‹ De la science du langage et son état actuelChapitre 2 sur 2 · ACTUEL · texte numérisé non relu

ACTUEL

Car jamais le particulier ne réalise complètement les types, et la généralisation qui est au fond de la méthode comparative peut seule espérer d’atteindre jusque-là. C’est ainsi qu’en histoire naturelle les organes rudimentaires restent une énigme indéchiffrable tant que l'on considère un seul groupe d’animaux ou de plantes. Pour en éclaircir le mystère, il est indispensable de comparer entre eux des groupes plus ou moins éloignés, où ce qui n’était que rudiment chez l’un soit surpris en plein développement chez l’autre. De tels résultats parlent aux yeux, et c’est pourquoi le procédé comparatif a commencé par les sciences naturelles. Assurément le rapprochement philosophique est do tous les temps, et dès Aristote on en trouve les traces les plus manifestes. Mais l’application systématique de ce procédé et sa réduction en méthode constituée ne daient pas de si loin. Il paraît difficile de leur assigner une époque plus reculée que les leçons de Vicq d’Azyr sur l’anatomie, comparée, en 1773 ; avec lui commence la grande école des Cuvier et des Geoffroy Saint-Hilairc, qui a dû son éclat à la comparaison à la fois rigoureuse et hardie des organes entre eux.

Si nous avons pris pour exemple les sciences naturelles, c’est que la linguistique en est une. Le progrès le plus réel peut-être qu’elle doive à l’esprit philosophique de notre temps est dans cette assimilation. Condamnée à la stérilité tant qu'on a considéré la parole comme le produit de l’usage et du caprice, elle est devenue féconde du jour où l’on s’est avisé de la régularité organique des langues, et où l’on s’est aperçu que le langage se développe suivant des lois observables, aussi précises que les lois physiologiques, et dérivées comme elles de la nature des choses et non de l’arbitraire humain.

La période d’incubation de la linguistique remonte en Europe jusqu'au Cratyle de Platon, et elle y débuta par la question métaphysique de l’origine du langage. Vient-il de la nature ou de la convention? tel était le problème que se posait le philosophe et qu'il ne résolut pas, car c’est à peine si on commence aujourd’hui à pénétrer ce mystère. Aristote rentra dans des limites plus modestes : scs travaux sur la logique l’amenèrent accessoirement à tenter une analyse des parties du discours, qu’il ne poussa pâs loin; l’achèvement de ce travail fut l’œuvre collective des philologues alexandrins et des professeurs de langue grecque qui s’établirent à Rome lorsque leur patrie conquise subjugua intellectuellement ses rudes vainqueurs. Les Romains s’en mêlèrent aussi. L’érudit Varron écrivit sur la langue latine un traité étymologique dont une partie est parvenue

jusqu'à nous. Jules César lui-méme fut un grammairien distingué : il participait à toutes les activités de son temps. Au milieu de sa guerre des Gaules, il dicta sous la tente un traité grammatical de analogia qui fut dédié à Cicéron. Il y inventait un mot qui subsiste encore aujourd’hui : c’est le nom d'ablatif pour désigner le sixième cas latin qui, n’existant pas en grec, n’avait pas été nommé dans celte langue.

On connaît les grammairiens de l’époque impériale : Quintilien au i" siècle de notre ère; au n e Apollonius Dyscole ; au iv e Donatus, de qui la grammaire, « le Donat, » eut cours pendant tout le moyen âge: au vi% sous Jus'inicn, Priscien, dont l’ouvrage a joui jusqu'à nos jours de l'autorité principale en ces matières. Leur œuvre a été surtout le classement des parties du discours et la constitution de la syntaxe.il a fallu des siècles d’analyse pour distinguer les verbes, les noms, les adjectifs, articles, pronoms, adverbes, prépositions et conjonctions, les cas, les nombres, les genres, les degrés, les personnes, et pour indiquer nettement le jeu de toutes ces parties dans l’ensemble de la phrase. Ce travail, accompli par les grammairiens grecs pour ses parties essentielles, a été tellement élucidé par les modernes et surtout par l’école française, qu’on aurait peine à concevoir aujourd’hui un progrès possible pour cette partie de la science.

La grammaire classique aboutissait à la logique et à la critique littéraire, mais sans pénétrer dans l'intérieur des mots. Elle avait fait l’architecture du langage, elle n’en avait pas tenté la chimie; elle avait décrit l’agencement de la phrase, mais elle ignorait de quelles combinaisons intimes les mots sont le résultat. Des rêveries mystiques du Cratyle aux étymologies puériles de Varron, et de là aux pédantesques niaiseries de Ménage, aucun pas efficace n’avait été fait, parce qu’on ne sortait pas de l’arbitraire et qu’on ne se traçait aucune méthode précise d’investigation. Nul mot n’était analysé correctement; les rapprochements étaient livrés au hasard des «onsonnances et au caprice de l’oreille. D’ailleurs toutes les langues sont loin de se prêter à l’analyse, et le hasard n’avait mis sous la main des grammairiens classiques aucune de celles où la décomposition s’opère comme d’elle-mème et au premier abord.

Faute d’avoir analysé les mots, les anciens n’auraient jamais réussi dans la comparaison des langues. Il ne leur vint môme pas à l’esprit de l’essayer ni de se poser la question de la diversité du langage, et de sa réduction possible à l’unité. Il semble qu’ils aient à peine tenu compte de cette diversité, et qu’en pleine civilisation ils aient gardé

l’idée qui domine chez les peuples barbares, que ceux qui parlent des langues étrangères n’ont aucun idiome régulier, qu’ils ne font que balbutier des paroles absurdes et doivent à peine parvenir à s’entendre entre eux. C'est sous l'empire de ce singulier point de vue que les Indiens appelaient leurs voisins Mlecchas , « bredouilleurs, » mot qui, passant dans les idiomes germaniques, est devenu Welsch, dont les Germains se servirent pour désigner les Celtes et les Romains, tandis qu’eux-mêmes se nommèrent Deutsch, » ceux qui parlent clairement. » Le pâp&xpoî des Grecs, analogue au balbus des Latins, a de même le sens de bègue. Les Slaves vont plus loin encore : ils appellent leurs voisins allemands niemiec , « les muets. »

Par là s’explique un fait qui peut sembler étrange : les Grecs et les Romains, en rapport avec tant de peuples, non-seulement ne soupçonnèrent pis l’aflinité de leur langage avec celui des Perses, des Germains, etc., mais ils n’eurent môme jamais l’idée d’étudier théoriquement un seul idiome étranger. La linguistique, dit M. Max Muller (t), ne date vraiment que du jour où le christianisme remplaça le nom de barbares par celui de frères. C’est la Pentecôte qui délia les langues et proclama leur égalité. Le christianisme favorisa encore : .ans le savoir la linguistique, en faisant entrer en scène un idiome de formation toute différente du grec et du latin, l’hébreu, qui fut regardé comme la langue mère, de laquelle on s'efforça de faire dériver les autres.

Bien que nulle part la Bible ne décide expressément si le premier homme parlait hébreu, et que la tradition de Babel sur la confusion des langues augmente encore l’incertitude à cet égard, aucun des pères de l’Église et des docteurs qui les suivirent ne douta qu'Adam ne se fût servi de l’hébreu pour nommer les animaux dans le paradis terrestre. Lorsqu’au xvi e siècle les études phi lologiques se réveillèrent de leur long sommeil, on travailla avec ardeur sur cette donnée. Quelques excentriques s’écartaient seuls de l’idée reçue. Par exemple Goropius Becanus établissait sérieusement qu’Adam avait parlé hollandais. D’autres soutenaient les prétentions du basque et du basbreton. Un certain André Kempe déclarait que Dieu avait parlé sué-

(1) Dans ses Lectures on the science of langunge ; cet ouvrage a obtenu, en 1862, le grand prix Volney à l'Académie des inscriptioi s et belles-lettres. Il en va paraître incessamment une traduction française par MM. Georges Harris, professeur au lycée d’Orléans, et Georges Perrot, ancien élève de l’École française d’Athènes. Dans le cours du présent travail nous avons fait beaucoup d’emprunts à ce livre remarquable -, mais en plusieurs endroits nous n'avons pu nous dispenser de nous en écarter et même de le combattre.

dois, et qu’Adam lui avait répondu en danois, tandis que le serpent parlait français à la femme. Mais ces plaisanteries, qui seraient des plus froides si elles n’avaient été prises au sérieux par leurs auteurs, ne détournaient pas le courant des esprits, qui faisait de l’origine hébraïque du langage une espèce de dogme. Ouvrages sur ouvrages furent entassés pour prouver que de là sortaient le grec, le latin et les autres langues. Le signal fut donné par un Français, car la France tenait alors le sceptre de l’érudition. Guillaume Postel mit au jour, en 1538, les premiers essais de grammaire comparative à ce point de vue. Estienne Guichard publia, en 1606, son Harmonie étymologique. Pour remonter du grec à l’hébreu, il conseillait de lire le premier de droite à gauche, comme le second. Ce beau procédé n’est pas tout à fait oublié : en dépit des progrès de la science, des préjugés religieux ont porté quelques entêtés à essayer de le renouveler de nos jours, afin de maintenir la théorie de l’hébraïsme.

Le grand Leibnitz sortit enfin de cette ornière et se prononça nettement contre le préjugé régnant, ne trouvant pas plus de raison à prendre l’hébreu pour la langue originaire qu’à la voir dans le hollandais, comme Goropius. 11 posa en ces termes les bases de la méthode applicable aux études linguistiques : « Cette élude, déclarait-il, ne doit pas être menée par d’autres principes que celle des sciences exactes. Pourquoi commencer par l’inconnu au lieu du connu? Il tombe sous le sens qu’on doit débuter par les langues modernes qui sont à notre portée, afin de les comparer les unes aux autres et de découvrir leurs différences et leurs affinités, et de s’attaquer ensuite à celles qui les ont précédées dans le passé, pour montrer leur filiation et leur origine, et remonter ensuite pas à pas jusqu’aux plus anciennes, dont l’analyse nous conduira aux seules conclusions acceptables (1). »

Ces conseils étaient trop prudents pour être suivis à la lettre, et un philosophe linguiste en renom au siècle dernier, Court de Gébelin, fut loin d’en faire son profit. Au lieu d’étudier patiemment la réalité, il se lança du premier coup à la recherche des origines, sans autres auxiliaires qu’une érudition confuse et une imagination sans bornes. Le point de vue n’était plus le même qu’aux temps précédents : au respect de l’orthodoxie avait succédé la liberté philosophique; mais rien n’était changé dans l’arbitraire de la méthode. On s’étonnerait qu’un homme ait pu se jeter audacieusement dans les

(1) Dissertation sur les origines des peuples, tirées surtout du caractère de leurs langues, 1710.

déductions a priori avec un si mince bagage de faits et d’observations, si l’on ne songeait que l’esprit est toujours pressé de bâtir des théories avec les matériaux qu’il a amassés, si insuffisants qu’ils soient. De celle façon les sciences avancent peut-être aussi vite qu’avec des méthodes plus sages, mais dont la discrétion même engourdirait les intelligences, et ne leur communiquerait pas ce feu sacré sans lequel il n’y a pas de travail effirace. D’ailleurs tout n’est pas à mépriser dans le Monde primitif de Court de Gébelin. L’ensemble de son œuvre est chimérique, mais en plus d’un détail il a pressenti les résultats futurs de la philologie comparée. C’est un de ces précurseurs qui ne laissent pas de monument, mais qui contribuent à l’impulsion de la science.

Si l’influence de Leibnitz ne suscita pas de linguiste méthodique, elle eut plus de succès dans une autre direction. Résolu à faire entrer la science dans les voies exactes de l’observation, il avait provoqué de toutes ses forces à la collection des faits, c'est-à-dire des vocabulaires et des spécimens de toutes les langues possibles. Il s’adressait aux voyageurs, aux missionnaires; il demanda à Pierre le Grand, en 1713, de recueillir des dictionnaires de toutes les langues de son empire, et de faire traduire en chacune d’elles les dix commandements, l’oraison dominicale et autres parties du catéchisme, * ut omnis lingua laudet Dominum, et alin aussi, disait-il, que par la comparaison des langues on puisse découvrir l’origine des nations qui, sortant de la Scythie, qui est sujette à Votre Majesté, ont envahi les pays occidentaux. »

Pierre le Grand n’avait ni assez de loisir, ni assez de littérature pour répondre à cet appel. Soixante-douze ans plus tard seulement fa grande Catherine songeai réaliser le rêve de Leibnitz. Elle chargea de ce travail le professeur Pallas et s’y amusa elle-même. Le résultat fut un gros livre, Glossarium comparativum linguarum totius orbis, contenant des mots tirés de cent soixante et onze langues d’Asie, cinquante cinq d’Europe, trente d’Afrique et vingt-trois d’Amérique, en tout deux -cents soixante-dix-neuf. Il en sortit quelques rapprochements curieux. Catherine elle-même en constatait le piquant dans une lettre : « Ce qui veut dire ciel dans une langue, veut dire nuage, brouillard, voûte, dans les autres; le mot Dieu dans certains dialectes signifie bon, très-haut; dans d’autres, soleil ou feu. » Mais l’utilité de ces comparaisons était en définitive fort mince, et ne menait à aucune conclusion rigoureuse. On peut en dire aulant de deux volumineux ouvrages inspirés par le même esprit, et qui ont eu dans leur temps une grande réputation: nous voulons parler du

Catalogo du jésuite espagnol Hervas (1800) et du Mithridates d'Adelung (1806); ce sont deux résumés des langues connues du globe, contenant sur chacune d’elles une notice ethnographique, quelques maigres notions grammaticales, et pour spécimen une traduction du Pater noster ; conception à tous égards défectueuse, car, outre que les renseignements grammaticaux y sont pleins d’erreurs et tellement incomplets qu’on n’en peut tirer presque aucun profit, le choix de l’oraison dominicale pour spécimen commun des langues n’a rien d’heureux au point de vue philologique. Cette sublime prière, parfaitement claire pour des Européens, est beaucoup trop abstraite pour les idiomes sauvages où l’on prétend la faire passer; la plupart manquent de mots pour la rendre; et elle a le tort de ne représenter qu’un thème composé tant bien que mal par les missionnaires, au lieu de la pensée et de l’expression originales des naturels. De là vient que, malgré leur incontestable érudition, et tout en tenant compte de l’impulsion qu’ils ont pu donner aux études, le Catalogo d’Hervas et le Mithridates d’Adelung ne sont pas restés dans l’usage de la science. Ils en marquent pour ainsi dire une période critique, où les molécules étaient réunies, mais flottaient encore sans cohésion, attendant, pour se cristalliser régulièrement, une occasion, une étincelle électrique. L’étincelle éclata au moment voulu : ce fut la découverte du sanscrit.

Pour renouveler de fond en comble la linguistique, le sanscrit offrait d’abord une langue parfaitement nette en ses formes. Des idiomes assez clairs pouriant, le turc par exemple, étaient depuis longtemps entre les mains des savants. On n’avait pu en tirer parti, parce que le turc n’est comparable qu’à de pauvres patois d’Asie, inconnus, sans littérature, sans rôle suivi dans la grande histoire. Mis en face de nos langues classiques, il ne les éclaire d’aucune lumière directe, tandis que le sanscrit, leur frère aîné, révèle du premier coup tous leurs secrets. Le rapprochement immédiat, qui était resté stérile entre le grec et l’allemand, l’ancien perse, les langues slaves, môme entre le grec et le latin, devint fécond par son intermédiaire.

En même temps qu’une langue vraiment comparative, la découverte du sanscrit apportait une méthode d'analyse grammaticale nouvelle. L’Inde présente le phénomène, unique au monde, d’une littérature antique dont la tradition n’a pas été rompue, et qui est parvenue jusqu’à nous presque entière. Le nombre des ouvrages sanscrits actuellement existants ne monte guère à moins de dix mille. Dans cette énorme quantité, le premier rang appartient sans contredit

aux Védas, comme au monument le plus ancien de la race indoeuropéenne, et à l’écho le plus fidèle de ses souvenirs primitifs. Mais en dehors des Védas, si l’on demandait ce qu’il y a de plus important et de plus original dans la littérature sanscrite, nous répondrions sans hésiter : la grammaire!

Rien ne serait plus intéressant à suivre que Phisloire de la grammaire dans l’Inde. Les antiques Aryas en furent toujours préoccupés; dès le tempsdu Rig-Véda ils invoquaient SarasvatI, déessedu langage; mais ils commencèrent à la considérer scientifiquement lorsqu’ils songèrent à conserver intacts les hymnes védiques. Ces chants sacrés, héritage des ancêtres transmis par la tradition orale, étaient l’objet d’une immense vénération. On attribuait à leur récitation des effets miraculeux qu’aurait détruits une seule faute commise en prononçant ces précieuses paroles. Dans cette croyance il y avait plus qu’une simple superstition; il faut y tenir compte aussi d’une oreille délicate. On se représenterait à tort comme de grossiers paysans les ancêtres de notre race, qui vécurent dans les forêts et les pâturages montagneux du plateau central asiatique. Ces chefs de famille ou, comme disent les Védas, ces « maîtres de maison, » qui composèrent les hymnes et qui les transmirent, étaient des gardiens scrupuleux de la pureté des mœurs et du langage. Les soins domestiques, qui rabaissent l’esprit, étaient l’apanage des femmes et des serviteurs ; les maîtres se réservaient le commandement des travaux, la guerre et les sacrifices, et quelques-uns ajoutaient à ces hautes occupations la composition des chants qui plaisaient aux dieux et aux hommes. Ces inventeurs de poésies, et leuis familles, qui en gardèrent le souvenir comme une possession sacrée, attachaient certainement autant d’importance à la distinction du langage qu’à celle des actes qui les élevait au-dessus de la foule. La divisions des castes résulta plus tard de ces tendances aristocratiques. Au sein d'une seule et môme race on vit s’élever des barrières infranchissables entre les Brahmanes prêtres et savants, les Kshaltriyas seigneurs et guerriers, et les Vàiçyas composant la foule du peuple qui travaillait de son corps et de ses mains. Un pareil souci de bien dire se manifesta en Arabie dans des circonstances analogues; les nobles cavaliers arabes, poêles à leurs heures et gardiens jaloux de leurs traditions héréditaires, devinrent, sous la ten’e, puristes comme des académiciens. Seulement ce qui, chez cette race délicate et sensitive, tourna aux élégances recherchées des Séances de Hariri , chez la race plus lourde mais plus solidement douée des Aryasse transforma de bonne heure en science véritable.

Chose merveilleuse ! la grammaire fut conçue et inventée par les Indiens sans le secours de l'écriture; car leur alphabet, qui n’est qu’une corruption de l’alphabet phénicien et leur vint évidemment de l’Occident, ne paraît pas être entré en usage avant l’époque du Bouddha, vers le vi* siècle avant Jésus-Christ. Les écoles brahmaniques eurent horreur de cette innovation. Aujourd’hui môme, écrire et lire les Védas passe encore à leurs yeux pour une impiété (i). On doit les savoir par cœur et les avoir appris de la bouche d'un maître spirituel. Ces prodiges de mémoires n’étaient possibles qu’avec une vie abstraite et consacrée à une idée unique; la méditation exclusive des textes en était la condition nécessaire. Les travaux grammaticaux des brahmanes en portent l’empreinte par leur profondeur et leur subtilité. Malgré l’absence de l’écriture, ils décomposèrent les mots en syllabes et les syllabes en consonnes et en voyelles: pour fixer la juste prononciation des hymnes, ils surent discerner les plus petites variations de son que le voisinage d’une lettre fait subir à une autre. Ils les notèrent, et de cette scrupuleuse observation de l’infiucnce des lettres les unes sur les autres, entre les mots différents et entre les parties constituantes du môme mot, est née la phonétique et la théorie de la permutation des lettres, qui est une des bases fondamentales de la philologie comparée.

Ils définirent aussi les parties du discours. Le plus ancien traité indien que l’on connaisse sur ce sujet (2) dit fort clairement : * Le nom, le verbe, la préposition et la particule sont nommés par les grammairiens les quatre classes de mots. Le verbe exprime l’action, la préposition la définit, le nom marque un être, les particules sont explétives. » Mais de ce côté ils ne poussèrent pas loin l’analyse, et n’arrivèrent pas jusqu’à la syntaxe. Cette conquête était réservée aux Grecs, tant à cause de la souplesse de leur esprit, que de la riche variété de tours de leur langue, la première où la phrase se soit articulée et soit devenue dialectique. La phrase sanscrite, dans la langue vivante, telle qu’on la voit dans le Rig-Véda, était d’une extrême simplicité; quand la langue, morte pour l’usage ordinaire, fut devenue un instrument de scolastique entre les mains des brahmanes, ils en firent une espèce d'algèbre

(1) Les prêtres égyptiens avaient une opinion toute pareille de l’écriture, et Platon s'en est fait l’écbo dans le Phèdre. Voy. ta traduction de ce dialogue dans le Platon de M. Cousin, t. VI, p. 120.

(2) PrAtiçikhya du Rig-Véda, publié et traduit par M. Adolphe Régnier, dans le Journal Atialique, 1807 et 1858. Ch. m, çl. 5 et 8.

monotone, d’où toute phraséologie disparut par la prétérition du verbe. On comprend qu’une syntaxe si pauvre ait peu attiré leur attention.

Une autre cause contribua encore à développer le sens grammatical des Indiens. La langue des Védas vieillit de bonne heure et cessa bientôt d’ôlre accessible au vulgaire. Les brahmanes, qui tenaient à garder la tradition du sens exact, créèrent, à côté de la doctrine de prononciation, une doctrine d’interprétation et d’étymologie ( nirukta ) des mots védiques. Le même procédé y fut appliqué, et les étymologistes décomposèrent ces mots précieux en racines, alïixes et flexions. Ils distinguèrent les mots simples d’avec les composés, et résumèrent leur pénétrante analyse en un vers, énigmatique à force de brièveté, qu’on ne peut traduire qu’en le développant :

Tin krit taddhita catushtayasamdsdh çabdamayam (1).

« Les verbes avec leurs flexions, les noms dérivés au moyen des suffixes primaires et secondaires, et les quatre espèces de composés, voilà ce qui constitue les mots. » Depuis bientôt cinquante ans que la philologie comparée existe en Occident, elle n’a pas fait autre chose que d’appliquer cet aphorisme, et de décomposer les mots suivant la méthode qu’il exprime sous cette forme algébrique.

Les travaux sur les Védas avaient fixé la grammaire; il s’agissait de la compléter et de la généraliser : ce fut l’œuvre de Pànini. Cet écrivain, de qui la date précise n’a pu encore être fixée, mais qui existait certainement avant l’ère chrétienne, est resté dans l’Inde l’oracle de la science, et les travaux postérieurs n’ont fait qne commenter son ouvrage. Les grandes grammaires anglaises qui ont révélé le sanscrit à l’Europe ont suivi ses doctrines, et de là une bonne partie en a passé dans le courant de la philologie actuelle, que Pânini anime encore du fond de son antiquité.

Les premiers Européens qui aient connu le sanscrit furent les missionnaires jésuites, à commencer par le P. Roberto Nobili, qui alla dans l’Inde en 1606 et y fit composer, par un de ses convertis, le fameux Ezour-Védam, que Voltaire prit pour une antiquité antérieure de quaire siècles à Alexandre le Grand. En 1740 le P. Pons, dans une lettre célèbre au P. Duhalde (2), donna des notions pré-

(1) Prdtiçdkhya du Yajur Véda, I, 27.

(2) Lettres édifiantes t. XIV, p. 65, édit, de 1783

DE LA SCIENCE DU LANGAGE ET DE SON ÉTAT ACTUEL. il

cises sur la langue sacrée de l’Inde : « La grammaire des brahmanes, disait-il, peut être mise au rang des plus belles sciences. Jamais l’analyse et la synthèse ne furent plus heureusement employées que dans les ouvrages grammaticaux de la langue sanscrite. Les auteurs y ont réduit, par l’analyse, la plus riche langue du monde à un petit nombre d’éléments primitifs qu’on peut regarder comme ïecaput m ortuum de la langue. Un simple écolier, qui ne saurait rien que la grammaire, pourrait, en opérant selon les règles sur une racine, en tirer plusieurs milliers de mots vraiment sanscrits. » La première grammaire sanscrite fut publiée à Home, en 1790, par un religieux allemand, le Fr. Paulin de Saint-Barthélemy (Philippe Wesdin), de l’ordre des Carmes. Mais il allait trop peu au fond des choses pour exercer quelque influence. Adelung, qui n’a connu le sanscrit que par ce livre, n’en a tiré aucun parti.

L’événement décisif fut la conquête de l’Inde par les Anglais, et la bonne forlune qu’eurent les vainqueurs de compter dans leurs rangs un grand philologue comme sir William Jones. Il fonda la Société asiatique de Calcutta en 1784, et le sanscrit fit ainsi son entrée dans la linguistique, dont il a été depuis lors le centre et le pivot. Les Anglais ayant à leur tête William Jones, Colebrooke et Wilson, furent les initiateurs. Un officier nommé Alexandre Hamilton, membre de la Société asiatique de Calcutta, s’étant trouvé prisonnier à Paris en 1802, introduisit cette étude chez nous. Il fit deux élèves; l’un français, M. de Chézy, qui eut l’honneur d’ouvrir au Collège de France, en 181b, le premier cours de sanscrit professé sur le continent européen ; l’autre allemand, Frédéric de Schlegel, qui publia dès 1808 son Essai sur le langage et la sagesse des Indiens. Dans les sciences en voie de constitution, les événements se succèdent coup sur coup; le livre de Schlegel en fut encore un. Laissonsle apprécier par M. Max Millier : « Cet ouvrage, dit-il, a fondé la science du langage. Publié deux ans seulement après le premier volume du Mithridates d’Adelung, il en est à la distance qui sépare le système de Copernic de celui de Ptolémée. Schlegel n’était pas un bien grand érudit. Beaucoup de choses qu’il avançait se sont trouvées fausses, et rien ne serait plus aisé, en disséquant son Essai, que de le tourner en ridicule d’un bout à l’autre. Mais Schlegel avait du génie, et quand il s’agit de créer une science nouvelle, l’imagination du poète vaut mieux que l’exactitude du scholar. Il fallait certainement une dose de vision poétique pour embrasser d’un seul coup d’œil les langues de l’Inde, de la Perse, de la Grèce, de l’Italie et de la Germanie, et les river ensemble par le simple nom d’ lndo-germa-

niques (i). Ce fut l’œuvre de Schlegel, et dans l’histoire de l’esprit humain on l’a nommée, avec raison, la découverte d’un nouveau monde. *

Chézy eut aussi ses élèves. En 1812, M. Bopp vint à Paris s'inspirer de ses conseils, et il y séjourna cinq ans. Plus tard, du cours de Chézy sortit Eugène Burnouf.

Nous n’essayerons pas d’énumérer les titres de Burnouf, ses admir râbles études sur le sanscrit, sur le pâli, sur le zend. C’est presque un lieu commun que de le louer aujourd’hui, et la France regrette en lui son grand linguiste. Les travaux de M. Bopp sont moins connus du public français. On peut les résumer par ce seul mot, qu’il a fondé la grammaire comparative. Dès 1816 il publia sa conjugaison comparée des verbes en sanscrit, en grec, en latin, en persan et en allemand. La première édition de sa Vergleichende Grammatik date de 1833, et il vient d’achever la seconde. C'est de lui qu’est issue la grande école linguistique des Allemands, qui compte aujourd’hui deux générations d’érudits formant toute une pléiade. Parmi les principaux, citerons-nous M. Lassen, qui a pris pour sa part l’histoire archéologique de l’Inde: M. Pott, étymologiste habile, quelquefois aventureux; M. Benfey, le profond linguiste, l’éditeur incomparable du Sama-Véda; M. Max Muller, également fort sur la linguistique et sur la mythologie; aux qualités d’un indianiste consommé il joint une imagination poétique qui colore ses œuvres et en double l’intérêt, mais qui l’entraîne quelquefois un peu en dehors des conclusions rigoureuses de l’observation. Comme M. Max Muller, MM. Aufrecht et Goldstücker sont établis en Angleterre pour y soutenir les hautes études sanscrites, dont les Anglais laissent un peu tomber le niveau. A Berlin, où heureusement M. Bopp règne encore, la nouvelle génération est représentée par M. Albrecht Weber, un indianiste infatigable qui publie, traduit, fait des cours, des dissertations et porte sur toutes les branches de la science sa féconde activité, et par M. Kuhn, le créateur et le chef de la nouvelle école de mythologie comparative. MM. Bœthlingk et Roth, établis en Russie, y ont entrepris la publication d’un grand dictionnaire sanscrit qui mettra entre les mains des adeptes un instrument nécessaire aux études. Enfin n’oublions pas l’habile vulgarisateur de la linguistique nouvelle, M. Schleicher, connu depuis dix ans en France par la tra-

(1) Ce nom d 'Indo-germanique, qoi voulait désigner les deux extrémités de la race, n'a plus de raison d'ètre depuis que M. Pictet a démontré le rapport des idiomes celtiques avec le sanscrit. On l'a remplacé par le mot Indo-européen, dénomination plus juste dans son élasticité.

duction de son volume sur Les langues de l'Europe moderne, ouvrage plein de documents utiles, que gâtent un peu, s’il faut l’avouer, des formules hégéliennes dont l’opportunité ne se fait pas sentir à cette place. C’était sans doute une ardeur de jeunesse, et M. Schieicher s’en est débarrassé dans son Compendium de grammaire comparative, excellent résumé qui est devenu le manuel indispensable de cette science.

Les élèves d'Eugène Burnouf ne fourniraient pas une liste si riche; ils existent cependant, et le feu sacré n’est pas éteint chez nous. Sans tenter une énumération qui risquerait d’être trop longue ou s’exposerait à des omissions désobligeantes, nous citerons seulement le plus éminent d’entre eux, A1. Adolphe Régnier, qui est au premier rang parmi les philologues européens. Nous ne parlons ici que des linguistes purs, laissant de côté ceux pour qui la connaissance des langues est un moyen d’arriver aux littératures. A ce dernier point de vue, la France possède une école d’orientalistes égaux aux plus forts de l’Europe, et qui n’a jamais été plus brillante qu’aujourd’hui. Quant à la grammaire comparative, on ne saurait méconnaître que la direction du mouvement vient de l’Allemagne. Les rangs des savants y sont plus pressés; le public s’y intéresse davantage à cet ordre de travaux, et, ce qui est un signe de leur popularité, ils commencent à pénétrer dans les programmes des études universitaires, d'où ils ont été repoussés chez nous après un honorable essai, digne d’un meilleur sort. Espérons que la tentative n’était pas mûre et qu’elle sera reprise.

Nous n’avons parlé que des sanscritistes allemands, et celte vue exclusive nous a fait passer sous silence des hommes tels que Guillaume de Humboldt et Jacob Grimm. L’oubli serait impardonnable. G. de Humboldt, digne frère d’Alexandre, a été le linguiste philosophe. Sans se fixer sur une langue unique, il a cherché dans les idiomes les plus divers, depuis lebasqucjusqu’au kavi (1), les lois générales qui président à l’évolution du langage. Il tint longtemps le sceptre de la science. Aujourd'hui qu’un espace déjà long écoulé, depuis sa mort (en 1835) permet de juger ses doctrines, on reste frappé du nombre de vérités dont il peut revendiquer l’initiative. Un seul défaut affaiblit le mérite si grand de scs écrits : c’est une certaine teinte de mysticisme ou simplement d’obscurité métaphysique, qui lui fait prendre quelquefois des aperçus vagues pour des choses précises et des métaphores pour des raisons.

(t) Ancienne langue de Java.

Jacob Grimin possédait davantage ces qualités de naturaliste qui sont indispensables aux grands linguistes. Enfermé uniquement dans l’étude des langues et des antiquités germaniques, il en a fait son domaine et il y a régné sans partage. Cependant ses travaux témoignent qu’il connaissait la grammaire sanscrite et qu’il en avait reçu l’impulsion décisive. Sa célèbre Deutsche Grammatik n’est que l’analyse, telle que Pânini la pratiquait, appliquée à l’ensemble des dialectes germaniques comparés entre eux et suivis dans leur histoire.

Est-il un plaisir plus grand que celui du naturaliste parcourant les campagnes et se donnant le spectacle varié de la création? Sa jouissance est plus vive, peut-être, que celle de l’artiste, car non coûtent de goûter la nature sous le seul aspect de la beauté dans l’ensemble, il analyse et comprend les détails, il en saisit l'enchaînement et leur assigne leur place dans le grand système. Sous la diversité il sent l'unité; il devine les métamorphoses qui, avec un seul organe, feuille ou vertèbre, ont réalisé la variété la plus riche; il démêle l’ordre, la série progressive, où le vulgaire n’aperçoit que confusion et chaos.

Le même plaisir est réservé au philologue quand les manifestations du langage humain passent devant lui. Sous le cliquetis des sons il perçoit les lois, ces lois admirables qui font du langage comme un règne de plus au sein de la nature. Pour lui les mots sont le produit régulier de l’esprit et des organes physiques; ils ont une croissance et une histoire, et subissent des transformations comparables à celles qu'on observe avec tant de curiosité dans les plantes et les animaux, et dont les Candolle et les Geoffroy Saint-Hilaire ont clé les profonds interprètes.

Sans nous flatter de faire partager à nos lecteurs tout le plaisir que ce spectacle nous cause, nous essayerons de faire une excursion dans cette botanique du langage, en tâchant de la rendre aussi rapide qu’elle peut l’être sans cesser d’être claire.

La parole est le reflet de la pensée et, en dernière analyse, la grammaire idéale se confond avec la logique. Comme le jugement, la phrase ramenée à ses parties essentielles compte un sujet, un verbe et un attribut. La pensée a pour objet le monde entier, y compris elle-même: c’est sur ce fond qu’elle travaille, imposant ses lois auxchoses’qui comparaissent devant elle, les décomposant, lesrceom-

posant et saisissant entre elles certains rapports. Les mots correspondent à ces objets par les racines, et à ces formes de la pensée par les formes grammaticales, qui comprennent les parties du discours et les nuances dont elles sont susceptibles, genre, nombre, degrés, personnes, temps, activité, passivité, etc. A mesure que la pensée se complique, la phrase la suit dans sa complexité. Les propositions s'enchaînent, se subordonnent les unes aux autres, les secondaires se groupent autour de la principale. Toutes ces nuances ont des noms dans la logique; la grammaire les reflète, elle a ses phrases principales et ses incidentes. En un mot, la pensée a dans la parole son calque et son miroir parfait.

La distinction capitale entre les langues au point de vue philosophique est dans la façon dont elles réalisent les formes de la pensée par les formes grammaticales. Chacune d’elles a ses procédés particuliers, ses idiotismes en rapport avec l’état de l’intelligence chez le peuple qui la parle. * Tout ce qui constitue le génie de la langue, a dit Abel Rémusat, serait aussi bien nommé le génie de la nation. » Parmi les idiomes connus, le sanscrit donne l'idée à la fois la plus riche et la plus claire des formes grammaticales et de la manière dont elles se sont constituées. C’est en le prenant pour base que nous essayerons d’en esquisser un aperçu.

Le langage n’exprimant jamais le fond sans la forme, ce n’est qu’en décomposant les mots sanscrits et en les dégageant de leurs éléments formels qu’on pénètre jusqu'aux racines, qui contiennent l’idée pure, privée de toute espèce d’accessoires. Les racines, prises en elles-mêmes, ne sont pas des mots, mais des abstractions qui n’ont qu’un sens vague et indéterminé : gd, aller, dhâ. poser, vac, parler, dit, luire, ad, manger, han , tuer, etc. Le seul caractère invaliable qu’on leur puis-e attribuer est le monosyllabisme. Les grammairiens indiens en ont compté environ deux mille, mais la science moderne, en les décomposant encore et en ramenant à des types communs celles qui n’en sont que des variétés, en a réduit considérablement la quantité; à peine en reconnaît-elle cinq cents, qui représentent un bien moindre nombre d’idées; car les synonymes y abondent, sans qu’on puisse les distinguer les uns des autres par aucune nuance de signilication. C’est par vingtaines que se compteraient les racines qui veulent dire « aller, briller, crier, etc. » De sorte qu’en définitive les racines pures traduisent seulement quelques idées vagues; la combinaison fait le reste et cela suffît au langage, comme l'alphabet à l’écriture et la gamme à la musique.

Pour passer des racines aux mots, les ancêtres de la race indo-eu-

ropéenne ont usé d’un moyen qui se laisse saisir clairement dans le sanscrit. Ils ont adjoint à la racine des syllabes secondaires représentant des idées de localité, * ici, là, là-bas, » par rapport à celui qui parlait. L’analyse révèle partout la présence de ces petites particules démonstratives, quelquefois isolées, souvent accumulées autour d’un môme radical; car la tendance à les ajouter était si forte qu’on en accolait une nouvelle à mesure qu’on oubliait la présence de l’ancienne incorporée au mol (I). On compte ainsi deux espèces déracinés, les prédicatives ou verbales, exprimant les idées de fond, et les démonstratives, qui sont ces particules formatrices des mots. Les racines prédicatives ont aussi leur part dans les mqts accessoires, mais le rôle prépondérant y est joué par les particules démonstratives; ces dernières sont nommées encore racines pronominales, parce que c’est d’elles que sont tirés les pronoms : moi veut dire ici, toi là, lui là-bas. Le fond est toujours l’adverbe de lieu. C’est par la relation des objets dans l’espace que l’esprit a commencé à s’élever au-dessus de la pure sensation et à entrer dans le monde supérieur des rapports et des lois qui constituent le domaine de la raison.

Le sens primitif des racines prédicatives es! purement verbal. Les noms sont tirés des verbes par l’intermédiaire des participes, qui ne sont que des adjectifs dont la dérivation verbale n’est pas encore effacée. La distinction entre les adjectifs et les substantifs n’est pas plus prononcée, et aujourd’hui encore on voit les premiers passer à l’état des seconds, en français et en anglais aussi bien qu’en sanscrit (2). Il n’est pas un nom dont l’étymologie, menée jusqu’aux origines, n’aboutisse à un adjectif et celui-ci à un participe. Prenons un seul exemple. Le français cheval , latin caballus, grec xaêâ/.Àoç, celtique capall , s’explique par le sanscrit capala « rapide, » composé de la racine cap « broyer la terre sous les pieds, courir, » et du suffixe ala, lequel n’est, selon M. Benfey (3), qu’une corruption phonétique du participe présent. Cheval veut donc dire « l’animal courant (4). • M. Pictet, dans sa curieuse Paléontologie linguistique, a montré que telle est l’origine des noms d’animaux et de plantes, disons en bloc

(1) Par exemple carann (pied) vient de car (marcher) -{-an-}- a, deux démonstratifs de même sens et montrant l’organe qui marche.

(2) Citerons-nous «un bon de la banque, un brillant, un volant, la vue, la chaussée ? »

(3) Kurze Sanskrit-Grammatik, § 406.

(4) De même l’or est « le brillant, l’enflammé ( aurum , à'urere, sanscrit usb, brûler; comparez le latin aurora avec le sanscrit ushas, « l’aurore »; le uni est le breuvage «agréable » (sanscrit véna, épithète ordinaire de l’ambroisie).

de tous les substantifs désignant des objets concrets. Quant aux noms abstraits, qui s’appliquent à des actions ou à des qualités, ils sont également issus des participes qui marquent la chose se faisant ou la chose faite. Ces observations confirment ce que la théorie faisait prévoir, car le substantif exprime une substance déterminée; mais la substance étant par elle-même inexprimable, on ne peut la désigner que par ses attributs, et c’est pourquoi les substantifs ne sont que des adjectifs avec l’être sous-entendu.

L’idée verbale étant partout, la diversité des flexions distingue seule les noms des verbes. Déclinaison et conjugaison, ces deux mécanismes s’exercent pardes particules démonstratives. La déclinaison y ajoute des prépositions auxquelles les démonstratifs ont également servi d’origine; la conjugaison un augment, encore démonstratif, un redoublement de la racine et des auxiliaires agglutinés. L’une et l’autre ont recours aussi aux renflements et aux affaiblissements de son pour renforcer ou atténuer l’idée. Celte modification, qui atteint surtout les voyelles, est d’un usage fréquent et régulier en sanscrit, et, suivant M. Bopp, elle donne la clef des changements de voyelles, en apparence inexplicables, que subissent les mots fléchis daris les autres langues de la famille.

Un phénomène commun au sanscrit avec la plupart des langues à l’état barbare est sa richesse en verbes dérivés. Ce qui, dans nos idiomes analytiques, s’exprime par deux verbes dont l’un gouverne l’autre (1), dans les anciens idiomes synthétiques s’exprimait par de nombreuses formes dérivées, dont le passif du grec et celui du latin peuvent donner des exemples. Le sanscrit comptait plusieurs formes de ce genre, des verbes intensifs, causatifs, désidératifs, etc., dont les débris se sont conservés dans les langues classiques, où l’on s’en rend compte par la comparaison.

C’est aussi un signe des langues synthétiques auquel le sanscrit ne manque pas, que la fréquence des mots composés. Parmi les langues vivantes de l’Europe occidentale, il n’y a plus guère que l’allemand qui ait conservé ce privilège. Les autres se sont décidées exclusivement pour le procédé analytique, et quand elles ont besoin de recourir à la composition pour éviter la périphrase, elles sont obligées de s’adresser à une langue morte, telle que le grec. C’est un des cas, heureusement rares, où le langage moderne est inférieur à l’antiquité sans compensation.

La position de l’accent tonique en grec et en latin a été une

(1) Je veux aller, je fais travailler, etc.

énigme, jusqu’à ce que l’étude du sanscrit védique en ait révélé les lois. Il résulte des recherches de MM. Benfey et Benloew que, dans l’ancien sanscrit, l’accent principal de chaque mot était indépendant de la quantité et du nombre des syllabes, et qu’il se posait sur ce qu’on a nommé le dernier déterminant, c’est-à-dire, le mot étant envisagé comme un composé, sur le dernier venu de ses éléments, par exemple, dans les imparfaits et les aoristes, sur l’augment. On en comprend la cause psychologique : il s’agissait d’insister par la prononciation sur la dernière modification subie par un mot déjà connu et accepté dans ses autres syllabes. Cet accent élevé et les secondaires qui le précédaient et le suivaient, joints à la quantité, faisaient du langage une espèce de musique, où la quantité donnait la valeur de temps, et l’accent la position sur l’échelle diatonique. Il n’y a rien là qui doive surprendre : plus les hommes sont barbares et adonnés à la vie de l’instinct, plus leur langage est chantant.

Les destinées de l'accent, dans ses voyages à travers les langues indo-européennes, sont un des'sujets les plus intéressants qui puissent attirer l’attention du philologue. Dans les idiomes germaniques il a conservé sa portée intellectuelle; seulement, à l’opposé du sanscrit, au lieu du dernier déterminant, c’est le déterminé, c’est-àdire la racine principale qu’il affecte, signe d’une langue faite et maîtresse de ses éléments; le dernier venu ne l’étonne plus, mais elle a gardé assez de conscience de sa structure pour marquer par un coup de la voix le point central, l’idée principale de ses mots. Dans le grec et le latin la lutte s’établit entre l’accent et la quantité, et tous deux finirent par se fondre dans les langues néolatines. Cependant l’accent est loin d’y perdre son importance, et il continue d’y mériter le nom d’âme des mots, qui lui a été donné par un grammairien ancien. Dans le passage du latin au français, la persistance de l’accent tonique est le principe qui éclaire la plupart des difficultés (1).

L’idée que nous essayons de donner du sanscrit doit être étendue à toutes les langues de la famille, vues à leur moment synthétique. C’est ainsi, seulement avec moins de régularité, que sont construits le zend, le grec, le latin, les anciens idiomes celtiques, germaniques et slaves. Ces analogies ont ôté trop souvent démontrées pour que nous insistions. Nous renverrons à l’admirable grammaire comparative de M. Bopp, où sont établies les permutations phonétiques régulières, qui font apparaître toutes ces langues comme les dialectes

(1 ) Voy . Y Essai sur le râle de l'accent latin dans la langue française, par M. Gaston Paris. Cet excellent travail épuise la question.

d un même idiome. II entre plutôt dans notre sujet de rechercher les procédés divergents du langage que ces variations sur un thème unique.

Ces divergences de procédé, les langues indo-européennes en offrent toutes les premières un exemple, lorsqu’elles passent à l’état moderne, que l’on a justement nommé analytique. Suétone raconte qu’Auguste, afin de donner plus de précision et de clarté à ses paroles, avait coutume de marquer expressément par des prépositions le régime indirect des verbes. Par exemple, il ne disait pas dare alicui, mais dare ad aliquem. C’est le commencement des langues modernes. Elles sont nées d’un besoin de clarté supérieure auquel la déclinaison ne répondait plus. La pensée humaine s’était enrichie, compliquée, et les cas ne suffisaient plus à en marquer les nuances. On employa dès lors les prépositions pour indiquer les rapports d’une façon plus précise; et les cas n’ayant plus d’utilité, on commença par les brouiller, et on finit par les laisser tomber tout à fait. Il en fut de môme dans la conjugaison. L’usage d ’habere comine auxiliaire indiquant une certaine nuance des temps passés, apparaît déjà dans la meilleure latinité (1). Quant à l’auxiliaire être, il était appliqué dans l’origine à plusieurs temps du passif, et l’emploi n’eut qu’à s’en généraliser.

La seule force des choses aurait donc suffi, sans accidents extérieurs, pour faire passer les langues européennes de la synthèse à l’analyse. Mais l’événement fut précipité par la dissolution de l’empire et l’invasion des barbares. Les langues, comme le reste, en reçurent une grande secousse. Les liens traditionnels et surtout littéraires, si puissants pour en empêcher les métamorphoses, furent violemment rompus, et ce que M. Max Millier appelle la corruption dialectale s’opéra brusquement. Sans insister sur cette histoire, si bien faite par M. Littré, nous avons seulement voulu opposer au caractère synthétique des langues anciennes l’esprit analytique des nouvelles. A cet égard, tous les idiomes de l’Europe, le grec, le slave, les langues germaniques aussi bien que latines, ont suivi la môme voie. Ce sont les effets d’une même cause générale, la complexité de la pensée ne trouvant plus son expression dans la roideur de la synthèse, et obligée de recourir aux nuances et aux finesses que l’analyse pouvait mettre à sa disposition.

(1) On le trouve dans César, copias quas habebal parafas, « les troupes qu’il avait préparées; » dans Cicéron, domitus habere libidines, « avoir dompté ses passions. »

C’est l’anglais qui s’est le plus profondément imprégné de l’esprit analytique. 11 a perdu sa déclinaison, ses adjectifs sont devenus invariables, et la flexion personnelle a presque entièrement disparu de ses verbes, où, en effet, la présence des pronoms la rend inutile. En français la tradition a été plus forte, et, malgré les pronoms, la flexion a subsisté en s’affaiblissant.

Dans cet état de choses on s’est quelquefois demandé quel avenir attend les langues de l’Europe; des esprits pessimistes ont cru voir le terme de leur progrès vers l'analyse, dans les phrases abrégées et en quelque sorte algébriques de la télégraphie. Ces prophéties chagrines nous semblent hasardées. Qui peut savoir si l’analyse est l’état définitif, et si, dans l’avenir, quelque réaction des instincts poétiques ne changera pas le cours des choses? En tout cas, avec l’instruction grammaticale croissante, les variations du langage seront désormais fort entravées. L’imprimerie qui, ailleurs, a brisé le joug des idées traditionnelles, agit ici comme un puissant instrument de conservation. Si pourtant une ère de barbarie profonde nous attendait au bout de notre civilisation, alors on peut prévoir que, la pensée s’apauvrissant, le langage par eela môme retournerait à l’état synthétique. Ce que la théorie fait supposer ici est déjà confirmé par l’observation. Dans le far-mst américain, au foud de ces solitudes où le pionnier retourne insensiblement à l’état sauvage, on surprend des expressions telles que celle-ci : he kind o’felt sometliing hard in his boots (il lui sembla sentir quelque chose de dur dans ses bottes). He kind o’felt est visiblement une expression abrégée pour he felt a kind of feeling (il sentit une espèce de sensation). On voit se former là un verbe composé to kind-o’feel , I kind-o'feel, etc. Supposez une sauvagerie complète et prolongée, et l'anglais, dans la bouche des Yankees dégénérés, redeviendrait ainsi une langue synthétique, dont les pareilles existent dans les parties non civilisées du monde.

Le turc est un de ces idiomes synthétiques, parfaits en leur genre et d’une construction tout à fait intelligible. M. Max Millier a cité cette déclaration enthousiaste d'un orientaliste, t qu’on pourrait prendre la langue turque pour le résultat des délibérations de quelque société savante. » Mais, ajoute-t-il, o aucune société savante n’était capable de s’élever aussi haut à cet égard que l’esprit humain livré à lui-même dans les steppes de la Tartarie et guidé seulement par ses lois innées et par sa force instinctive. » Ce qui fait l’admiration du linguiste, c’est non-seulement la régularité du turc, mais encore sa parfaite transparence, et ses mots, dont on peut étudier l’intérieur

comme si l'on voyait les abeilles bâtir leurs cellules à travers une ruche de verre.

Le principe fondamental des idiomes turcs est la raideur et l’invariabilité des racines Monosyllabiques comme celles du sanscrit, leur voyelle e.4 immuable et ne subit aucune modification pour renforcer ou pour affaiblir le son et le sens. Mais elle agit sur les affixes et harmonise avec elle-même, suivant une certaine loi, toutes les voyelles du mot (1). La déclinaison et la conjugaison sont conformes aux procédés que l’analyse a fait découvrir au fond du sanscrit, et elles les réalisent môme avec plus de clarté et moins d'altération phonétique. Pour désigner les cas, les nombres, les temps, les personnes et les voix, les racines nues s’adjoignent des particules suffixes parfaitement distinctes et qui se détachent en certaines occasions. On compte une cinquantaine de formes dérivées pour chaque verbe; il y a des passifs, des négatifs, des réflectifs, des réciproques, etc., qui se combinent entre eux à l’infini. C’est ainsi qu’on se sert d’un seul mot (2) pour exprimer cette idée : « Ne pas pouvoir forcer à s’aimer réciproquement! •

Cet état synthétique du langage a été fort admiré. On l’a proclamé organique et savant par opposition à l’état analytique, où l’on a voulu voir une déchéance et une corruption; mais cette appréciation n’est juste qu’aulant qu’on distingue entre le fond et la forme. Quant au fond, la synthèse, œuvre des barbares, est manifestement moins propre que l’analyse à traduire la pensée; elle résulte directement de la pauvreté des idées et de leur fréquente répétition : l’agglutination est produite par le rapprochement perpétuel des mêmes mots. Mais si au lieu de l’expression on regarde la structure des mots et la ' régularité des formes, le jugement changera avec le point de vue. Plus les peuples sont barbares, plus leur langage est régulier. On dirait que l’instinct construit les mots et que la réflexion les gâte. C’est la civilisation qui détruit la belle harmonie du langage et qui fait violence à la parole en la forçant à exprimer des choses abstraites et compliquées, tandis que la barbarie, n'exprimant que des choses simples, laissait pour ainsi dire toute sa fleur à la cristallisation des mots. « L’homme naturel, a dit Charles Nodier, a seul le don de faire

(1) Ainsi le suffixe mak, qui fait les infinitifs dos verbes à radicaux en a, devient mek pour les radicaux en e. A ch, «couvre, » fait achmak « couvrir, » et sev, « aime, » fait sevmek.

(2) Sevishdirememek.

les langues. L’homme de la civilisation n’est capable que de les corrompre (1). »

Dans les langues d’Afrique, par exemple dans le Wolof, parlé au Sénégal (2), les choses se passent avec plus de transparence encore qu’en turc. Les racines verbales, invariables en elles-mêmes, sont conjuguées au moyen d’afïixcs pronominaux et d’auxiliaires où l’on retrouve les particules démonstratives, < voilà, ici, etc. » Les verbes dérivés sont innombrables. La déclinaison se fait par des préfixes; mais l’usage des particules démonstratives est si universel, qu’on ne saurait prononcer un substantif sans qu’il en soit suivi. On ne dirait jamais « la maison, » mais « la maison-ci, la maison-là, la maison là-bas. » Ces démonstratifs font corps avec le substantif et lui créent une terminaison. En turc on a vu tout à l’heure la voyelle radicale se subordonner toutes les autres; ici c’est la consonne radicale qui agit sur celle des démonstratifs (3). On dirait que la voyelle seule appartient au suffixe et que la consonne n’est que le redoublement de celle du radical ou d’une similaire.

Si le langage est un fidèle miroir de l’esprit des peuples, celui des sauvages de l’Amérique sera sans doute fort rudimentaire, car leur état de nomades chasseurs est au plus bas de l’échelle. En effet, la plupart des langues américaines, construites suivant la méthode d’agglutination et de synthèse, se distinguent par un caractère particulier, signe de l’extrême pauvreté des idées et de leur très-fréquente répétition. Le verbe se coupe en deux et reçoit en son sein les régimes et leurs accessoires plus ou moins mutilés, de telle façon que la phrase entière devient comme un seul mot. C’est pourquoi on a nommé ces idiomes incorporants ou holophrastiques (4). Pour achever de les caractériser, ajoutons l’extrême mobilité de leur vocabulaire. Le P. Gabriel Sagard, qui visita les Hurons en 1626,

(1) Notions élémentaires de linguistique, p. 218. Cet ouvrage, tout à fait dépassé aujourd’hui, contient de jolies pages. Mais Nodier était trop peu au courant de la science, même pour son temps.

(2) Voy. la curieuse grammaire woloffe publiée récemment par M. l’abbé Boitât.

(3) Boure-bi, fees-wi, dome-dhyi, « la maison, le cheval, l’enfant ici : » boure-bâ, fees-u à, dome-dhyd , « la maison, le cheval, l’enfant là-bas. »

(4) Par exemple, en mexicain, de niqua « je mange, » et naca « viande, » on fait la phrase ni-naca-qua. En chilien, avec in « je mange » (radical i, plus n, terminaison de la l r * personne), duan « je souhaite, » cio « avec, » ta « non, n ri « lui, n en rejetant le verbe principal au commencement et sa flexion à la fin, on construit la phrase ou plutôt le singulier mot que voici : iduanclotarin ( i-duan-clo-ta-ri-n ) « je ne désire pas manger avec lui. »

raconte qu’il trouvait un dialecte dans chaque village, et que jamais deux familles neparlaientexactementlemême. La langue, d’ailleurs, changeait tous les jours, et celle des anciens temps ne ressemblait plus à celle du temps présent. On a remarqué le môme phénomène dans l’Amérique centrale. Dans une tribu des environs de Palenqué, les missionnaires ne pouvaient plus, en 1833, se servir d’un vocabulaire composé avec beaucoup de soin dix ans auparavant. Des jeunes gens quittant le wigwam de leur père pour s’établir dans une vallée voisine, ne tardent pas à n’èlre plus compris de leurs parents. Le môme fait a été observé de près dans l’Afrique du Sud par le voyageur Robert Moffat. • La pureté et l’harmonie du langage, dit-il, sont maintenues par les assemblées, les fôtes et les cérémonies, par les chansons et les fréquents rapports des naturels entre eux. Pour les habitants isolés du désert il n’en est pas de môme. Souvent tous ceux qui peuvent porter un fardeau s’absentent pour plusieurs semaines, en laissant les enfants à la garde de deux ou trois vieillards. Ces enfants, livrés à eux-mêmes et dont une partie commençait à peine à parler, s’habituent à un langage à eux. Les mieux parlants se mettent à la portée des moins précoces, et ainsi de cette nouvelle Babel sort un dialecte de mots bâtards; et dans le cours d’une seule génération le caractère tout entier de la langue est changé. »

Beaucoup de faits de cette sorte, étudiés avec soin, éclaireraient sans doute d'un jour nouveau les origines du langage. Pourtant ce n'est pas de ce côté que la plupart des savants ont cherché la lumière. Ils se sont plutôt adressés aux idiomes dits monosyllabiques de l’extrôme Orient. Le Chinois surlout leur a paru l’état môme du langage à son commencement. Le Chinois, a-t-on dit, n’a pas de grammaire; les mots y sont restés à l’état de racines et les formes grammaticales sont supplées par la simple disposition de la phrase. Point de distinction entre le nom, l’adjectif et le verbe; point de déclinaison ni de conjugaison. Jin exprimant l’idée d’homme et ta celle de grandeur, ta jin signifie « un grand homme » et jin ta * l’homme est grand. »

Ce serait pourtant une formule trop absolue que de caractériser exclusivement cette langue par le monosyllabisme et l’absence des formes grammaticales. Déjà le premier point a été contesté par le grand sinologue Abel Rémusat. Il a montré que le Chinois était plein de mots composés; et M. Bazin, dans sa Grammaire mandarine, nous apprend que, dans la langue parlée, les composés sont parvenus à un degré supérieur de fusion par l’unité de l’accent tonique, qui les assimile presque aux polysyllabes ordinaires. Ce qui reste en

24 DE LA SCIENCE Dll LANGAGE ET DE SON ÉTAT ACTUEL.

propre au Chinois, c'est qu’aucune 3es syllabes ainsi agglutinées ne subit d’altération phonétique. Chacune d’elles persiste avec sa forme originelle. La cause de ce phénomène est attribuée, par M. Abel Rémusat, à l’influence de l’écriture, qui se constitue désignés idéographiques dégénérés peignant, non le son, mais l'idée fondamentale des monosyllabes qu’ils représentent. « Supposez, dit-il, qu’il y eût eu dans la langue parlée quelque tendance à confondre le radical tchang (chanler) avec le signe du prétérit liao, et à faire de ces deux mots par contraction tchangliao, tchangyao , tchannyao ou tout autre composé, le pinceau du lettré serait toujours venu désunir ce que la prononciation du paysan aurait rapproché, en écrivant séparément tchang liao. » Cet exemple prouve en même temps contre l’absence absolue des formes grammaticales qu’on a voulu attribuer à la langue chinoise. La disposition des mots n’en peut tenir lieu que dans les cas les plus simples, et ce moyen fait défaut dès que la pensée se complique. Nul arrangement de phrase n’a jamais suffi à exprimer les temps du verbe ni môme un simple pluriel. Il faut bien, pour exprimer ces choses, recourir à des particules auxiliaires, comme liao avec tchang et beaucoup d’autres. Le Chinois n’est donc pas si loin des autres langues que les apparences le feraient croire; et môme ce qu’on appelle « le style des anciens livres, » qu’un habile sinologue comme M. Bazin doute avoir jamais correspondu tout à fait à une langue parlée, ce style concis jusqu’à l’énigme contient quelques-uns des composés et des particules qui ont partout donné naissance aux formes grammaticales. Seulement ils y sont en plus petit nombre qu’ailleu.s et la soudure ne s’en est pas opérée, soit qu’il convienne d’en attribuer la cause uniquement à l’écriture, ou qu’on doive faire la part du génie chinois, antipathique à la synthèse, et disposé à percevoir les idées et les choses par groupes isolés et sans rapport entre eux.

Si le Chinois est à un pôle du langage, l’autre est occupé par les idiomes sémitiques, où la fusion des racines et des alïixes a été si complète qu’on a fait de vains efforts pour les décomposer, et que ces mots, rebelles à l’analyse, sont une pierre d’achoppement pour l’explication philosophique. Les racines de l’hébreu et de l'arabe se présentent à l’état de dissyllabes composés de trois consonnes fixes que séparent entre elles deux voyelles variables. Comme (l’écriture primitive ne tenait compte que des consonnes, on a donnétàces singuliers radicaux le nom de trilitères. Plusieurs formes grammaticales dans la déclinaison (ou dans ce qui en tient lieu), et dans la conjugaison, s’expliquent par une simple agglutination d’affixes

comme dans les langues turques et tartares. Mais un fait particulier à ces idiomes est celui de la flexion opérée au moyen des variations des voyelles radicales. La famille indo-européenne nous a déjà offert certaines modifications d’un genre analogue. Mais elles se résolvaient, suivant l’opinion la plus accréditée, en un système de gradation parallèle de la voix et du sens. Peut-être cette théorie suffiraitelle pour rendre compte de ce qu’on appelle en hébreu « la construction. » Un mol est « construit » lorsqu’il est rapproché d’un autre de manière à former un composé. Alors l’affaiblissement des voyelles de l’un est causé sans doute par l’accentuation supérieure de l’autre (1). Mais la variation des voyelles s’applique à toutes les nuances verbales (2); et il faut bien l’avouer, ce procédé attend encore une explication satisfaisante, car celles qu’on a tentées jusqu’ici sont sujettes à bien des difficultés.

La diversité des formes, dont nous avons montré quelques exemples caractéristiques, se présente dans le monde avec une appa; rente confusion qui n’en laisse pas voir, au premier coup-d’oeil, la filiation et les rapports de famille. Mais la réflexion parvient à les dégager et à établir dans la linguistique l’ordre et la classification qui régnent dans l’histoire naturelle. La difficulté est la môme; il s’agit d’éviter les systèmes artificiels et de surprendre autant que possible celui qu’a suivi la nature.

Au fond de toutes les langues, nous avons trouvé des racines prédicatives et démonstratives, s’agrégeant plus ou moins intimement entre elles et subissant plus ou moins d’altération par le fait de cette agrégation. 11 est clair que l’aUération des racines est postérieure à leur intégrité, et par cela môme, on peut conclure que l’état primitif des langues est le monosyllabisme isolant. Le Chinois et ses congénères de l’exti êine Orient en sont restés à cette phase primordiale, où les racines ne se soudent pas en se rapprochant. Cet arrêt de

(1) Ddbdr « parole, » debar-i o ma parole;» phâqad « il visita,» phdqed-ha « elle visita; » phaqbd « visiter, » bi-pheqôd « eu visitant, » etc.

(3) Ainsi le radical trilitère k-t-l, exprimant l’idée de meurtre, fait au prétérit kdtal « il a tué, • au participe présent kôtél « tuant, » au participe passé kdlûl « tué, » à l’impératif kelôl « tue, » au passif kutlal « il a été tué. » L’arabe dit de même kalala « il tua, » kutila « il fut tué ; » il forme aussi par une méthode analogne certains pluriels tels que lohidn « les barbes, » singulier labial; awdmid « les colonnes, » singulier amad: warod «les roses, • singulier viardé.

développement, pour emprunter l’expression des sciences naturelles, est particulier à la race sino-tibétaine, et s’explique par la faiblesse de sa faculté de synthèse et de sa perception des rapports; d’où aussi le petit nombre des exposants grammaticaux et leur peu d’action dans le discours. Dans le reste des langues, en particulier dans celles de la race indo-européenne, tout nous oblige à croire que, dès le premier moment, les démonstratifs ont entouré les racines prédicatives, et qu’ainsi ont été préparées les catégories grammaticales qui devaient sortir de la fusion de ces éléments. En effet, si les catégories grammaticales sont nées du besoin d’exprimer les rapports, l’intensité de ce besoin est un caractère de l’esprit et de la race qui a dû exister au commencement comme à la fin. On se représentera donc l’étal monosyllabique primitif des idiomes grammaticaux comme formé de racines et de particules dessinant déjà, par leur libre groupement, les mots polysyllabiques qui vont naître dans la période suivante.

Cette période, d’ailleurs, ne dut pas se faire attendre. Étant donnée la tendance à escorter la pensée principale d’accessoires démonstratifs, l’habitude eut bientôt fait d’agglutiner les uns aux autres ces éléments qu’on répétait ensemble. Le résultat se produisit d’autant plus vile que, la pensée étant fort pauvre, les mômes formules se présentaient toujours. C’est à cette époque qu’il faut rapporter l’avénement delà corruption phonétique : la racine principale subsiste encore sans altération; mais sous l’influence de l’accent tonique, qui donne l’unité aux éléments multiples du mot, la prononciation des accessoires s’obscurcit, s'abrège et s’altère en môme temps que leur signification indépendante s’oublie. Dès lors le polysyllabismc est constitué, et l’on entre en plein dans la période synthétique du langage.

Suivant M. Max Millier, la synthèse a plusieurs degrés. Au premier, les accessoires étant seuls altérés et la racine principale gardant son intégrité, dans les langues qui sont en cet étal « la conjugaison et la déclinaison peuvent encore être décomposées; et, quoique les terminaisons n’y aient pas toujours gardé leur puissance de signification comme mots indépendants, on sent clairement que ce sont des syllabes modificatives, distinctes des racines auxquelles elles sont adjointes. » Au second degré, la racine principale et les accessoires se sont confondus, par une altération égale, dans l’unité du mot; M. Muller appelle le premier degré état agglutinant, le second, état flexionnel ou amalgamant; et il indique ainsi la nuance entre les deux : « la différence est en quelque sorte la môme qu’entre

la bonne et la mauvaise mosaïque. Les mots des langues amalgamantes semblent faits tout d’une pièce; ceux des langues agglutinatives montrent clairement les sutures et les fissures par où les petites pierres ont été jointes ensemble. » On pourrait dire encore qu’il y a simple soudure au premier degré, et fusion complète au second.

Il ne resterait donc entre l’agglutination et l’état des langues flcxionnelles d’autre distinction que l’union plus ou moins intime entre les racines et les accessoires ou exposants grammaticaux, et la corruption phonétique plus ou moins complète qui en est la suite. La nuance est juste, et elle a permis à M. Muller de ranger d’un côté les langues supérieures des Aryens et des Sémites, et de l’autre la plupart des idiomes barbares (l). Cependant, la limite entre les deux domaines est malaisée à fixer; l’amalgation n’est, après tout, qu’un pas de plus dans la corruption phonétique. On voudrait des différences plus tranchées. D’ailleurs le sanscrit, langue amalgamante par excellence, compte bien des formes que l’agglutination suffirait à expliquer. Ces difficultés ont conduit M. Bopp (2) à proposer un autre caractèie différentiel, tiré des modifications des voyelles radicales propres à l’hébreu et à l’arabe, et dont nous avons indiqué plus haut le mécanisme. A ses yeux, la flexion n’existe que lorsque les voyelles radicales subissent une modification organique et interne. Par conséquent les langues sémitique» méritent seules le nom de flcxionnelles, et la famille indo-européenne est rejetée parmi les langues agglutinantes.

Cette nouvelle classification nous parait encore plus difficile à admettre que l’autre. De ce que la variation des voyelles radicales dans les langues sémitiques est quelque chose d’obscur , s’ensuit-il qu’on puisse l’élever à la dignité d’un de ces faits primordiaux qui fondent un système? On a essayé de l'expliquer par l’évolution des germes, par le développement organique et la vie manifestée dans les modifications internes; mais, ainsi que le dit nettement M. Muller pour un cas analogue, ce langage métaphorique ne séduira que ceux « pour qui une phraséologie poétique tient la place d’un raisonnement sérieux et solide. » A moins d’en revenir aux rêveries sur la

1) L’ensemble des langues agglutinantes est compris, par U. Millier, sous le nom générique de langues Touraniennes; mais cette dénomination doit être rejetée comme fondée, au moins en apparence, sur deux hypothèses gratuites, savoir : l’existence d'une race de Tourans bien déterminée, et l'unité originelle de tous les idiomes agglutinants.

(2) Vergleichende Grammatik, 2‘ édit., t. I, p. 194 et suiv.

signification absolue des lettres, ou à l’hypothèse impossible d’une convention expresse, ou conviendra que Katala « il tua, » n’a pu par soi-mème et de prime-saut se changer en Kutila « il fut tué. » Ne vaut-il pas mieux croire que ces changements sont les termes extrêmes d’une évolution qui nous échappe? La solution de celte énigme se cache peut-être dans quelque chose d’effacé, mais de plus ou moins analogue aux varia'.ions d’intensité des voyelles radicales en sanscrit, en grec, en latin, en allemand. S’il en était ainsi, la classification proposée par M. Bopp n’aurait plus de base, et l’hébreu ne serait pas plus flexionnel que le sanscrit.

Nous avons dû exposer ce double système, que recommande à la lois le nom de ses auteurs et l’acceptation de l’Europe savante. Cependant une objection nouvelle nous encourage à le repousser tout entier. Si le principe supérieur du classement est tiré de l'état d’agrégation plus ou moins complète des racines avec les exposants grammaticaux, n’y aurait-il pas lieu de faire un ordre à part de nos langues modernes, qui, aux terminaisons usées de la synthèse, ont substitué le mécanisme des exposants indépendants, prépositions, articles, pronoms et auxiliaires, retournant ainsi du côté du monosyllabisme primitif, mais avec la supériorité que leur donnent des particules spécialisées ? Ce procédé est assurément fort éloigné du sanscrit et du latin ; partira-t-on de là pour faire des langues modernes une classe nouvelle sous le nom de langues analytiques ou métaphrastiques ? Ce serait la conséquence naturelle du système. Mais quelle monstruosité qu’une classification où le latin et le grec seraient dans une catégorie, le grec moderne, le français et l’italien dans une autre. De pareils résultats possibles montrent clairement qu’on a fait fausse route.

Il faut en revenir encore à l’analogie qui, à notre avis, éclaire toute la philosophie de la linguistique. Il en est du classement des langues comme de l’histoire naturelle. Linné, tentant de distribuer les plantes suivant un seul caractère, n’aboutit qu’à un ordre artificiel qui rapprochait des êtres disparates et dispersait les semblables. Jussieu découvrit la méthode naturelle en tenant compte de tous les caractères, suivant leur importance. Une bonne classification des langues n’a pas autre chose à faire. En ce cas, le plus ou moins de cohésion des racines avec les exposants grammaticaux ne devrait pas môme être un des éléments du système ; car ce n’est pas un caractère, mais une série d’âges parlesquels passent toutes les langues à mesure qu’elles se développent ; de même que les corps passent par les états gazeux, liquide et solide , et que les plantes ont succes-

sivement une germination, des fleurs et des fruits. Serait-ce classer l’eau scientifiquement que de l’appeler un liquide?

Tenons-nous en donc à la méthode naturelle, et classons les langues selon les affinités qu’elles manifestent entre elles, et qui sont tantôt d’une nature et tantôt d’une autre. La communauté des racines, quand elle n’est pas le résultat d’un emprunt, fournit sans doute le plus précieux des caractères ; elle constitue, aussi bien que l’identité des formes grammaticales, la famille aryenne et la famille sémitique. Mais ailleurs, par suite de la mobilité que nous avons constatée dans le vocabulaire des idiomes barbares, elle est sujette à manquer sans qu’on puisse toujours y trouver une raison de conclure à l’absence de parenté entre deux langues. Alors, au lieu de les classer par le monosyllabisme et par l’agglutination, qui ne manifestent que leur âge, nous chercherions plutôt à les caractériser par quelque spécialilé prise dans leurs formes grammaticales et dans leur prononciation. Ainsi, je suppose, les langues d’Amérique seraient réuniesen famille par l’incorporation exagérée et la mutilation des mots incorporés ; les sino-tibétaines par la pauvreté des formes grammaticales et l'absence des modifications phonétiques; les langues turques par l’harmonisation des voyelles ; les africaines par les particules démonstratives à consonnes variables, etc. Nous esquissons ce système par hypothèse et sans prétendre à la justesse des caractères assignés , mais c’est du moins dans celte direction qu’à notre avis on devrait chercher une classification utile. La rencontre presque complète avec la division des races en confirmerait la valeur. Mettant à part les mélanges de populations, les cas de conquête où des peuples renoncent à leur langue pour adopter celle des vainqueurs, d’invasions qui se fondent dans les nations envahies et de conversions religieuses , et ne songeant qu’à la condition naturelle des peuples livrés à eux-mêmes, on peut affirmer la coïncidence des affinités linguistiques avec lesaffinités ethnologiques. La diversité des langues est une affaire de races, et la parole est le grand signe des nationalités.

Derrière la classification se cache une question plus délicate : l’unité du genre humain étant admise, y a-t-il également unité originaire au fond des langues diverses? En d’autres termes, existe-t-il une langue-mère? Si une telle unité primordiale existe, la science avoue nettement qu’elle ne l’a pas pas trouvée. De vains efforts ont été tentés pour rapprocher solidement les deux familles des Sémites et des Aryens, qui sont les moins dissemblables. S’ils ont échoué entre l’hébreu et le sanscrit, qui ont pourtant de sérieuses analogies de

construction, combien ne sont-ils pas plus infructueux quand on compare le sanscrit ou l’hébreu avec le chinois, avec le turc, ou avec les langues d’Afrique ou d’Amérique. La science la plus prudente, si elle ne nie pas l’unité d’origine de la parole, se déclare donc hors d’état d’y remonter. Quand les familles de langues sont fixées, l’analyse qui en scrute le fond arrive à des racines et à des formes grammaticales qui ne sont pas comparables entre elles. Libre à la conjecture mystique de s’élancer par dessus cet obstacle jusqu’à la langue d’Adam, la science n’a pas le droit de le franchir; elle s’arrête au pied de Babel le lendemain de la confusion des langues et de la dispersion des races.

Telles sont du moins les conclusions d’une science méticuleuse. Mais j’imagiDe qu’avec un peu de hardiesse on pourrait alürmer quelque chose de plus. Supposons un instant l’existence d’une langue-mère dont celles qui sont connues ne seraient que les débris assez altérés pour que la parenté n’en soit plus reconnaissable. Ces débris se comporteraient à son égard comme on voit les idiomes dérivés se comporter vis-à-vis de celui qui leur a donné naissance; ils seraient devant elle comme les langues indo-européennes devant l’ancien aryen et devant le sanscrit, qui en a gardé les plus fidèles empreintes. Le propre des idiomes dérivés est de contenir une foule de noms dont ils ne fournissent pas eux-mêmes l’étymologie. Pourquoi pater, frater, l’anglais daughter , désignent-ils le père, le frère, la fille? Ces noms, dont le sens étymologique est oublié, nous forcent à remonter jusqu’à la langue qui les a faits. (Jr, le sanscrit nous en révèle les racines verbales : le père, c’est le maître (pitn=patï) ; le frère est le protecteur ( bhartri ); la fille ( daugliter , comparez le grec Ouyàmrip), celle qui trait les vaches ( duhitri ) (1). Sur tous les noms imposés aux êtres et aux choses, le sanscrit fournit ces explications satisfaisantes. De même en hébreu la plupart des substantifs remontent clairement aux racines. Mais si le sanscrit et l’hébreu n’étaient pas des langues primitives, ils ne contiendraient pas leurs étymologies; ils fourmilleraient, comme le latin, de mots dont l’origine remonterait jusqu’à la langue-mère supposée. Car autrement, si elle n’avait pas nommé les animaux et les choses, à quoi aurait-elle servi? En un mot, la présence de ces mots clairs et explicables en sanscrit et en hébreu démontre à nos yeux leur caractère primitif;

(1) De même le cheval, equus, est le rapide, açva, comp. le grec ùxù;; le chien est l’ aboyé ur, ftcin; l’oie, anser , est la rieuse, hansa ; l’ours est le brillant, arksha à cause de son poil luisant, etc.

DE LA SCIENCE DU LANGAGE ET DE SON ÉTAT ACTUEL. 3i

l’irréductibilité de ces deux langues entre elles et le recours vain à l’une ou à l’autre pour expliquer les mots dans les autres famille prouvent qu’il n’y a pas d’unité originaire du langage, et qu’il faut lui supposer, comme on dit en histoire naturelle, plusieurs centres de création.

L’absence d’unité dans le langage ne préjuge rien quant à l’unité de l’espèce humaine. On peut supposer que les premières dispersions de la race unique aient eu lieu avant la fixation du langage, et rien n’empêche les orthodoxes de faire dater la diversité des langues de la destruction de Babel. A l’un ou l’autre point de vue la question de l’unité du genre humain reste entière, et se décide par des arguments d’un autre ordre.

Il nous resterait à parler de l’origine du langage. Quand on remonte si haut au-delà des faits connus , au-delà de l’observation possible, la science positive est sans réponse directe. Elle ne peut que circonscrire le terrain et fixer l’examen sur les racines, à l’exclusion des formes grammaticales dont elle a expliqué la provenance. Le reste appartient à la conjecture philosophique.

On ne sera pas étonné de trouver l’antiquité déjà pourvue sur cet objet de tous les systèmes qui se sont partagé le monde moderne , car c’est l’infirmité de la philosophie de tourner dans un cercle d’idées toujours les mêmes, jusqu’à ce que la découverte de quelque fait précis ait donné une base plus sûre à ses recherches. Toutes les hypothèses sur l’origine du langage, révélation par les dieux, puissance d’expression nécessaire des sons , convention, usage naturel d’une faculté, sont indiquées dans le Cratyle de Platon et dans le poëme de Lucrèce. La philosophie moderne n’a guères excédé ce cercle ; pourtant à force de discuter, et grâce surtout à la connaissance plus étendue et plus approfondie des langues, la lumière commence à se faire et à permettre aux esprits , môme peu dogmatiques, une opinion au moins probable.

Le point de vue qui s’ouvrit le premier fut sans doute celui qui attribuait aux dieux l’imposition des noms et leur révélation à l’homme. Cette façon de voir toute mythologique était conséquente avec le système qui expliquait par une action divine directe les faits de la nature et môme ceux qui se passent dans l’intimité de la conscience humaine. Platon la réfutait déjà, et traitait avec dédain ceux qui disent que les dieux ont imposé les premiers noms ; il les com-

parait aux faiseurs de tragédies , qui , pour se tirer d’embarras , ont recours aux machines et font descendre les dieux. De son côté , la Genèse n’a sur ce point rien de bien explicite. Elle montre Dieu parlant dès le principe et nommant chaque objet à mesure qu'il le crée. Dès qu'il a fait l’homme, il s’adresse à lui comme si Adam comprenait déjà le langage ; mais nulle part il ne le lui révèle expressément ; au contraire, il fait passer devanl lui tous les animaux, < afin que l'homme vit comme il les nommerait ; et les noms que l’homme leur a donnés, ce sont leurs noms (i). » Adam semble donc ici parler en vertu d’une faculté innée que Dieu a mise en lui , et non pas recevoir matériellement le langage par une révélation miraculeuse. Cependant , il faut croire que la Bible ne s'était pas expliquée avec une suffisante clarté, car les docteurs juifs admirent la révélation matérielle , et dès les premiers siècles du christianisme on vit reparaître cette opinion, commode à la paresse de l’esprit et dispensant de toute recherche ultérieure sur le pourquoi et le comment des mots. Eunome, évêque arien de Cyzique, la soutint notamment au iv* siècle. Mais Grégoire deNyssele réfuta vigoureusement: il établit sans peine que Dieu a donné cette faculté à l’homme comme il lui a donné les autres, mais qu’il ne lui a pas plus appris à parler qu’à marcher, à se servir de ses bras ou à bâtir des maisons.

Cette opinion semblait donc abandonnée , quand elle a été relevée de nos jours par une école d’un zèle fougueux et plus orthodoxe que la Bible, et qui semble avoir pris à tâche de réaliser le fameux Credo quia absurdum. C’est, je crois, méconnaître l’esprit moderne et le prendre à rebours que d’appeler à tout propos l’intervention divine. Ceux qu’on nomme les traditionalistes français, MM. de Bonald, de Maistre et Lamennais en sa première manière, ne s’en sont pas effrayés; ils n’y ont vu qu’une occasion d’avoir un miracle de plus. Le raisonnement de M. de Bonald a été celui-ci : l’homme ne pense pas sans le secours de la parole ; mais il ne parle pas s’il n’a pas entendu parler, car il est * physiquement impossible * qu’il invente de lui-même le langage. Il faut donc qu’il ait reçu ensemble la parole et l’être ; et cela s’est fait ainsi, car Dieu, en créant l’homme, lui a parlé, et lui a ainsi appris le langage comme la mère l’apprend à l'enfant. Au fond de cette doctrine il y a quelque vérité, en ce qu’elle constate « l’incapacité de l’homme réfléchi à inventer la parole (2). » Mais, prise à la lettre et matériellement comme elle le fut par

(1) Genèse, II, 19.

(4) Renan, De l’origine du langage, p. 81.

ses auteurs, il est trop évident qu’elle ne saurait se soutenir. Outre l’énormité philosophique d’un Dieu doué d’organes corporels et articulant des mots, elle ne fait, comme l’a ingénieusement remarqué M. Cousin , que reculer et déplacer la dilliculté sans la résoudre. En effet, dit cet illustre écrivain , si nous ne possédions déjà la faculté du langage, « des signes inventés par Dieu seraient pour nous, non des signes , mais des choses qu’il s’agirait ensuite pour nous d’élever à l'état de signes , en y attachant telle ou telle signification. » Au reste, cette solution est loin d’être admise aujourd’hui par tous les catholiques. C’est un système français, qui, hors de chez nous , n’a été accepté que par l’école de Gioberti. Les catholiques d’Allemagne le repoussent de toutes leurs forces, et il vient d’étre l’objet d’une vive protestation de la part d’un d’eux, M. Franz Kaulen, qui est un linguiste des plus distingués (1).

11 n’est pas d’erreur en philosophie qui ne soit contrebalancée par une erreur contraire. A celle qui envisageait le langage comme le produit d’un miracle, répondit l’opinion qui en faisait une simple invention artificielle, comme serait de nos jours le télégraphe. Un homme aurait imaginé ce moyen de communication; une convention sociale l’aurait adopté. Tel était, chez les anciens , l’avis de l’école d’Hermogène, de Démocrite et un peu aussi d’Aristote. Lucrèce l’a réfuté dans des vers d’une beauté immortelle (2) : pourquoi un seul homme aurait-il eu cette idée? Comment l’aurait-il communiquée aux autres, et comment l’auraient-ils pu comprendre? Ces raisons étaient décisives, mais les erreurs ont la vie dure. Grâce à l’autorité du Péripatétique, celle-ci a survécu fort longtemps. Bossuet l’a admise sans y soupçonner de difficulté. « Les termes du langage articulé, dit-il péremptoirement, sont artificiels, c’est-à-dire inventés par art ; ils représentent les idées par institution, c’est-à-dire parce que les hommes en sont convenus (3). »

Au siècle dernier cependant, on commença à sentir l’absurdité du système et à s’apercevoir qu’un contrat d’une nature si compliquée n’aurait pu s’établir sans l’usage préexistant de la parole. Autrement, par quel genre de communication les hommes auraient-ils pu s’accorder et parvenir à la convention? On adopta dès lors une opinion

(1) Die Sprachverwirrung zu Babel, Mayence, 1802. Cet ouvrage qui, avec beaucoup do renseignements utiles, contient un grand mélange de choses justes et d’assertions hasardées, a été combattu avec ardeur par M. Pott, dans un livre intitulé tout exprès Anti-Kaulen, et aussi confus que savant.

(2) De Rer. nul., cb. 5, v. 1040 et suivants.

(3) Œuvres philosophiques , édit, de Lens, p. 283.

34 DE LA SCIENCE DU LANGAGE El* DE SON ÉTAT ACTUEL.

mixte ; on supposa la création préalable d’un « langage naturel, consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certaines intonations de la voix. » Mais, ajoute M. Renan, qui a résumé à merveille cette théorie incomplète (1), « à mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant, et l’on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole; on convint, on s’arrangea à l’amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé. » Ce système reconnaissait du moins un langage naturel primordial ; on se demanda par quoi il avait dû commencer. Les uns prirentparti pour l’onomatopée, les autres pour l’interjection, un troisième déclara que la langue primitive n’avait contenu que des substantifs, etc. En cette question comme en beaucoup d’autres, le xvm* siècle fit preuve de sa promptitude à conclure sans examiner, et du penchant qui l’entraînait à faire de l’histoire a priori. Cependant une vérité partielle se dégageait de ces vues trop hâtées : on reconnaissait implicitement que le langage est le produit normal des facultés humaines.

On arrive en effet, en dernière analyse, à croire que l’homme parle comme l’oiseau chante, en vertu d’une faculté innée. L'origine du langage se ramène ainsi à une question psychologique, et si elle n’est pas encore éclaircie de manière à dissiper tous les doutes, on doit avouer que les recherches de la science contemporaine ont apporté de vives lumières sur ce sujet délicat.

Pour comprendre quelque chose à l’origine du langage, il est indispensable qu’on se reporte à l’enfance de l’espèce humaine, ou tout au moins à celle de l'individu. On constate, chez l’enfant comme chez le sauvage, un écho naturel des mouvements de l’ame dans les organes de la respiration et de la voix. En d’autres termes, chez ces natures naïvement passionnées, chaque émolion , chaque effort, chaque acte de la volonté ou delà sensibilité se reflète dans un cri plus ou moins articulé. En vertu de l’association des idées, ce cri devient le signe du mouvement de l’âme qui l’a occasionné ; et il a celte valeur de signe non-seulement pour l’homme qui l’a produit, mais pour ceux qui l’entendent, en vertu de la faculté d’interprétation, qui nous fait comprendre le sens des actes d’autrui, lorsque nous en pouvons opérer instinctivement la reproduction en nous-mêmes. La voix parvient ainsi à symboliser la pensée et à la communiquer au dehors, double fonction du langage. Tels sont les principes sur lesquels on en fonde

(1) De P origine du langage, p. 78.

l’origine. Iis paraissent simples et peu susceptibles de contradiction ; cependant il n’y a guère plus de vingt ans qu’ils ont été clairement posés, en France, par M. Adolphe Garnier (1), et en Allemagne par M.Sleinthal(2). M. Renan les a développés avec l’autorité de sa science et de son grand talent dans son admirable livre de l’Origine du langage.

Mais il ne suffïït pas de reconnaître dans la parole le produit d’une faculté naturelle, si l’on ne constate en même temps à quelles conditions et sous quelle forme cette faculté s’exerce. Par cela même que le langage est non-seulement le véhicule actif de la pensée, mais le grand moyen de communication des hommes entre eux, il ne peut rien exister d’individuel dans sa création, Pour que l’espèce l’accepte, il faut que l’espèce l’ait créé. Mais quand de grands groupes d’hommes agissent tout entiers dans un même sens, l’action pour chaque individu se passe dans les profondeurs de l’instinct , sans réflexion ni volonté; car l’intervention des facultés volontaires troublerait l’uniformité du résultat. Cette vérité a été signalée pour la première fois par Turgot, en 1750, dans cette admirable formule : « Les langues ne sont pas l’ouvrage d’une raison présente à elle-même. » Il fut d’abord si peu compris que , même en notre siècle , le psychologue Maine de Biran ne l’entendait pas encore. Sa pensée n’a pu être saisie à fond que depuis qu’on a commencé à tenir compte des fonctions spontanées et inconscientes de l’âme. Le langage en est le produit ; et même, chose singulière , mais qui se conçoit par l’universalité d’acceptation dont il a besoin pour exister, la raison réfléchie, la libre initiative individuelle sont tout à fait impuissantes à le modifier. Ce caractère , qui n’a pas été aperçu bien nettement avant M. Renan, est cause de beaucoup de méprises. Quand M. de Bonald a repris la vieille théorie du langage révélé, c’est qu’il ne pouvait comprendre « comment des hommes enfants auraient pu créer la la parole, tandis que les plus grands philosophes ne parviennent qu’à grand’peine à l’analyser. » Oui , en effet, si les procédés avaient été les mêmes ; mais les philosophes agissent par volonté réfléchie, et les hommes enfants agissaient spontanément, par instinct; et, comme l’a finement remarqué M. Renan , « les mots facile et difficile n’ont pas de sens, appliqués au spontané. >

(t) La Psycologie et la phrénologie comparées (Paris, 1S39), 3* partie, ch. l«r, §§ 11 et 12; et plus tard, Traité des facultés de Time (Paris, 1852), t. II, p. 451 et suiv.

(2) Der Ursprung der S proche, Berlin, 1851.

Il faut s’entendre cependant sur l’impuissance individuelle en fait de langage. Dans de petits groupes il est possible à des individus de modifier et môme d’inventer des langues. Les voleurs peuvent convenir entre eux d’un argot. Depuis Leibnitz on a cherché à créer de toutes pièces des langues universelles , et dernièrement encore un abbé espagnol (1) en a proposé une toute faite ; si une académie de maniaques se mettait en tête de s’en servir, on ne voit pas ce qui l’en empêcherait. Mais généraliser l’emploi de ces inventions, voilà ce qui n’est pas possible, parce que le langage étant à l’usage de tous, il n’y a pas de particulier de qui l’influence soit assez forte et assez prolongée pour agir sur tout le monde, sur la masse, qui échappe aux suggestions de la réflexion, et que régissent uniquement les lois générales et organiques du genre humain. C’est pourquoi, encore un coup, le langage n’est pas une invention comme les arts, ni le résultat d’une convention, mais le produit des facultés spontanées, inconscientes, qui se développent avec tant de régularité et sous des lois si fatales dans les foules humaines, cl qui sont la source des caractères nationaux. Non-seulement la langue , mais une foule de choses qui semblent plus arbitraires, sont produites par ces facultés et soumises à ces lois , depuis les mœurs et les religions jusqu’aux costumes (2).

Je crains qu’ici la vérité n’ait été un peu outrepassée par M. Max Muller. A son avis le langage est une production organique , qui n’a pas d’histoire à proprement parler, mais une croissance naturelle ( grotcth ), comme les arbres. Cette physiologie ne dépasse-t-elle pas le but? et n’est-ce pas assez de reconnaître l’action de l'instinct et des facultés involontaires, sans enlever à la parole ce qu’elle a d'humain? Les productions de l’esprit ne peuvent, en aucun cas, être comparées à la pousse des cheveux. M. Jacques Grimm était tombé Jans l’exagération opposée : il repoussait la théorie du langage naturel et organique , parce qu’une telle production eût dû ôtre immuable et toujours la même, comme les cris des animaux (3), et, entraîné par ce prétexte, il retournait sans le vouloir vers la doctrine du langage

(1) M. l’abbé Sotos Ochando.

(2) Envisager ainsi le développement de ces éléments essentiels de l’bistoire, c'est, il est vrai, restreindre le domaine de la liberté, mais ce n’est pas la nier. A nos yeux la liberté doit être soigneusement distinguée de la spontanéité; elle entre en actiun quand commence la réflexion individuelle. C’est assez dire qu’en histoire les origines l’excluent, et que présentement encore la masse des hommes lui offre trop peu de prise; mais l’avenir lui appartient.

(3) Voy. l’opuscule de J. Grimm, De l'origine du langage , traduit en français par M. F. de Wegmann. Paris, Franck, 1859.

artificiel. M. Grimm s’est butté , je crois , contre l’apparence d’une difficulté. Les cris des animaux sont invariables, parce que la pensée des animaux ne change pas ; au contraire le langage change et il a une histoire, parce qu’il est porté à la suite de la pensée humaine et de ses développements.

Les facultés dont le langage est issu étant admises, en vertu de quelles lois certains sons ont-ils été choisis pour représenter les idées? Il est manifeste que ce ne saurait être arbitrairement; car, en l’absence d’une convention impossible, la communication parla voix ne pouvait avoir lieu qu’en tant que le son, éveillé par l’idée chez celui qui parlait, allait à son tour éveiller l’idée chez celui qui entendait. Mais cette relation ne pouvait exister qu’à condition d’une certaine affinité entre l’idée et le son. Pour l’expliquer, deux systèmes ont été proposés : l’onomatopée et l’interjection.

Le système de l’onomatopée remonte très-haut. Il est au fond de la théorie soutenue dans le Cratyle de Platon, suivant laquelle chaque articulation aurait un sens naturel et nécessaire (1). Ces rêveries, où le mysticisme se mêle au sens matériel, ont été reprises sur nouveaux frais au siècle dernier par Court de Gébelin, et l’on ne saurait dire qu’elles soient complètement abandonnées aujourd’hui. L’observation suffit cependant à les réfuter ; elle montre jusqu’à l’évidence que, lorsqu’on examine les racines réelles des langues connues, la valeur des lettres ne correspond à aucun classement dans le sens des mots. Aussi les partisans sensés de l’onomatopée ont-ils prudemment battu en retraite sur ce point, pour s’en tenir à la simple imitation des bruits naturels. Herder était de cet avis; il croyait que les noms des bêtes étaient dus à l’imitation de leurs cris, et que Dieu avait fait passer dans ce but les animaux devant Adam, pour les lui faire nommer. Mais c'était encore se placer sur un terrain peu solide. La plupart des animaux ont reçu des appellations tirées d’un tout autre ordre d’idées, par exemple, de leurs mœurs et de leur aspect (2). Pour garder à l’onomatopée la place qui lui appartient parmi les sources du langage, il convient, je crois, de la restreindre surtout aux racines verbales qui signifient des bruits tels que crier, gémir, sonner, murmurer, respirer, souffler, briser, râcler, etc. Dans ces limites elle est inattaquable, pourvu qu’on ne la réduise pas à une imitation îles sons trop minutieuse.

(1) L7I signilierait le mouvement el lu rudes**; 17 bief l’introduction, T U station, traction di- couler, G le gluant, N l’intérieur, O la rondeur, etc.

(2) Voy. la Paléontologie linguistique de M. Pictet.

L’interjection a eu aussi ses partisans, dont le plus décidé a été chez nous le président de Brosses. Si on l'entend au sens étroit des cris d’appel, de joie, de douleur, de surprise ou d’effroi, ce serait la plus pauvre des sources du langage, et à peine pourrait-on trouver quelques racines réelles qui lui devraient leur origine. Mais il n’en est plus de même lorsqu’on l’entend en un sens plus large, et qu’on y rattache les cris plus ou moins articulés qui, chez les enfants et les sauvages, accompagnent naturellement chaque geste et chaque action où il entre un peu de passion et de véhémence. C’est là qu’est, à notre avis, la source principale du langage; et sur ce point nous inclinerions, au moins pour les données générales, vers le système proposé par M. Chavée dans sa Lexiologie indo-européenne (1). Suivant cet ingénieux savant, outre les onomatopées et interjections proprement dites et au sens étroit, les racines verbales se ramèneraient soit à une imitation sommaire des bruits de l'action , soit à l’émission vocale qui accompagne naturellement l'effort corporel. L’imitation des bruits comprendrait les trois classes de crier, souiller et détruire ; les efforts se traduiraient par deux classes cle mots, suivant qu’ils seraient, pour ainsi dire, centripètes ou centrifuges, et qu’il s’agirait de presser ou de tendre. Aux ordres ainsi formés M. Chavée s’est efforcé de rapporter les principales racines sanscrites, et quelque rudimentaire que cet essai puisse être jugé , nous le croyons digne d’attention. L’existence des racines démonstratives est expliquée par un procédé analogue ; c’est encore le cri naturel accompagnant le geste qui indique une direction.

Telle serait l’origine première des racines, et tout fait présumer que l’articulation en fut d’abord vague et variable , et le nombre assez grand. En effet, le geste les interprétant toujours, on n’éprouvait pas d’embarras à les comprendre. Le nombre se restreignit, et la prononciation s’éclaircit et s’épura à mesure que l’habitude se fixa de prendre ces cris pour des symboles significatifs par eux-mêmes. C’est du moins ce qu’il semble permis d’inférer de cette circonstance, que, plus on remonte dans l’antiquité des langues, plus on y rencontre de racines différentes qui, plus tard, se sont perdues comme inutiles, et de formes flottantes et variables pour une seule et même racine.

Quant à l’attribution des divers sons articulés à chacun des cris naturels, on ne s’en rendra pas plus de compte qu’on ne s’explique les cris des quadrupèdes et le chant des oiseaux. Il y régna sans doute une grande latitude , et la même articulation dut signifier , suivant

( 1 ) Paris, Franck, 1849.

l’expression et les gestes , des idées fort différentes. Au fond de cette adaptation du sens au mot se cache un rapport encore inconnu entre la pensée ou l'émotion de l’âme et la vibration des organes vocaux. Mais ce rapport a été enfermé dans de justes limites par M. Renan, quand il a dit: « La liaison du sens et du mot n’est jamais nécessaire, jamais arbitraire, toujours elle est motivée. »

On taxera peut-être cette explication de matérialisme ; c’est une accusation qu’on est prompt à lancer. Elle serait ici souverainement inexacte. Il est vrai que les cris naturels de l’homme, dans le principe, ne diffèrent pas essentiellement de ceux des animaux, et ne s’en distinguent que par la richesse et la facilité de leur articulation. Mais sur cette base l’animalité n’édifie rien , et le perroquet le plus jaseur ne met aucune idée dans son bavardage. L’homme commence aussi par des cris qui n’expriment que des sensations matérielles et grossières; mais sa raison est au fond, et, grâce aux procédés de formation des mots que nous avons décrits, elle construit un vocabulaire et une grammaire au moyen desquels on parvient à exprimer les choses directement inexprimables, les abstractions, les rapports, les idées rationnelles et morales.

Bien des questions nous resteraient à traiter, si nous ne craignions d’allonger démesurément cette étude. Par exemple, lorsque le langage se fonde , quand le cri concomitant du geste commence à devenir un signe, qu’exprime-t-il d’abord? est-ce un être ou une action, une idée générale ou une idée particulière? Cette question est celle que l’ancienne philosophie désignait par les termes scolastiques du primum cognitum etduprimwm appellation. L’observation des faits y répond. L’examen des racines sanscrites nous a montré qu’elles ont toujours pour fond des idées verbales; donc c’est l’action qui fut nommée la première et avant la chose. Le cri représentatif de celte action, en devenant signe, devint par cela même une idée générale. Seulement il y a des degrés ; les langues des races destinées à une incurable sauvagerie particularisent le plus possible (1). Au contraire, dans les longues nobles, telles que l’hébreu et le sanscrit , les racines expriment l’idée au plus haut degré de généralisation et même de vague où on la puisse conduire. Signe manifeste des qua-

(1) Ainsi on Groenlandais il y a autant de synonymes pour exprimer le verbe pêcher, qu'il y a do poissons objet de la pêche ; la langue des Mohicaus a des verbes différents pour dire couper du bois, couper la tête ou le bras; mais dans ces idiomes nul mot ne traduit l’idée générale et abstraite de pêcher, de couper.

lités d’abstraction que ces races possédaient en elles, et de leur vocation supérieure dans les domaines de la raison , de la réflexion et de la science.

On pourrait enfin se demander si la transformation des cris naturels en langage rationnel a été lente ou rapide. S’opéra-t-elle dès le début de l’humanité ou par une série de développements successifs ? Nous posons ce problème sans essayer de le résoudre, car il n’appartient plus à la linguistique, mais à l’histoire naturelle et à la cosmogonie. Il s’agit au fond de savoir si l’homme est apparu subitement sur le globe, armé de toutes ses facultés en exercice, ou si, tant pour son organisme physique que pour ses aptitudes spirituelles , il s’est lentement dégagé du sein de l’animalité. Question à laquelle, suivant qu'on inclinait vers certaines opinions philosophiques ou religieuses, on a pu faire jusqu'à présent toutes sortes de réponses, excepté une réponse rigoureuse et fondée sur des faits positifs.

Pari». — Tmpr. de Pillet fil» aîné, roa des Grandi- Augustin*. S,

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