LIVRE III, CHAP. IL
des dieux , comme lieu de toute seuieté , comme les Grecs au temple d'Apollon , qui toutesfois a esté souvent pillé et volé -, les Romains au temple de Saturne. Mais le meilleur et plus asseuré et plus utile est , comme a esté dict , le prester avec quelque petit proffît aux particuliers , sous bons gages ou caution sullisante. Aussi faudroit-il pour garder les finances des larrons , non pas vendre à gens de basse et mechanique condition, mais donner à gentilshommes et gens d'honneur le maniement des finances et les offices financiers , comme les anciens Romains , qui en estrenoyent les jeunes hommes des plus nobles et grandes maisons , et qui aspiroyent aux plus grands honneurs et charges de la republique.
Après le conseil et les finances , je pense bien mettre les armes, qui ne peuvent subsister ny estre bien et heureusement levées et conduictes sans ces deux \ Or la force armée est bien nécessaire au prince pour garder sa personne et son estât : car c'est abus de penser gouverner un estât long-temps sans armes. Il n^y a jamais de seureté entre les foibles et les forts : et y a tousjours gens qui se remuent dedans ou dehors Testât. Or cette force est ou ordinaire en tout temps , ou extraordinaire au temps de guerre. L'ordinaire est aux personnes et aux places. Les personnes sont de deux sortes : il y a les gardes du corps et de la personne du souverain , qui servent non seulement à sa seureté et conservation , mais aussi pour son honneur et ornement 5 car le beau et bon dire d'Agesilaus ' n'est pas perpétuellement vray , et y auroit trop de danger de l'essayer et s'y fier, que le prince vivra bien asseuré sans gardes , s'il com-
* C'est ce que dit Tacite : JVeque quies genlium sine armis -, neque arma sine stipcndiis; neque stipendia sine tribulis haberi qucunt. i Hist., 1. IV, c. 74.)
' Ce n'est point Agésilas qui fit la réponse que Charron lui attribue ; mais Agasidés, roi de Lacédéinonc. (f^oycz Plutarque, yJpopliUi. Lacédémon. )
mande à ses subjects comme un bon père à ses enfans ( car la malice humaine ne s'arreste pas en si beau chemin ). Et les compagnies certaines entretenues et tousjours prestes pour les promptes nécessités et soudaines occurrences qui peuvent survenir : car attendre au besoin à lever gens, c'est grande imprudence. Quant aux places, ce sont les forteresses et citadelles aux frontières , au lieu desquelles aucuns et les anciens approuvent plus les colonies et nouvelles peuplades. L'extraordinaire est aux armes, qui luy convient lever et dresser en temps de guerre : comment il s'y doibt gouverner, c'est-à-dire entreprendre et faire la guerre, c'est pour la seconde partie , qui est de l'action : cette première est de la provision \ Seulement je dis icy que le prince sage doibt , outre les gardes de son corps , avoir certaines gens tous prests et expérimentés aux armes en nombre plus grand ou plus petit , selon l'estendue de son estât, pour reprimer une soudaine rébellion ou esmotion qui pourroit advenir dedans ou dehors son estât , reservant à faire plus grande levée lors qu'il faudra faire la guerre à bon escient et de propos délibéré , offensive ou deffensive , et cependant tenir les arsenats et magasins bien garnis et pourveus de toutes sortes d'armes offensives et deffensives pour esquiper gens de pied et de cheval ^ plus des munitions de guerre, d'engins ' , d'outils. Un tel appareil non seulement est nécessaire pour faire la guerre , car ces choses ne se trouvent ny ne s'apprestent en peu de temps , mais encores il empesche la guerre. Car l'on n'est pas si hardy d'attaquer un estât que l'on sçait bien prest et bien garny. Il se faut apprester à la guerre pour ne l'avoir point , qui cupit pacem, par et bellum ^
Après toutes ces provisions nécessaires et essentielles ,
' Prévoyance.
" De machines de guerre; c'est d'engin, pris dans ce sens , que nous avons fait ingénieur.
-' Que relui qui désire la pai\ se prépare à la guerre. ( Voyez Dio»