‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 46 sur 170 · LIVRE m, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XIV

dresser le corps, reigler les mœurs. Mais avant que donner les advis particuliers servans à ces trois, il y en a de ^neraux qui appartiennent à la manière de procéder en cet affaire pour s'y porter dignement et heureusement, qu'il faut sçavoir par un préalable.

Le premier est de garder soigneusement son ame *^^ pucelle et nette de la contagion 'et corruption du monde, qu'elle ne reçoive aucune tache ny atteincte mauvaise. Et pour ce faire il faut diligemment garder les portes : ce sont les oreilles principalement, et puis les yeux ; c'est à dire donner ordre qu'aucun , (ust-il mesme son parent, n'approche de cet enfant, qui Iny puisse dire ou souffler aux oreilles quelque chose de mauvais. Il ne faut qu'un mot , un petit propos , pour faire un mal difficile à reparer. Garde les oreilles surtout j et puis les yeux. A ce propos Platon est d'advis de ne permettre que valets, servantes et viles personnes entretiennent les enfans , car ils ne leur peuvent dire que fables , propos vains et niais, si pis ils ne disent ^^. Or c'est desjà abbreuver et embabouyner cette tendre jeunesse de sottises et niaiseries.

Le second advis est au choix , tant des personnes qui auront charge de cet enfant, que des propos que l'on lay tiendra, et des livres que Ton luy baillera. Quant aux personnes , ce doibvent estre gens de bien , bien

**^ L^ame de Tenfant.

** Voyez Plularquc ; Comment il faut nourrir les eifans.

8o DE LA SAGESSE,

nays , doux et agréables , ayant la teste bien faicte plus pleine de sagesse que de science, et qu'ils s'entendent bien ensemble , de peur que par advis contraires, ou par dissemblable voye de procéder, Pun par rigueur, l'autre par flatterie, ils ne s'entrempescbent, et ne troublent leur. charge et leur dessein *^. Les livres et les propos ne doibvent point estre de choses petites, sottes, frivolles; mais grandes, sérieuses, nobles et généreuses, qui reiglent les sens, les opinions, les mœurs, comme ceux qui font cognoistre la condition humaine , les branles et ressorts de nos âmes, affin de se cognoistre et les autres; luy apprendre ce qu'il faut craindre, aymer, désirer; que c'est que passion, vertu ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la subjection, la liberté et la licence. Aussi bien leur fera-t-on avaller les unes plus que les autres. I^'on se trompe : « il ne faut pas plus d'esprit à entendre les beaux exemples de Valere-Maxime , et toute Thistoire grecque et romaine (qui est la plus belle science et leçon du monde), qu'à entendre Àmadis de Gaule , et autres pareils comptes ^""^ vains. L'enfant qui peut sçavoir combien

*5 Voyez sur le choix de ceux qui doivent élever les enfans , Platon , în Euthidemo, vers la fin. Tout ce passage de Platon est extrâmement sensé, et applicable à plusieurs pensées de Charron, qu^il pourrait servir soit à appuyer, soit à rectifier

**^ Lisez contes; mais ce mot est écrit comptes , dans toutes les éditions.

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