LIVRE m , CHAP. XIX
La quatriesme condition , elle dôibt estre en son exécution prudente et discrette, par où sont rejettées plusieurs taulses opinions en cette matière , qui sont de ne se couvrir point des maux et inconveniens qui nous menacent, n'avoir peur qu'il nous surprennent , ne s'enfuyr, voire ne sentir point les premiers coups, comme d'un tonnerre, d'une arquebusade , d'une ruyne. Or c'est mal entendre , car moyennant que l'ame demeure ferme et entière en son assiette et en son discours , sans altération , il est permis de se remuer, ressentir au dehors. Il est permis, voire louable d'esquiver, gauchir et se garantir des maux par tous moyens et remèdes honnestes, et où n'y a remède, s'y porter de pied ferme.
Mens immola manet, lacrymœ volvunlur inanes '.
Socrates se mocqua de ceux qui condamnoient la fuitte : Quoy î fit-il , seroit-ce lascheté de les battre et vaincre en leur faisant place? Homère loue en son Ulysses =" la science de fuyr ^ les Lacedemoniens , professeurs de vaillance en la journée des Platées , reculèrent pour mieux rompre et dissoudre la troupe Persienne, qu'ils ne pouvoient autrement, et vainquirent. Cela ont practiqué les nations les plus belliqueuses. D'ailleurs les Stoïciens mesmes permettent de pallir et trémousser aux premiers coups inopinés , moyennant que cela ne passe plus outre en l'ame. Voicy de la vaillance en gros. Il y a des choses qui sont justement à craindre et fuyr, comme les naufrages, les foudres, et celles où n'y a de remède ni lieu à la vertu , prudence , vaillance.
De la force ou vaillance en particulier.
Pour tailler la matière et le discours de ce qui est icy à dire , cette vertu s'occupe et s'employe contre tout ce que
' Son ame reste inébranlable; mais des larmes involontaires roulent dans ses yeux. (Virgile, .'Eneid., 1. iv, v. 449.)
* Il falloitdire Enée. Homère, dans le viii' livre de V Iliade , appelle Enée savant à fuir.
le monde appelle mal. Or ce mal est double , externe et interne : l'un vient de dehors , l'on l'appelle d'une infinité de noms , adversité , affliction , injure, malheur, accident mauvais et sinistre -, l'autre est au dedans en l'ame , mais causé par celuy du dehors , ce sont les passions fascheuses de craincte , tristesse , cholere , et tant d'autres. Il nous faut parler de tous les deux , fournir remèdes et moyens de les vaincre , dompter et reigler. Ce sont les argumens et advis de nostre vertu de force et vaillance. Il y aura donc icy deux parties : l'une des maux ou mauvais accidens , l'autre des passions qui en naissent. Les advis généraux contre toute fortune bonne et mauvaise ont esté dicts cy-dessus : nous parlerons icy plus spécialement et particulièrement.