LIVRE III, CHAPITRE XIV
estincelles de vertu, bonté, habilité. 11 y en a qui, coëffés et transportés au premier, ont peu de cettuycy, et n'ayant point plaint la despense tant que les enfans ont esté fort petits, la plaignent quand ils deviennent grands et proffitent. Il semble qu'ils portent fenvie et sont despités de ce qu'ils croissent, s'advancent et se font honnestes gens, pères brutaux et inhumains.
Or selon ce second, vray et paternel amour, en le bien reiglant, les parens doibvent recevoir leurs enfans, s'ils en sont capables, à la société et partage des biens, à l'intelligence , conseil et traicté des affaires domestiques, et encores à la communication des desseins, opinions et pensées, voire consentir et contribuer à leurs honnestes esbats et passe-temps, selon que le cas le requiert, se reservant tousjours sdn rang et authorité. Parquoy nous condamnons cette trongne austère , magistrale et impérieuse de ceux qui ne regardt-nt jamais leurs enfans , ne leur parlent qu'avec authorité, ne veulent estre appelés pères, mais seigneurs, bien que Dieu ne refuse point ce nom de père, ne se soucient d'estre aymés cordialement d'eux , mais craints, rédoutés, adorés. Et à ces fins leur donnent chichement, et les tiennent en nécessité, pour par là les contenir en craincte et obeyssance, les menacent de leur faire petite part en leur disposition testamentaire. Or cecy est une sotte, vaine et ridicule farce : c'est se deffier de son authorité propre, vraye
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et naturelle, pour en acquérir une artificielle. C'est se faire mocquer et desestiraer, qui est tout le rebours de ce qu'ils prétendent ; c'est convier les enfans à finement se {îorter avec eux , et conspirer à les tromper et amuser. Les parens doibvent de bonne heure avoir reiglé leurs âmes au debvoir par la raison, et non avoir recours à ces moyens plus tyranniques que paternels.
Errat longé , meà quidem sententlâ ,
Qui imperium crédit esse gravius aut stabilius
Vi quod fit, quàm illud quod amicitià adjungitur 9^.
En la dispensation dernière des biens , le meilleur et plus sain est de suyvre les loix et coustumes du pays ^'*. Les loix y ont mieux pensé que nous, et vaut mieux les laisser faillir, que ^e nous bazarder de faillir en notre propre choix. C'est abuser de la liberté que nous y avons , que d'en servir nos petites fantaisies , frivoles et privées passions, comme ceux qui se laissent emporter à des récentes actions officieuses , aux flatteries de ceux qui sont présens, qui se jouent de leurs testam^ns , à gratifier ou chastier les actions de ceux qui y prétendent interest, et de loing pro-
9^ « Celui-là se trompe fort, selon moi, qui s'imagine que l'autorité fondée sur la crainte , est plus solide et plus durable que celle qui s'exerce par la confiance et l'amitié. » Terent. Adelphi, act. I , se. l , v. 3g.
^ Ceci est pris de Montaigne, L. II, c. viu.