LIVRE I, CHAPITRE LUI
vées, ou bien si difficiles et austères, que la praticque en est impossible, au moins pour long temps, yoire l'essay en est dangereux à plusieurs : ce sont des
diteurs, n'ont espérance aucune , ny bien souvent, qui plus est , la volonté de suivre. L'homme s'oblige à estre nécessairement en faute , et se taille à son escient de la besongne plus qu'il ne sçauroit faire; il n'y a si homme de bien , que s'il est examiné selon les loix et debvoirs en ses actions et pensées , qui ne soit coupable de mort cent fois. La sagesse humaine n'arrive jamais au debvoir qu'elle-mesme se prescript : outre l'injustice qui est en cecy , c'est exposer en moquerie et risée toutes choses : il faudroit qu'il y eust plus de proportion entre le commandement et l'obéissance , le debvoir et le pouvoir. Et ces faiseurs de reigles sont les premiers moqueurs ; car ils ne font rien , et souvent encore tout au rebours de ce qu'ils conseillent, les prescheurs, législateurs , juges , médecins : le monde vit ainsi ; l'on instruict et l'on enjoinct de suivre les reigles et préceptes, et les hommes en tiennent un autre , non par desreiglement de vie et mœurs seulement , mais souvent par opinion et par jugement contraire. Autre chose est de parler en chaire et en chambre , donner leçon au peuple et la donner à soy-mesme ; ce qui est bon et de mise («) à soy, seroit scandaleux et abominable au commun. Mais Seneque respond à cela : quoties parum jîduciœ est in fus în cjuibus imperas , amplius exigendum est quam satis est, ut prœstetur quantum salis est : in hoc omnis hyperbole excedit, ut adverum mendacio veniat. L. I ,chap. 4-7 de l'édition de 1601,
(a) Ces deux mots sont e'crits démise en un seul mot dans l'e'dition de Dijon , ici et page 249. Ce qui est e'videmment une faute. L'e'dition de 1601 écrit toujours de mise en deux mots , comme cela doit être,
peinctures en l'air, comme les republiques de Platon3 et de Morus, l'orateur de Ciceron, le poète d'Horace, belles et excellentes imaginations, mais cherchez qui les mettra en usage. Le souverain et parfaict législateur et docteur s'est bien gardé de cela, lequel et en soy-mesme , sa vie et sa doctrine , n'a point cherché ces extravagances et formes esloignées de la commune portée et capacité humaine, dont il appelle son joug et sa tasche douce et aisée , jugum meum suave , et onus meum levé1 '. Et ceux qui ont dressé leur compagnie soubs son nom, ont très prudemment advisé, que bien qu'ils fassent profession singulière de vertu, dévotion, et de servir au public sur tous autres, neantmoins ils ont très peu de différences de la vie commune et civile. Or premièrement y a en cecy de l'injustice , car il faut garder proportion entre le commandement et l'obéissance, le debvoir et le pouvoir, la reigle et l'ouvrier : et ceux-cy s'obligent, et les autres à estre nécessairement en faute , taillans à escient de la besongne plus qu'ils n'en sçauroient faire : et souvent ces beaux faiseurs de reigle sont les premiers mocqueurs , car ils ne font rien , et souvent tout au rebours de ce qu'ils enjoignent aux autres,
2 II faut rappeler ici que Platon ne croyait pas lui-même qu'une république telle que la sienne , pût s'établir sur la terre. Voy. de Rep. , L. ix , in fine.
3 « Mon joug est doux , et mon fardeau léger». Evangile de Saint Mathieu , chap. xi , v. 3o.