CHAPITRE XXYIIL
Contre la craincte.
Prenons loysir d'attendre les maux , peut-estre qu'ils ne viendront pas jusques à nous : nos crainctes sont aussi sub-
• L. 1, c. 25, 26 et SUIT.
t>64 DE LA SAGESSE.
jectes à se tromper comme nos espérances '. Peut-estre que le temps que nous pensons debvoir apporter de l'alïliction , nous amènera de la consolation. Combien peut-il survenir de rencontres qui pareront au coup que nous craignons ? Le foudre se destourne avec le vent d'un chapeau , et les fortunes des grands estats avec un petit moment. Un tour de roue met en haut ce qui estoit en bas , et bien souvent d'où nous attendons nostre ruyne , nous recepvons nostre salut. Il n'y a rien si subject à estre trompé que la prudence humaine. « Ce qu'elle espère lui manque, ce qu'elle crainct s'escoule , ce qu'elle n'attend point luy arrive. Dieu tient son conseil à part : ce que les hommes ont délibéré d'une façon , il le resoult d'une autre. Ne nous rendons point malheureux devant le temps-, et peut-estre ne le serons-nous point du tout. L'advenir qui trompe tant de gens , nous trompera aussitost en nos crainctes qu'en nos espérances. C'est une maxime fort célèbre en la médecine , qu'es maladies aiguës les prédictions ne sont jamais certaines : ainsi est-il aux plus furieuses menaces de la fortune j tant qu'il y a vie , il y a espérance : l'espérance demeure aussi longtemps au corps que l'esprit : quandiù spiro, spero \ »
Mais pource que cette craincte ne vient pas tousjours de la disposition de nature, mais souvent de la trop délicate nourriture (car pour n'avoir esté de jeunesse nourry à la peine et au travail , nous appréhendons des choses souvent sans raison) , « il faut de longue main nous accoustumer à ce qui nous peut plus espouvanter, nous représenter les dangers les plus effroyables où nous pouvons tomber, et de gayeté de cueur tenter quelques fois les hazards , pour y essayer nostre courage, devancer ses mauvaises adventures , et saisir les armes de la fortune. 11 nous est bien plus
' Insperata accidunt magis saepè quàm quae speres.
(Plalt., in Mosiellariâj act. i, se. 3, v. 40.)
' Tant que je respire, j'espère. — Tout ce qui est entre des guillemels a été pris dans Du Vair, de la Constance el ConsoL, p. 967.