‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 6 sur 170 · LIVRE ni, CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE ni, CHAPITRE VIL

précédente, car îl 7 a moins de disparité. Mais il y à de Tobligation de nature, laquelle comme d^un costë elle noue et serre, de Tautre elle relasche. Car à cause des biens et partages et -des affaires, il faut quelques fois que les frères et parens se heurtent '^; outre que souvent la correspondance et relation d'humeurs et volontés, qui est l'essence de l'amitié '^, ne s'y trouve p^s; c'est mon frère, mon parent, mais il est meschant, sot. Ou elle est libre et volontaire comme entre compagnons et amys, qui ne se touchent et tiennent de rien que de la seule amitié , et cette est proprement et vrayement amitié.

La troisiesme esp.ece touchant les personnes est mixte et comme composée des deux, dont elle est ou doibt estre plus forte ; c'est la conjugale des mariés , laquelle tient de l'amitié en droicte ligne, à cause de la supériorité du mary et inferiôrité de la femme, et de l'amitié collatérale, estans tous deux de compagnie partiels joipctes ensemble et se costoyant. Doiit la faodme a esté tirée non de la teste , ny des pieds , mais du costé de l'homme. Aussi les mariés par-tout et alternativement exerceiU et nionstrent toutes ces deux amitiés': en public, la droicte; car la femme

" Montaigne, L. I, c. xxviii.

'^ SciUs omîtes, dit Cicéron , quantàm vint habeat ad conjungendas amicitias , studiorum ac naiurà stmilitudo, Pro Cluentio, n. 4^.

sage honore et respecte le mary : en privé , la colk^ terale, privée et familière. Cette amitié de mariage est encores d^une antre façon double et composée ; car elle est spirituelle et corporelle , ce qui n'est pas es autres amitiés , sinon en celle qui est reprouvée par toutes bonnes loix, et par la nature mesme. L'amitié donc conjugale par ces raisons est grande, forte et puissante.. Il y a toutesfois deux ou trois choses qui la relaschent et empeschent qu'elle puisse parvenir à perfection d'amitié : l'une qu'il n'y a que l'entrée du mariage libre, car son progrès et sa durée est toute contraincte, forcée '^ , j'entends aux mariages chrestiens; car par-tout ailleurs elle est moins contraincte. à cause des divorces qui sont permis : l'autre est la foiblesse et in-^ suffisance de la femme, qui ne peut respondre et tenir bon à cette parfaîcte conférence et communication des pensées et }ugemens : son ame n'est pas assez forte et ferme pour fournir et soustenir l'estraincte d'un nœud si fort, si serré, si durable '^; c'est comme nouer une chose forte et grosse avec une mince et déliée. Cette^cy ne remplissant pas assez, s'eschape, glisse et se desrobe de l'autre. Encores y a-t-il icy qu'en l'amitié des mariés ils se meslent de tant d'autres choses estrangeres, les enfans, les parens d'une part et d'autre, et tant d'autres fusées à demesler qui troublent souvent et relaschent une vive affection.

<^ Montaigne , L. I , c. xxvii.

'5 JJ. Ihid.

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