‹ De la sagesse; trois livresChapitre 14 sur 456 · LIVRE 1, CHAP. T · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. T

Par la cognoissance de soy, l'homme monte et arrive / plustost et mieux à la cognoissance de Dieu , que par toute autre chose , tant pour ce qu'il trouve en soy plus de quoy le cognoistre , plus de marques et traits de la divinité, qu'en tout le reste qu'il peut cognoislre ; que pour ce qu'il peut mieux sentir, et sçavoir ce qui est et se remue en soy, qu'en toute autre chose. Formas ti me, et posuisti super me mamim tuam, ideo mirabilis facta est scientia tua, (id est , tui) ex me • ; Dont estoit gravée en lettres d'or sur le frontispice du temple d'Apollon, dieu (selon les payens) de science et de lumière , ceste sentence , cognoy - toy, comme une salutation et un advertissement de Dieu à tous , leur signifiant que pour avoir accez à la divinité et entrée en son temple , il se faut cognoistre 5 qui se mescognoist en doit estre débouté, si te ignoras, o pulcherrimal egredere; et abi post hœdos tuos '.

Pour devenir sage et mener une vie plus réglée et plus douce, il ne faut point d'instruction d'ailleurs que de nous. Si nous estions bons escholiers , nous apprendrions mieux de nous que de tous les livres. Qui remet en sa mémoire et remarque bien l'excez de sa cholere passée, jusques où ceste fièvre l'a emporté, verra mieux beaucoup la laideur de ceste passion , et en aura horreur et hayne plus juste, que de tout ce qu'en dient Aristote et Platon : et ainsi de toutes les autres passions , et de tous les bransles et mouvemens de son ame. Qui se souviendra de s'estre tant de fois mesconté en son jugement , et de tant de mauvais tours que lui a fait sa

Tout ce passage est composé de vers et de bouts de vers pris dans Horace, Juvénîl et Perse, et que Charron a réunis, sans s'embarrasser du rhytbme.

' Tu m'as formé, et tu as posé ta main sur moi; c'est pourquoi la connoissance que j'ai acquise de toi est devenue admirable. (Psalm. 138.)

* Si tu t'ignores toi-même, ô très belle, sors, cl va après tes che- Treaax. {Canlic, 1, v. 7.)

mémoire , apprendra à ne s'y fier plus. Qui notera combien de fois il luy est advenu de penser bien tenir et entendre une chose jusques à la vouloir pleuvir ', et en respondre à autrui et à soy-mesme , et que le temps lui a puis fait voir du contraire, apprendra à se deffaire de ceste arrogance importune, et quereleuse presumption, ennemie capitale de discipline et de vérité. Qui remarquera bien tous les maux qu'il a couru , ceux qui l'ont menacé , les légères occasions qui l'ont remué d'un estât en un autre , combien de repentirs luy sont venus en la teste, se préparera aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition, gardera modestie , se contiendra en son rang , ne heurtera personne , ne troublera rien , n'entreprendra chose qui passe ses forces : et voilà justice et paix par-tout. Bref nous n'avons point de plus beau miroir et de meilleur livre que nous-mesmes, si nous y voulions bien estudier comme nous devons , tenant tousjours l'œil ouvert sur nous et nous espiant de près.

Mais c'est à quoy nous pensons le moins , nemo in sese tentât descendere \ Dont il advient que nous donnons mille fois du nais ^ en terre , et retombons tousjours en mesme faute, sans le sentir, ou nous en estonner beaucoup. Nous faisons bien les sots à nos despens : les difficultés ne s'apperçoivent en chaque chose , que par ceux qui s'y cognoissent-, car encores faut-il quelque degré d'intelligence à pouvoir remarquer son ignorance : il faut pousser à une porte pour sçavoir qu'elle est close. Ainsi de ce que chascun se voit si résolu et satisfait, et que chascun pense estre suffisamment entendu , signifie que chascun n'y entend rien du tout : car. si nous nous cognoissions bien, nous pourvoyriphs bien mieux à nos affaires : nous aurions honte de nous

' Garantir.

' Personne ne tente de descendre en soi-même. (Perse, tS"a(. iv, 23.) ' IVa.is, pour nez. Cette orthographe existe encore dans notre mot punais, pour pue nez. nez qui pue.

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