CHAPITRE LYII
Comparaison de la vio menée en commun , et menée en proprielé.
Aucuns ont pensé que la vie menée en commun , en laquelle il n'y a point de mien et tien , mais où toutes choses sont en communauté , tend plus à perfection, et lient plus de charité et concorde. Cecy peust avoir lieu en compagnie de certain nombre de gens , conduite par certaine reigle , mais en un estât et republicque non : dont Platon l'ayant une fois ainsi voulu, pour chasser toute avarice et dissention , se r'advisa : car, comme la pratique monstre , non seulement il n'y a poinct d'affection cordiale à ce qui est
' Ce n'est pas toujours éviter les dangers que de les fuir : si nous leur tonrnons le dos, ils nous assaillent avec plus d'avantage. (Sén., Ep. ç.w.]
' Que Dieu me garde de moi !
' Il ne faut livrer aucun imprudent à lui-même : la solilude donne toujours de pernicieux conseils. (Sénèque, Ep. xxv.)
commun à tous, et comme dict le proverbe : l'asne du commun est tousjours mal basté-, mais encores la communauté tire à soy tousjours des querelles , des murmures et des haynes , comme il s'est veu toujours , voire dedans l'église primitive. Crescente numéro discipulorum , factum est murmur Grœcorum adversus Hcbrœos '. La nature d'amour est telle que des gros fleuves , qui portent . les grandes charges , s'ils sont divisés n'en portent poinct ; aussi estant divisés à toutes personnes et toutes choses , pert sa force et vigueur. Mais il y a degrés de communauté : vivre , c'est-à-dire manger et boire ensemble et très bon , comme il estoit aux meilleures et plus anciennes republicques de Lacedemone et de Crète ; car outre que la modestie et discipline est mieux retenue, il y a une très utile communication : mais penser avoir tout commun , comme vouloit Platon un coup, car après il se r'advisa, c'est pervertir tout.