‹ De la sagesseChapitre 274 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LXIV

bien les ambitieux et opulens. Selon Platon, c'est la povreté3; car les povres desespere's sont terribles et furieux animaux, n'ayans plus de pain, ne pouvans exercer leurs arts et mestiers ; ou bien excessivement chargés d'imposts, apprennent de la maistresse d'eschole, nécessite', ce qu'ils n'eussent jamais ose' d'euxmesmes, et oseront, car ils sont en nombre. Mais il y a bien meilleur remède à ceux-cy qu'aux riches, et est facile d'empescber ce mal ; car tandis qu'ils au- , ront du pain, qu'ils pourront exercer leur mestier et en vivre, ils ne se remueront point. Parquoy les ricbes sont à craindre à cause d'eux-mesmes , et de leur vice et condition : les povres à cause de l'imprudence des gouverneurs.

Or plusieurs législateurs et policeurs d'estats ont voulu chasser ces deux extremite's, et cette grande inequalité de biens et de fortunes, et y apporter une médiocrité et equalité, qu'ils ont appelle'e mère nourrice de paix et d'amitié; et encores d'autres4 y ont voulu mettre la communauté, ce qui ne peust estre que par imagination. Mais outre qu'il est dû tout impossible d'y apporter equalité, à cause du nombre des eiifans qui croistra en une famille et non en l'autre , et qu'à peine a-t-elle pu estre mise en practiqué ,

3 Plat, de Rep. L. y [il.

4 Platon, dans sa République (L. v) , et Thomas Morus dans son Utopie.

bien que l'on s'y soit efforce', et qu'il ave beaucoup couste' pour y parvenir; encores ne seroit-il à propos ny expédient; ce seroit par autre voie retomber en mesme mal. Car il n'y a haine plus capitale qu'entre égaux5 ; l'envie et jalousie des égaux est le séminaire des troubles, séditions, et guerres civiles6. Il faut de l'inequalité, mais modérée; l'harmonie n'est pas es sons tous pareils, mais differens, et bien accordans. Nihil est œqualitate inœqualius 7.

Cette grande et difforme inequalité de biens vient , de plusieurs causes, spécialement de deux : l'une est aux prestations iniques, comme sont les usures et intérêts par lesquelles les uns mangent, rongent et s'engraissent de la substance des autres, qui dévorant

3 Tout ceci est pris dans Bodin. L. v , de la Rép. chap. 2.

6 Solon pensait tout différemment ; car il disait que l'égalité n'engendrait jamais de guerres. Plutarque , dans Solon. — Bodin n'était pas ici un bon guide pour Charron. Il est difficile de concevoir comment l'égalité , si elle pouvait exister , occasionnerait des haines capitales , des guerres civiles , etc. Tous ces maux ont le plus souvent pour cause la trop grande inégalité des fortunes. Au reste, peu après, notre auteur demande une inégalité modérée : c'est en effet là ce qu'il faut.

7 «Rien déplus inégal que l'égalité ». Pline, Epist. 5, L. IX, in fine. Il répète la même pensée, Liv. 11 , Ep. 12 ; mais ce n'est pas tout-à-fait dans le sens où Charron l'emploie. Il parle des conseils publics , où les voix , au lieu d'être pesées , sont comptées. Chacun , ajoute-t-il , y a la même autorité , tous n'ont pas les mêmes lumières.

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