LIVRE 1, CHAP. XIV
tion de l'ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et estages : le plus haut , des juges , auquel y a peu de bruit , mais grande action 5 car sans s'esmouvoir et agiter, ils jugent, décident, ordonnent, déterminent de toutes choses -, c'est l'image du jugement , plus haute partie de l'ame : le second , des avocats et procureurs , auquel y a grande agitation et bruit sans action; car ils ne peuvent rien vider, ni ordonner, seulement secouer les affaires , c'est la peincture de l'imagination , faculté remuante , inquiette , qui ne s'arreste jamais , non pas pour le dormir profond , et faict un bruit au cerveau comme un pot qui bout , mais qui ne résout et n'arreste rien. Le troisiesme et dernier estage est du greffe et registre de la cour, où n'y a bruit ny action ^ c'est une pure passion , un gardoir et réservoir de toutes choses , qui représente bien la mémoire.
Son action est la cognoissance et l'intelligence de toutes choses : l'esprit humain est capable d'entendre toutes choses visibles , invisibles , universelles , particulières , sensibles , insensibles. Intellectus est omnia '. Mais soi-mesme, ou point selon aucuns (tesmoin une si grande et presqu'infinie diversité d'opinions d'iceluy, comme s'est veu cy-dessus , des doubtes et objections qui croissent tous les jours) ou bien sombrement , imparfaictement et indirectement par retlexion de la cognoissance des choses à soi-mesme, par laquelle il sent et cognoist qu'il entend , et a puissance et faculté d'entendre , c'est la manière que les esprits se cognoissent. Le premier souverain esprit. Dieu, se cognoist premier, et puis en soy toutes choses ; le dernier humain tout au rebours , toutes autres choses plustost que soy, et en icelles , comme l'œil en un miroir : comment pourroit-il agir en soy sans moyen et en droicte ligne ?
Mais la question est du moyen par lequel il cognoist et entend les choses. La plus commune opinion venue d'Aris-
' L'intelligence est tout, c'est-à-dire comprend tout, s'étend à toul.
tote , est que l'esprit cognoist et entend par le ministère des sens , que de soy il est comme une carte blanche et vuide , qu'il ne lui arrive rien qui ne soit passé par les sens, nil est in intellectu, quod non fuerit in sensu \ Mais elle est premièrement fausse -, car, comme tous les sages ont dict , ainsi qu'il a esté touché cy-dessus , et renvoyé en ce lieu , les semences de toutes sciences et vertus sont naturellement esparses et insinuées en nos esprits , dont ils peuvent vivre riches et joyeux de leur propre -, et pour peu qu'ils soyent cultivés , ils foisonnent et abondent fort. Puis elle est injurieuse à Dieu et à nature ; car c'est rendre l'ame raisonnable de pire condition que toute autre chose , que la végétative et sensitive , qui s'exercent d'elles-mesmes , et sont sçavantes à faire leurs fonctions , comme a esté dict. Que les bestes lesquelles sans discipline des sens cognoissent plusieurs choses, les universels par les particuliers , par l'aspect d'un homme cognoissent tous hommes , sont advisés à éviter les dangers et choses invisibles , et poursuivre ce qui leur est convenable pour eux et leurs petits : et seroit chose honteuse et absurde que cette faculté si haute et divine questast et mendiast son bien de choses si viles et caduques , comme sont les sens : et puis enfin que peust l'intellect apprendre des sens , lesquels n'aperçoivent que les simples accidens? car les formes, natures , essences des choses nullement , moins encores les choses universelles , les secrets de nature , et toutes choses insensibles : et si l'ame estoit sçavante par l'ayde des sens , il s'ensuivroit que ceux qui ont les sens plus entiers et plus vifs , seroient plus ingénieux et plus sçavants , et se voyt le contraire souvent, qu'ils ont l'esprit plus lourd et sont plus mal habiles , et se sont plusieurs privés à escient de l'usage d'iceux , affin que l'ame fist mieux et plus librement ses affaires. Que si l'on dict que l'ame estant sçavante par nature , et sans les sens , tous les hommes seroient sçavants, et tous-
■ II n'y a rien dans rintellecl (l'esprit) qui n'y soit arrivé par les sens.