‹ De la sagesse; trois livresChapitre 381 sur 456 · LIVRE m, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XIV

se faire mocquer et desestimer , qui est tout le rebours de ce qu'ils prétendent 5 c'est convier les enfans à linement se porter avec eux , et conspirer à les tromper et amuser. Les parens doibvent de bonne heure avoir reiglé leurs âmes au debvoir par la raison , et non avoir recours à ces moyens plus tyranniques que paternels.

Errat longé, meà quidem sententià.

Qui imperium crédit esse gravius aut stabilius

Vi quod fit, quàm illud quod amicilià adjungitur ' .

En la dispensation dernière des biens , le meilleur et plus sain est de suy vre les loix et coustumes du pays. Les loix y ont mieux pensé que nous , et vaut mieux les laisser faillir, que de nous bazarder de faillir en notre propre choix. C'est abuser de la liberté que nous y avons, que d'en servir nos petites fantaisies , frivoles et privées passions , comme ceux qui se laissent emporter à des récentes actions officieuses , aux flatteries de ceux qui sont presens , qui se jouent de leurs testamens , à gratifier ou chastier les actions de ceux qui y prétendent interest , et de loing promettent ou menacent de ce coup : folie. Il se faut tenir à la raison et observance publique , qui est plus sage que nous : c'est le plus seur.

Venons maintenant au debvoir des enfans aux parens , si naturel , si religieux , et qui leur doibt estre rendu non point comme à hommes purs et simples , mais comme à demy-dieux : dieux terriens, mortels , visibles. \oylà pourquoy Philon juif a dict que le commandement du debvoir des enfans étoit escrit moitié en la première table , qui contenoit les commandemens qui regardent le droict de Dieu ; et moitié en la seconde table , où sont les commandemens qui regardent le prochain , comme estant moitié divin et moitié humain. Aussi est-ce un debvoir si certain, si es-

' U se trompe fort , selon moi , celui qui s'imagine que l'autorité fondée sur la crainte est plus solide et plus durable que celle qui est basée sur l'affection. fTÉRE.NCE, Adelphi, acte 1, se. 1, v. 39.)

troictement deu et requis , qu'il ne peut estre dispensé ny vaincu par tout autre debvoir, ny amour, encores qu'il soit plus grand. Car advenant qu'un aye son père et son fils en mesme peine et danger , et qu'il ne puisse secourir à tous deux , il faut qu'il aille au père , encores qu'il ayme plus son fils, comme a esté dict cy-dessus. Et la raison est que le debte du fils au père est plus ancien et plus privilégié , et ne peut estre absous et effacé par un suivant debte.

Or ce debvoir consiste en cinq poincts , comprins sous ce mot d'honorer ses parens. Le premier est la révérence , non seulement externe, en gestes et contenances, mais encores plus interne, qui est une saincte et haute opinion et estimation que l'enfant doibt avoir de ses parens , comme autheurs, cause et origine de son estre et de son bien, qualité qui les faict ressembler à Dieu.

Le second est obeyssance, voire aux plus rudes et difficiles mandemens du père, comme porte l'exemple des Rechabites , qui pour obeyr au père se privèrent de boire vin toute leur vie ' : et Isaac ne fit difficulté de tendre le col au glaive de son père.

Le tiers est de secourir aux parens en tout besoing , les nourrir en leur vieillesse, impuissance, nécessité, les secourir et assister en tous leurs affaires. Nous avons exemple et patron de cela , mesme aux bestes , en la cicoigne, comme sainct Basile faict tant valoir \ Les petits cicoigneaux nourrissent leurs parens vieils , les couvrent de leurs plumes lorsqu'elles leur tombent, ils s'accouplent et se joignent pour les porter sur leur dos , l'amour leur fournissant cet art. Cet exemple est si vif et si exprès , que le debvoir des enfans aux parens a esté signifié par le faict de cette beste âyr/5r£A«py£Ïy recicoTÙare ^ ; et les Hébreux appellent cette

' JÉRKMIE, C. XXXV, V. 6.

' In Hexameron.

^ Avoir soin de ses parents, à la manière des cigognes : ce mot est composé d'ivT» et de tetKa.fyàç , cigogne.

Page 1