ET PREFACE A TOUT CK LIVRE
Exhortations à s'estudier et cognoistre.
Le plus excellent et divin conseil , le meilleur et le plus utile advertissenient de tous, mais le plus mal pratiqué, est de s'estudier et apprendre à se cognoistre : c'est le fondement de sagesse et acheminement à tout bien : folie non pareille que d'estre attentif et diligent à cognoistre toutes autres choses plustost que soy-mesme : la vraye science et le vray estude de l'homme, c'est l'homme.
Dieu , nature , les sages , et tout le monde presche l'homme et l'exhorte de fait et de parole à s'estudier et cognoistre. Dieu éternellement et sans cesse se regarde , se considère et se cognoist. Le monde a toutes ses vues contrainctes au dedans , et ses yeux ouverts à se voir et regarder. Autant est obligé et tenu l'homme de s'estudier et cognoistre , comme il luy est naturel de penser, et il est proche à soymesme '. Nature taille à tous ceste besogne. Le méditer et entretenir ses pensées est chose sur toutes facile , ordinaire ,
' Et comme chose qui le touche de près.
naturelle , la pastare , l'entretien , la vie de l'esprit , cujus çivere est cogitare '. Or, par où commencera , et puis continuera-t-il à méditer, à s'entretenir plus justement et naturellement que par soy-mesme? Y a-t-il chose qui lui touche de plus près? Certes, aller ailleurs et s'oublier est chose dénaturée et très injuste. C'est à chascun sa vraye et principale vacation , que se penser et bien tenir à soy. Aussi voyons-nous que chaque chose pense à soy, s'estudie la première , a des limites à ses occupations et désirs. Et toy, homme, qui veux embrasser l'univers, tout cognoistre, contreroller et juger, ne te cognois et n'y estudies : et ainsi en voulant faire l'habile et le scindic de nature % tu demeures le seul sot au monde. Tu es la plus vuide et nécessiteuse , la plus vaine et misérable de toutes , et neantmoins la plus fiere et orgueilleuse. Parquoy, regarde dedans toy, recognois-toy, tiens-toy à toy : ton esprit et ta volonté, qui se consomme ailleurs, ramene-le à soy-mesme. Tu t'oublies, tu te respands , et te perds au dehors , tu te trahis et te desrobes à toy-mesme , tu regardes tousjours devant toy -, ramasse-toy et t'enferme dedans toy : examine-toy, espietoy, cognoy-toy. ^
^'osce teipsum , nec te quaesieris extra. Respue quod non es , lecum habita , et Noris quam sit tibi curta suppellex.
Tu te consule.
Teipsum concute , numquid vitiorum Inseverit olim natura , aut etiam consuetudo mala. ^
' Pour l'espril, penser, c'est vivre. (Cicéron, ZMSCMi.) — Aristoteavoil dit à peu près dans le même sens : Vila est mentis actio. {Mélaphys.,