‹ De la sagesseChapitre 259 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LIX. 4i · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LIX. 4i

verselle que la protection du repos et grandeur de son pays2. Noble en son exécution, car la vaillance est la plus forte , plus généreuse , et plus héroïque de toutes les vertus; honorable, car des actions humaines, la plus grande et pompeuse est la guerrière, et à qui tous honneurs sont décernés; plaisante, la compagnie de tant d'hommes nobles, jeunes, actifs, la veue ordinaire de tant d'accidens et spectacles , liberté et conversation sans art, une façon de vie masle, sans cérémonie, la variété de tant d'actions diverses, cette courageuse harmonie de la musique guerrière , qui nous entretient et nous eschauffe et les oreilles et l'ame ; ces mouvemens guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement3; cette tempestedesons et de cris; cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes, avec tant de fureur, d'ardeur et de courage.

Mais au contraire l'on peust dire que l'art et l'expérience de nous entredesfaire , entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espèce , semble desnaturé, venir d'aliénation de sens; c'est un grand tesmoignage de nostre foiblesse et imperfection, et ne se trouve point aux bestes, où demeure beaucoup plus entière

2 Charron , dit l'auteur de l'Analyse , aurait pu ajouter qu'il n'est point d'état où l'on rencontre plus de probité , plus de droiture et plus d'humanité. Ce qui n'est vrai que dans les pays où les armées sont composées de citoyens.

3 Montaigne, loc, cit,

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l'image dénature. Quelle folie, quelle rage, faire tant d'agitations , mettre en peine tant de gens, courir tant dangers et liasards par mer et par terre, pour chose si incertaine et doubteuse, comme est l'issue de la guerre ; courir avec telle faim et telle aspreté après la mort, qui se trouve par-tout, et sans espérance de sépulture ; aller tuer ceux que l'on ne hayt pas , que l'on ne vit jamais !

Mais d'où vient cette grande fureur et ardeur, car l'on ne t'a faict aucune offense ? Quelle frénésie et manie d'abandonner son corps , son temps , son repos , sa vie, sa liberté', à la mercy d'autruy ? S'exposer à perdre ses membres et à chose pire mille foys que la mort , au fer et au feu , estre trespané , tenaille' , descoupé , deschire' , rompu , captif et forçat à jamais ? et ce pour servir à la passion d'autruy, pour cause que l'on ne sçait si elle est juste , et est ordinairement injuste; car les guerres sont le plus souvent injustes; et pour tel que tu ne cognois, qui ne se soucie ny ne pensa jamais à toy, mais veust monter sur ton corps mort ou estropie', pour estre plus haut, et voir de plus loin g ? Je ne touche icy le debvoir des subjects à leur prince et à leur patrie, mais les volontaires, libres et mercenaires.

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