‹ De la sagesse (volume 2)Chapitre 8 sur 164 · LIVRE III, CHAPITRE VII. n · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VII. n

en la main , et ne s'abandonner pas si profusement , que l'on s'en puisse repentir, si l'amitié venoit à se desnouer.

Item d'ayder et secourir au besoing sans estre requis; carl'amy est honteux, etluy couste de demander ce qu'il pense luy estre deu : item , n'estre importun à ses amys, comme ceux qui se plaignent tousjours à la manière des femmes. Or toutes ces leçons très salutaires aux amitie's ordinaires n'ont point de lieu en cette souveraine et parfaicte amitié.

Nous sçaurons encores mieux cecy par la peincture et description de la parfaicte amitié , qui est une confusion de deux âmes, très libre, pleine et universelle. Voicy trois mots. i. Confusion, non seulement conjonction et joincture, comme des choses solides; lesquelles tant bien attachées, meslées et nouées soientelles, si peuvent-elles estre séparées, et se cognoissent bien à part. Les âmes en cette parfaicte amitié sont tellement plongées et noyées l'une dedans l'autre, qu'elles ne se peuvent plus r' avoir ny ne veulent à la manière des choses liquides meslées ensemble ^''.

maxime à Bias. Elle fait peu d'honneur à sa mémoire : en effet , on n'aime guère quand on craint de se repentir d'avoir aimé. Cicéron dit qu'il ne peut se figurer qu'une telle parole soit sortie de la bouche d'un des sept sages : De amicitia , c. XVI. La seconde maxime , au contraire , est d'une morale saine , car elle tend à atténuer les haines.

'■° <f Un ami , disait Aristote , est une ame qui vit dans deux corps. » Diog. Laerc. dans la Vie d' Aristote ; L. V, § 20,

2. Très libre et bastie par le pur choix et pure liberté de la volonté, sans aucune obligation, occasion ny cause estrangere. Il n'y a rien qui soit plus libre et volontaire que l'affection. 3. Universelle, sans exception aucune de toutes choses, biens, honneurs, jugemens, pensées, volontés, vie. De cette universelle et si pleine confusion vient que l'un ne peut prester ny donner à l'autre , et n'y a point entre eux de bienfaict, obligation, recognoissance , remerciement et autres pareils debvoirs , qui sont nourrissiers des amitiés communes, mais tesmoignages de division et différence : tout ainsi comme je ne sçay point de gré du service que je me fay ; ny l'amitié que je me porte ne croist point pour le secours» que je m'apporte. Et au mariage mesme pour luy donner quelque ressemblance de cette divine liaison, bien qu'il demeure bien au-dessoubs : les donations sont deffendues entre le -mary et la femme : et s'il y avoit lieu de se pouvoir donner l'un à l'autre, ce seroit celuy qui employeroit son amy, et recevroit le bienfaict, qui obligeroit son compagnon : car cherchant l'un et l'autre, sur- tout avec faim de s' entre-bien faire, celuy qui en donne l'occasion, et en preste la matière, est celuy qui faict le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer ce qu'il désire le plus "".

"" Dans toute la fin de ce paragraphe, Charron a copié Moniaigne mot pour mot. — Voyez les Essais , L. I , c. xxvil. Dans le paragraphe suivant , Charron suit encore le même

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