CHAPITRE XIY
De la laciilte intelloctive et vrayement humaine.
Deux choses sont à dire avant tout autre discours , son siège ou instrument, et son action. Le siège de l'ame raisonnable , ubi sedet pro tribunali ' , est le cerveau et non pas le cueur, comme, avant Platon et Hippocrates, l'on avoit communément pensé-, car le cueur a sentiment, mouvement , n'est capable de sapience. Or le cerveau , qui est beaucoup plus grand en l'homme , qu'à tous autres animaux, pour estre bien laict et disposé, alïin que l'ame raisonnable agisse bien , doibt approcher de la forme d'un navire , et n'estre point rond , ny par trop grand , ou par trop petit , bien que le plus grand soit moins vitieux , estre composé de substances et de parties subtiles , délicates et déliées , bien joinctes et unies sans séparation ny entredeux , ayant quatre petits creux ou ventres, dont les trois sont au milieu, rangés de front et collatéraux entre eux, et derrière eux , tirant au derrière de la teste , le quatriesme seul , auquel se faict la préparation et conjonction des esprits vitaux , pour estre puis faicts animaux , et portés aux trois creux de devant , ausquels l'ame raisonnable faict et exerce ses facultés , qui sont trois , entendement, mémoire, imagination , lesquelles ne s'exercent point séparément et distinctement, chascune en chascun creux ou ventre , comme aucuns ont vulgairement pensé , mais communément et par ensemble toutes trois en tous trois , et en chascun d'eux à la façon des sens externes qui sont doubles , et ont deux creux, en chascun desquels le sens s'exerce tout entier. D'où vient que celuy qui est blessé en l'un ou deux de ces trois ventres , comme le paralytique, ne laisse pas d'exercer
' Où elle siège comme sur un Iribiinal, (Math., xxvii, 19.)
toutes les trois , bien que plus foiblement , ce qu'il ne feroit si chascune faculté avoit son creux à part.
Aucuns ont pensé que l'ame raisonnable n'estoit point organique , et n'avoit besoing , pour faire ses fonctions , d'aucun instrument corporel , pensant par là bien prouver l'immortalité de l'ame : mais sans entrer en un labyrinthe de discours , l'expérience oculaire et ordinaire dément ceste opinion et convainq du contraire -, car l'on sçait que tous hommes n'entendent ny ne raisonnent de mesme et également , ains avec très grande diversité 5 et un mesme homme aussi change , et en un temps raisonne mieux qu'en un autre , en un aage , en un estât et certaine disposition , qu'en un autre , tel mieux en santé qu'en maladie , et tel autre mieux en maladie qu'en santé : un mesme en un temps prévaudra en jugement , et sera foible en imagination. D'où peuvent venir ces diversités et changemens, si non de l'organe et instrument, changeant d'estat? et d'où vient que l'yvrognerie , la morçure du chien enragé , une fièvre ardente , un coup en la teste , une fumée montant de l'estomach , et autres accidens , feront culbuter et renverseront entièrement le jugement, tout l'esprit intellectuel et toute la sagesse de Grèce , voyre contraindront l'ame de desloger du corps ? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher ny arriver à cette haute faculté spirituelle de l'ame raisonnable , mais seulement aux organes et instrumens , lesquels estant détraqués et desbauchés , l'ame ne peust bien et reiglement agir, et estant par trop forcée et violentée , est contraincte de s'absenter et de s'en aller. Au reste, se servir d'instrument ne prejudicie point à l'immortalité; car Dieu s'en sert bien , et y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l'air, région et climat , Dieu produict les hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle , car en Grèce et en Italie il les produict bien plus ingénieux qu'en Moscovie et Tartarie ; aussi l'esprit , selon la diversité des dispositions organiaues , des instrumens
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corporels , raisonne mieux ou moins. Or l'instrument de l'ame raisonnable , c'est le cerveau et le tempérament d'iceluy, duquel nous avons à parler.
Tempérament est la mixtion et proportion des quatre premières qualités , chaud , froid , sec et humide -, ou bien une cinquiesme résultante , comme l'harmonie de ces quatre. Or, du tempérament du cerveau vient et despend tout Testât et l'action de l'ame raisonnable -, mais ce qui cause et apporte une grande misère à l'homme , est que les trois facultés de l'ame raisonnable, entendement, mémoire , imagination, requièrent et s'exercent par temperamens contraires. Le tempérament qui sert et est propre à l'entendement est sec , d'où vient que les advancés en aage prévalent en entendement par dessus les jeunes , d'autant que le cerveau s'essuye et s'assèche tousjours plus 5 aussi les melancholiques secs , les adligés , indigens , et qui sont à jeun ( car la tristesse et le jeusne dessèche), sont prudens et ingénieux , splendor siccus , animus sapientissimiis... Texatio dat intelleclum ' -, et les bestes du tempérament plus sec , comme fourmis , abeilles , elephans , sont prudentes et ingénieuses ; comme les humides , tesmoin le pourceau , sont stupides , sans esprit ; et les méridionaux , secs et modérés en chaleur interne du cerveau , à cause du violent chaud externe.
Le tempérament de la mémoire est humide , d'où vient que les enfans l'ont meilleure que les vieillards , et le matin après l'humidité acquise par le dormir de la nuict , plus propre à la mémoire , laquelle est aussi plus vigoureuse aux Septentrionaux : j'entends ici une humidité non aqueuse , coulante, en laquelle ne se puisse tenir aucune impression , mais aërée , gluante , grasse et huileuse , qui facilement reçoit et retient fort , comme se voyt aux peinctures faictes en huile : le tempérament de l'imagination est chaud, d'où
' Tempérament sec , esprit très sage.... Les abstinences et austérités donnent de l'intelligence.
vient que les frénétiques, maniacles et malades de maladies ardentes , sont excellens en ce qui est de l'imagination , poésie , divination , et qu'elle est forte en la jeunesse et adolescence (les poètes et prophètes ont fleuri en cest aage), et aux lieux metoyens % entre Septentrion et Midy.
De la diversité des temperamens , il advient qu'on peust estre médiocre en toutes les trois facultés , mais non pas excellent , et que qui est excellent , en l'une des trois , est foible es autres. Que les temperamens de la mémoire et l'entendement soient fort differens et contraires , cela est clair, comme le sec et l'humide , de l'imagination : qu'il soit contraire aux autres , il ne le semble pas tant , car la chaleur n'est pas incompatible avec le sec et l'humide , et toutesfois l'expérience monstre que les excellens en l'imagination sont malades en l'entendement et mémoire , et tenus pour fous et furieux : mais cela vient que la chaleur grande qui sert l'imagination , consomme et l'humidité qui sertà la mémoire, et la subtilité des esprits et figures , qui doit estre en la sécheresse qui sert à l'entendement , et ainsi est contraire et destruit les deux autres.
De tout cecy il est évident qu'il n'y a que trois principaux temperamens , qui servent et fassent agir l'ame raisonnable , et distinguent les esprits : savoir le chaud , le sec et l'humide. Le froid ne vaut à rien, n'est point actif, et ne sert qu'à empescher tous les mouvemens et fonctions de l'ame : et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert à l'entendement , que les froids de cerveau , comme les melancholiques et les méridionaux , sont prudens , sages , ingénieux , là le froid se prend non simplement , mais pour une grande modération de chaleur. Car il n'y a rien plus contraire à l'entendement et sagesse , que la grande chaleur, laquelle au contraire sert à l'imagination 5 et selon les trois temperamens , il y a trois facultés de l'ame raisonnable : mais
' Milojiem.