LIVRE I, CHAPITRE XV. i3i
de religions, loix , coustumes, sciences, préceptes, menaces, promesses mortelles et immortelles ; encore voyt-on que par sa desbauche il franchist tout , il eschappe atout, tant il est de nature revesche, fier, opiniastre, dont le faut mener par artifice : l'on ne l'aura pas de force , naturâ contumax est animus humanus , in contrarium atçue arduum nitens , sequitunpie facîlîus quam ducitur , ut generosi et nobiles eaui meliiis facilifreno reguntur~s. Il est bien plus seur de le mettre en tutelle , et le coucher , que le laisser aller à sa poste *26 : car s'il n'est bien nay, bien fort et bien reiglé, comme ceux de la plus haute classe qu'avons dict cy-dessus ; ou bien foible , mol et mousse, comme ceux de la plus basse marche, certes il se perdra en la liberté' de ses jugemens : parquoy il a besoingd'estre retenu, plus besoing de plomb que d'aisles, de bride que d'esperon : à quoy principalement ont regardé les grands législateurs et fondateurs d'estats : les peuples fort médiocrement spirituels vivent en plus de repos que les ingénieux. Il y a eu plus de troubles et séditions en dix ans en la seule ville de Florence , qu'en cinq cens ans aux païs des Suysses et Grisons :
25 « L'esprit humain est, de sa nature , opiniâtre ; il tend toujours avec effort à tout ce qui lui résiste ou lui oppose des difficultés ; il suit plus facilement qu'il n'est conduit, semblable à ces coursiers nobles et généreux, qui n'obéissent qu'à un frein doux et facile ». Senec.
26 À son gré , à sa fantaisie.
i32 DE LA SAGESSE,
et en particulier les hommes d'une commune suffisance sont plus gens de bien, meilleurs citoyens, sont plus souples , et font plus volontiers joug aux loix, aux supérieurs, à la raison, que ces tant vifs et clair-voyans , qui ne peuvent demourer en leur peau : l'affinement des esprits n'est pas l'assagissement.
L'esprit a ses maladies, ses défauts et ses tares *27 aussi bien que le corps , et beaucoup plus , et plus dangereux et plus incurables ; mais pour les cognoistre , il les faut distinguer : les uns sont accidentaux et qui lui arrivent d'ailleurs. Nous en pouvons remarquer trois causes : la disposition du corps , car les maladies corporelles qui altèrent le tempérament , altèrent aussi tout manifestement l'esprit et le jugement : ou bien la substance du cerveau et des organes de l'ame raisonnable est mal compose'e , soit dès la première conformation , comme en ceux qui ont la teste mal faicte , toute ronde ou pointue ou trop petite , ou par accident de heurt ou blessure.
La seconde est la contagion universelle des opinions populaires et erronées , receues au monde , de laquelle l'esprit prévenu et atteinct, ou , qui, pis est, abbreuve' et coiffé de quelques opinions fantasques, va tousjours et juge selon cela , sans regarder plus avant ou reculer en arrière : or tous les esprits n'ont
*27 Ses déchets , ses faiblesses.