LIVRE III, CHAPITRE XIV
advis de cette instruction. Le premier chef d'iceux est, comme avons dict, d'exercer, aiguiser et former l'esprit. Sur qùoy y a divers préceptes ; mais le premier, principal et fondamental des autres, qui regarde le but et la fin de Tinstruction , et que je désire plus inculquer à cause qu'il est peu embrassé et suyvi , et tous courent après son contraire, qui est un erreur tout commun et ordinaire, c'est d'avoir beaucoup plus, et tout le principal soin d'exercer, cultiver et faire valoir le naturel et propre bien , et moins amasser et acquérir de l'estranger; plus tendre à la sagesse qu'à la science et à l'art ; plus à former bien le jugement, et par conséquent la volonté et la conscience, qu'à remplir la mémoire et rescbauffer l'imagination. Ce sont les trois parties maistresses de l'ame raisonnable; mais la première est le jugement , comme a esté discouru cy-dessus, où je renvoyé expressément le lecteur ^^. Or le monde faict tout le contraire, qui court tout après l'art, la science, l'acquis. Les parens, pour rendre leurs enfàns sçavans, font une grande despense, et les enfans prennent une grande peine, ut omnium rerum sic literarum intemperantiâ lahoramus^^^ ^
33 Voyez L. I , c. LXii.
3* " Nous souffrons par l'excès , dans tout, même dans les lettres. » — Senec. Epist, cvi, in fine. — Senèque ajoute ; Non vitœ , sed scholœ dixîmus s et il avait dit auparavant : Paucis opus est ad mentent lonam literis, Sed nos ut cetera
et bien souvent tout est perdu ; mais de les rendre sages, honnestes, habiles, à quoy n'y a tant de despense ny de peine, ils ne s'en soucient pas. Quelle plus notable folie au monde , qu'admirer plus la science, Tacquis, la mémoire, que la sagesse, le naturel? Or tous ne commettent pas cette faulte de mesme esprit ; les uns simplement menés par la coustume, pensant que là sagesse et la science ne sont pas choses fort différentes, ou pour le moins qu'elles marchent tousjours ensemble, et qu'il faut avoir l'une pour avoir l'autre : ceux-cy méritent d'estre remonstrés et enseignés; les autres y vont de malice et sçavent bien ce qui en est ; mais à quelque prix que ce soit, ils veulent l'art et la science, car c'est un moyen maintenant en l'Europe occidentale d'acquérir bruit, réputation, richesses. Ces gens-cy font de science mestier et marchandise, science mercenaire, pedantesque, sordide et mechanique : ils achettent de la science pour puis la revendre. Laissons ces marchands comme incurables. Au rebours je ne puis que je ne blasme et ne note icy l'opinion et la façon d'aucuns de nos gentilshommes françois (car es autres nations cette faulte n'est si apparente) qui ont à tel desdain et mespris la science, qu'ils en estiment moins un honora supeivacuiim diffundîmus, (ta phïlosophiam ipsam. Tout cela explique et complète son idée. Ne pourrait-on pas dire de la France de nos jours , ce qu'il écrivait de Rome ?