‹ De la sagesse; trois livresChapitre 435 sur 456 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

De la prospérité et advis sur icelle.

La prospérité qui nous arrive doucement par le commun cours et train ordinaire du monde, ou par nostre prudence et sage conduicte , est bien plus ferme et asseurée et moins enviée que celle qui vient comme du ciel avec esclat , outre

■ Voici un très beau passage de Cicéron qui nous fait connoître l'opinion des stoïciens sur l'intempérance : Omnium aulem perlurbalionum fonlem esse dicunt {Sloici) inlemperanliam .• quœ est à lolâ mente cl à reclà ratione defeclio, sic aversa à prœscriptione ralionis,ut nulln modo appetiliones animi ncc régi nec contineri queant. Qucmadmodùm igilur lemperantia scdal appetiliones et efficit ut hœc rcctœ rationi pareanl , eonservatque considerala judicia mentis -, sic inimica itilemperantia omnem animi stalum inftammat , conlurbat, irritai. Ilaque et œgritiidines et melus et reliquœ perlurbaiiones omncs qignuntur ab eâ. (Cicéron, Tusciil. ÇuœsL, 1. Jv, n" 22.)

' Le simple nécessaire exige peu de soins; c'est la délicatesse qui nous asservit aux travaux.... — Nous sommes nés pour des jouissances faciles; mais, dégoûtés de ces jouissances , nous avons trouvé l'art d'en faire, en toutes choses, de très difficiles à nous procurer. (Sénèque, Episf. xc.)

et contre l'opinion de tous , et l'espérance mesme de celuy qui en est estrené.

La prospérité est très dangereuse : tout ce qu'il y a de vain et de léger en l'ame se sousleve au premier vent favorable. Il n'y a chose qui tant perde et fasse oublier les hommes que la grande prospérité, comme les bleds se couchent par trop grande abondance , et les branches trop chargées se rompent 5 dont il est bien requis , comme en un pas glissant , de se bien tenir et garder, et sur-tout de l'insolence , de la fierté et présomption. Il y en a qui se noyent à deux doigts d'eau , et à la moindre faveur de la fortune s'enflent, se mescognoissent , deviennent insupportables , qui est la vraye peincture de folie.

De là il vient qu'il n'y a chose plus caduque et qui soit de moindre durée que la prospérité mal conseillée , laquelle ordinairement change les choses grandes et joyeuses en tristes et calamiteuses , et la fortune d'amoureuse mère se change en cruelle marastre.

Or le meilleur advis pour s'y bien porter est de n'estimer gueres toutes sortes de prospérités et bonnes fortunes , et par ainsi ne les désirer aucunement 5 si elles arrivent de leur bonne grâce, les recepvoir tout doucement et allègrement , mais comme choses estrangeres , nullement nécessaires , desquelles l'on se fust bien passé , dont il ne faut faire mise ni recepte , ne s'en hausser ny baisser. Non est tuuTïi, fortuna quod fecit tuum^. — Qui tutam vitam agere çolet, ista viscata bénéficia devitet. — Nil dignum putare quod speres. Quid dignum habet fortuna quod concupiscas ' ?

' Ce que t'a donné la fortune, ne le crois pas à toi. (Publius Syrcs, Sentent. )

* Voulez-vous mener une vie tranquille? défendez-vous des bienfaits captieux de la fortune. — Ne regardez aucune de ses faveurs comme digne de vos vœux. Qu'a-t-elle , en effet, qui mérite vos désirs? Sén., Ep. viii ; Nat. Quœst., 1. m, in Prœfat.

Page 1