‹ De la sagesse (volume 2)Chapitre 54 sur 164 · LIVRE III, CHAPITRE XIV. yi · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIV. yi

rien aussi à nous addoucir ou nous deslivrer des maux qui nous pressent en ce monde ; au rebours elle les aigrit, les enfle et grossit, tesmoin les eufans, idiots, simples, ignorans, mesurant les choses au seul goust présent, ont beaucoup meilleur marché des maux, et les supportent plus doucement que les sçavans et habiles, et se laissent plus facilement tailler, inciser. La science nous anticipe les maux, tellement que le mal est plustost en l'ame par la science , qu'en nature ^ • Le sage a dict''^ que qui acquiert science, s'acquiert du travail et du tourment : l'ignorance est un bien plus propre remède contre tous maux,

Iners malorum remedium ignorantia est*^ ;

^^ Le lecteur aura sans doute reconnu dans tout ce que dit Charron contre les sciences , la plupart des sophismes que J.-J. Rousseau a, depuis, présentés avec tant d'éloquence dans son fameux discours couronné par l'Académie de Dijon. Je multiplierais trop ces notes si je m'arrêtais sur chacun des passages de ce chapitre qui ont servi de texte au philosophe de Genève.

^^ Salomon , dans son Ecclésiaste; c. l, ^. i8, in fine.

'*7 <f C'est un remède bien impuissant dans les maux que l'ignorance. » Senèque, Trag. A' Œdipe , act. III , se. l. v. 7. — On voit que la citation est absolument contraire au raisonnement de Charron. Mais, contre le sens du texte de l'auteur latin, il rapportait sans doute l'adjectif iners au mot ignorantia, et alors il faisait dire au vers : « ime lourde ignorance est un remède dans les maux. 31

d'où viennent ce^s conseils de nos amys : n'y pensez plus ; ostez cela de vostre teste et de vostre mémoire. Est-ce pas nous renvoyer et remettre entre les bras de l'ignorance, comme au meilleur abry et couvert qui soit? C'est bien une raocquerie, car le souvenir et l'oubly n'est pas en nostre puissance. Mais ils veulent faire comme les chirurgiens qui ne pouvant guérir la playe la pallient et l'endorment. Ceux qui conseillent se tuer aux maux extrêmes et irrémédiables ne renvoyent-ils pas bien à l'ignorance , stupidité , insensibilité? La sagesse est un bien nécessaire et universellement utile à toutes choses ; elle gouverne et reigle tout; il n'y a rien qui se puisse cacher ou desrober de sa jurisdiction et cognoissance; elle régente partout en paix, en guerre, en public, en privé; elle reigle mesme les desbauches, les jeux , les danses, les banquets, et apporte de la bride et de la modération. Bref, il n'y a rien qui ne se puisse et ne se doibve faire sagement, discrettement et prudemment. Au contraire sans sagesse tout s'en va en trouble et en confusion.

Secondement, la science est servile, basse et mechanique au prix de la sagesse : c'est une chose empruntée avec peine. Le sçavant est comme la corneille revestue et parée de plumes desrobées des autres oyseaux. Il se monstre et entretient le monde : mais c'est aux despens d'autruy, et faut qu'il mette tousjours la main au bonnet, pour recognoistre et nommer avec

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