‹ De la sagesse; trois livresChapitre 417 sur 456 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

De la perte d'amys.

Je comprends icy parens , enfans et toutes chères personnes. Premièrement , faut sçavoir sur quoy est fondée cette plaincte ou affliction prétendue , sur leur interest ou sur le nostre. Sur le leur ? je me doute que nous dirons ouy; mais il ne nous en faut pas croire. C'est une ambitieuse feincte de pieté , par laquelle nous faisons mine de plaindre et nous douloir ^ du mal d'autruy, du dommage public; mais si nous tirons le rideau, et sondons bien au vif, se trouvera que c'est le nostre particulier qui y est enveloppé , qui nous touche. Nous plaignons nostre chandelle qui s'y brusle et

' Tite-Live en donne la raison. « L'envie , dit-il , ne touche point aux choses médiocres, elle ne s'attache qu'à celles qui sont élevées. » Inlacta invidiâ média sunt, ad summa ferè lendit. (Titk-Live, 1. xlv, c. 31.)

* El avoir deuil et chagrin, dolere.

s'y consomme , ou est en danger. C'est plustost une espèce d'envie que de vraye pieté : car ce que nous lamentons tant soubs le mot de la perte de nos amis , de leur absence et esloignement de nous , c'est leur vray et très grand bien. Mœrere hoc eventum invidi magis quàm amici est '. Le vray usage de la mort, c'est mettre fin aux misères. Si Dieu eust faict nostre vie plus heureuse , il l'eust faicte plus longue.

C'est donc à vray dire sur nostre interest qu'est fondée cette plaincte , cette affliction. Or cela est desja messeant , c'est espèce d'injure d'avoir regret au repos de ceux qui nous ayment , pource que nous en sommes incommodés , suis incommodis angi, non amicum sedseipsum amantis est'.

Après il y a à cela un très bon remède , que la fortune ne nous peut oster, c'est que survivant à nos amis , nous avons moyen d'en faire d'autres : l'amitié est un des plus grands biens de la vie , aussi est-il des plus aysés à acquérir. Dieu faict les hommes , et les hommes font les amis. A qui la vertu ne manque point, les amis ne manqueront jamais, c'est l'instrument avec lequel on les faict , et avec lequel quand on a perdu les anciens , on en refaict de nouveaux. La fortune nous a-t-elle osté nos amis ? faisons-en de nouveaux : par ce moyen nous ne les aurons pas perdus , mais multipliés.

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