur son siège. La réaction de l'antiquité chassa donc peu à peu les âmes du Christianisme. A mesure que l'esprit quitta le point de vue divin, il entra dans le point de vue humain. Malheureusement toute une classe en France est née sous cet horizon. La Bourgeoisie forme aujourd'hui toute la couvée de Voltaire. L'oubli de Dieu fit toujours place dans l'homme à la cupidité.

Cette classe, qui a l'argent à sa racine, et non le sacrifice et l'épée, partout a porté avec elle l'empreinte de son origine. Cette marque lui a valu, après les Juifs, une sorte de haine des deux autres classes françaises, la noblesse et le peuple. 1 790 fut son avènement comme aristocratie ; 1850 l'éleva au trône ; en Février, elle crut s'y asseoir exclusivement ^ .

Une remarque : la noblesse a brillé mille ans, et a vécu quatorze siècles; la bourgeoisie en cinquante ans a mis la France en décadence. Sur elle porte le déficit du capital industriel. . . Enfin, la classe ouvrière qui venait derrière la noblesse, put immédiatement acheter et cultiver le sol; celle qu'amène derrière elle la bourgeoisie est prête à le dévorer.

1 Ne confondez pas la classe moyenne, recueillant le capital, avec la bourgeoisie, qui a voulu faire les lois, faire les mœurs, faire les arts, et jusqu'à la Religion et la philosophie. Au reste, il ne s'agit pas des individus, mais de l'esprit de la caste.

On n'empêche pas de gagner de l'argent; mais alors, il ne faut pas se porter à la tète des affaires. Le fondement des peuples est la vertu , celui des classes gouvernantes est au moins l'honneur; on ne peut y substituer à ce point les deux principes contraires !

L'intérêt la poussa jusqu'à se détruire elle-même; ses membres se devaient mutuellement leurs faillites. Par la concurrence, ils abattaient les petits capitaux, sans voir leur propre foule qui tombait dessous. Jamais la noblesse dans ses usages , ni le peuple parmi les siens , n' offrit cette conduite.

Une marque certaine que cette race était sur sa décadence, c'est que déjà elle gâtait ses enfants. La main de l'éducation se retirait déjà d'elle. Les fortes coutumes des anciennes familles n'étaient point là. On ne sut copier que leurs travers. Je ne sais si 89 a été trop précoce pour la bourgeoisie, mais le fait estque son avènement l'a perdue. Au reste, elle prit la noblesse juste au moment où elle se décomposait. Elle ne fit que s'y substituer. LouisXÏV et Louis XV se sont continués et achevés en elle .

La Bourgeoisie perdit dès le premier jour le génie de sa mission. La personnalité humaine ne se forme d'abord que pour entrer dans la loi de l'amour. La bourgeoisie, qui fit la révolution de 1790 pour réduire les trois Ordres en deux, devait tendre dès-lors à réduire les deux Ordres restants en un seul. Elle s'y est constamment opposée. Économiquement, l'association est d'une difficulté énorme; sans parler des embarras administratifs, il faudrait avoir sur tous points , en tous temps , le rapport réel entre le capital et le travail. Mais, pour être associés, il faut que les cœurs soient unis.

Si l'on avait traité la question en temps de paix, nous ne serions pas obligés aujourd'hui de la traiter en temps de guerre. L'impuissance sur ce point sera notre dernière plaie. Par suite de l'état moral et du capital battu en brèche, une suffisante pratique de l'association est lapins vaste impossibilité qu'il y ait en France.

Hors du sentiment chrétien, on fit de la richesse le but. De là le mépris, en industrie, pour les classes ouvrières; on exploitait. Puisque le travail est , après le capital , l'agent de la production , comme lui , n'a-t-il pas droit en certains cas de se concerter sur ses prix? Pourquoi ne laissa-t-on pas libre sur ce point la balance entre l'offre et la demande ?

Ce serait le moment pour la bourgeoisie de reprendre base dans la religion et de s'enter sur une morale plus noble, si, après sa ruine économique, elle ne veut pas disparaître entièrement des destinées de la France. Si cette classe pouvait revenir à la Foi , nos maux dès ce jour commenceraient à se guérir. Mais le malheur seul peut remplacer le manque d'éducation dans les âmes. C'est ce qui fait tant redouter les suites de notre catastrophe économique.

Déjà cette secrète haine d'amour-propre que le bourgeois portait au noble, le peuple la porte au bourgeois. Sa fatuité dépourvue du sentiment de la gloire le fit plus promptement tomber de son estime. Vertus, magnanimité, désintéressement, gloire, pensée, arts, parcourant tout ce qui est grand, je ne vois plus ce qui reste à cette classe pour dominer une nation.

Ce qu'on appelle aujourd'hui le peuple est-il appelé à remplacer immédiatement la bourgeoisie? Je ne le crois

pas. Toutefois, il faudrait qu'il eût été initié à la grandeur, et qu'il eût reçu l'exemple d'une tout autre Aristocratie : car ce mot vient de à^îazoï, les meilleurs, c'est-à-dire par la vertu.

Pour la noblesse, où est-elle ? La Révolution française a décimé ce qui était resté sain en elle. Quelques débris du sentiment de l'honneur, privés de celui de la pensée et de ia foi, ne suffisent plus pour porter la tête d'une nation. Tout est tombé de ce qui était. Et au sein des nations la place est faite à la Sainteté...

Le jour vient où cette fleur germera du sein d'un peuple arrosé par la Foi. Il n'y aura plus d'autre aristocratie. La Sainteté sera la vraie noblesse.

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