AU LECTEUR
Qui écrit, enseigne ; qui rassemble, conduit. Il faut une théorie à toute recherche, à toute nef une orientation.
La certitude apporte avec elle la paix spirituelle, et d'autres que les mathématiciens la peuvent posséder.
Surtout en matière de sensibilité les principes sont inestimables, ils légitiment nos plus hauts plaisirs. Plusieurs prétendent que le génie sait fort bien se faire entendre, sans aucun truchement et que le pédagogue est odieux qui vient mettre l'astérique pour indiquer « ici on admire ».
J'ignore les mœurs du génie et comment le chef-d'œuvre se conduit à son ordinaire : il a sans doute quelque égard aux personnes, mais auxquelles, et qui se flattera d'être de celles-là ?
Il me paraît expédient de faire d'abord sa révérence, c'est-à-dire de se présenter congrûment devant l'ouvrage d'art^ en toute humilité.
On fait mal en ce temps, on parle plus mal encore et la niaiserie synthétique des augures s'étale dans cette définition : « L'art, c'est la vie.»
Gela paraît la définition du quotidien et de l'instantané: le reporter et le photographe valent mieux, comme témoins, que le poète et l'artiste.
La Vie s'entend du mysticisme de Franck et du vacarme de Mascagni; de la pensée de Lacuria et d'Hello comme de celle de M. Bourget; du roman de d'Aurevilly comme de celui de Zola ; de l'estampe de Rops et de celle de Garan d'Acné. Les uns voient la vie au Moulin de la Galette, et les autres à Notre-Dame. La vie plus illimitée que l'Océan, n'a point de bords. Dans l'homme, elle affecte trois plans : le physique, l'affectif, le spirituel. Admettez-vous qu'il en soit des œuvres comme des hommes, et qu'ils vaillent selon leur hauteur intellectuelle, leur noblesse morale et leur beauté typique? Gela seul constituerait une esthétique.
Voyez-vous la vie restreinte à Pin-
timisme ou acceptez-vous la représentation d'une cérémonie officielle sous la troisième République?
On est en veston le matin, en jaquette l'après-midi, et en frac le soir. Supportez- vous ces formes, et la redingote envolée de Gambetta, et la plus sage de Jules Simon?
Sous cette rubrique, tout peut passer et surtout le dilettantisme. Vous n'êtes pas de ceux qui veulent faire de Fart un cabinet d'amateurs : vous savez que la Beauté a une mission civilisatrice. Le peuple, par son ingénuité même, se révèle chaque jour plus apte que la bourgeoisie, à sentir profondément les hautes inspirations et les spectacles grandioses.
L'art a été la littérature de l'humanité jusqu'au jour du pullulement du livre. Avant l'imprimerie, on regardait au lieu de lire. Quiconque sait le catéchisme et la Légende Dorée comprendra sans effort toutes les fresques. Or, je voudrais connaître le poème qui vaui, comme synthèse humaine et claire, le Triomphe de la Mort d'Orcagna?
La blague de Voltaire non plus que le pédantisme matérialiste n'ont rien changé au problème des fins derniè-
res; et la légende des trois morts et des trois vifs ofire toujours le même sens infiniment pathétique.
Au risque de passer pour ignorant du prétendu mystère pictural, j'avoue que les portraits des rois, des nobles et des prélats m'assomment comme m'eussent assommé les originaux :
la valeur historique est nulle en esthétique. Le tableau document, si prisé des escribouilles, n'importe nullement à un homme qui cherche des motifs d'imagination.
Si l'Italie vous fait peur, par la multiplicité de ses merveilles, allons rétrospectivement à l'exposition des Primitifs Français où il n'y avait nul primitif, mais un honnête cinquetento.
La Vierge mère de Fouquet, le Couronnement de la Vierge de Charonton, le Buisson ardent de Nicolas Froment, Clouetet Cousin, donnèrent aisément lieu à une suite de règles.
Fouquet choisit pour modèle la plus belle dame de France, Agnès Sorel ; Charonton donne la plus naïve majesté au Père et au Fils, et Froment, qui fait penser à Fra Bartolomeo par son Saint Siflrein, ose une trouvaille de symbole et de pit*
toresque à la fois, en nous montrant la Vierge dans le buisson, comme eut fait l'Inde, au lieu d'un Jéhovah effrayant.
Ces œuvres d'un sentiment original, très différent de celui d'Italie, se recommandent toutes par l'extrême fini de la touche.
Intercalez-en une, dans un Salon, et nul ne croira qu'elle appartient à la même race que celles exposées.
Laissons les sujets : nos peintres seraient capables de reproduire le buisson tout seul sans la Vierge, sans les prophètes ; leur touche serait celle du peintre de décors. Que les motifs soient changés, rien de plus naturel, mais qu'il n'y ait plus de motifs, cela m'étonne. Je ne plaide ni pour l'anecdote, ni pour Tallégorie,ni même pour le style. Il y a deux motifs, deux seulement essentiels, la forme humaine et la personnalité humaine.
Clouet n'a pas peint de formes, mais des personnes, et il les a peintes avec une perfection matérielle bien rare. Quant à Cousin, c'est un grand maître styliste qui n'a rien à faire dans le débat : il écraserait tous nos contemporains.
L'étude et la pratique constante de n'importe quel procédé d'art produit une espèce d'abrutissement; le peintre a des pollutions optiques, et le musicien des pollutions auditives très voluptueuses, mais qu'ils ne peuvent communiquer. Quelqu'un me parlait l'autre jour des jouissances infinies qu'il trouvait à peindre un citron, un torchon et des huîtres.
L'artiste ne peut être un halluciné ou un intoxiqué, un fumeur ou un mâcheur d'herbe : il est artiste dans la proportion où il donne des sensations esthétiques. Ceux qui ne veulent que se contenter eux-mêmes n'ont pas de titre à nous éblouir de leurs joies solitaires. Si la littérature ne consistait qu'à aligner des mots et à accoupler des rimes, elle serait une marqueterie, encore que la marqueterie suppose un dessin précis et une manière de composition.
On peut dire que l'œuvre doit avoir une âme : mais si on me dit qu'un intérieur, c'est-à-dire une cheminée et des fauteuils dégagent de l'âme, ainsi que les fleurs et les fruits, je ne comprends plus, c'est trop littéraire pour moi. Un balai pour figurer le sabbat, un gant pour une
-dilemme, un poignard pour un crime, c'est du hiéroglyphe ou du rébus.
Que m'importe ce que roit un peintre ; je juge ice qu'il me fait voir ; et je me place au sens général du plus grand nombre qui a entendu un peu de musique classique, qui va au théâtre et qui lit. Ce personnage moyen n'a que faire du procédé, il se plaît à la belle réalité.
Quand la réalité est-elle belle ?Et qu'est-ce que la Beauté ?
La réalité est belle quand elle réalise la notion intérieure qui existe en nous. La maîtresse dite du Titien, au Salon Carré, réalise notre notion intérieure d'une femme désirable.
La Joconde représente un thème beaucoup moins précis : elle ne correspond pas à la concupiscence :
elle excite notre imagination ; son charme spirituel nous domine : et lui plaire, représente un plaisir d'orgueil.
Sur la même cimaise, la Saskia de Rembrandt nous regarde, sans intéresser ni notre sexualité ni notre imagination. Un peu plus loin, l'Infante de Velasquez, piteuse et inexpressive en son accoutrement, nous révèle la laideur.
Nous avons là quatre versions de
la vie : celle typique du Titien, celle individualiste de Léonard , celle intimiste de Rembrandt, et la quatrième quelconque de Velasquez.
La première intéresse tous les hommes, elle glorifie l'espèce, la seconde intéresse beaucoup d'hommes, car elle agit comme coquette transcendantale, en Célimène du mystère ; Saskia et l'infante ne parlent qu'aux amateurs et ne leur donne d'autre plaisir que celui de juger et de se sentir compétent en ton, en touche...
C'est une prétention grotesque ehez l'artiste que de prendre son pinceau pour une baguette magique et de nous donner à admirer sa seule habileté. L'Idiot de Velasquez est authentique mais je plains celui qui s'y plaît.
L'art qui nous familiarise avec la laideur nous déprave; au lieu d'exalter en nous la notion de perfection, il nous fait concevoir une sentimentalité fausse et délétère : c'est du moins mon avis. Quel est le vôtre ?
Nous sommes d'accord, ce semble, sur le Titien et le Vinci : mais sur la Saskià et l'Infante, nous devons différer?
La vie se manifeste par le mouvement et Part par l'immobilité. Il y a là une antinomie à réduire ?
La forme du vêtement masculin s'appelle l'informe et sa couleur Tincoloré . Conçu de la même façon que le domino, pour effacer à la fois la caste et la personnalité, il oppose à l'artiste une difficulté presque insurmontable, calomniant le corps et poncivant l'individu. Otez la perruque des Rigaud,la fraise des Hais; et les mêmes têtes n'étant plus ni soutenues ni encadrées, deviendront contemporaines. Léonard ne nous donne jamais les modes du temps, il invente un compromis entre le costume et la draperie. La maîtresse de Pandolfo Malatesta a le haut de la tête rasée et la chevelure tirée en arrière parce que c'était la mode, très souvent contradictoire à une physionomie. Nous possédons du reste un élément critique d'une singulière valeur : la photographie.
Elle. démontre la niaiserie du réalisme. On pourrait, avec l'objectif bien manié, constituer un salon annuel, mais non pas un musée.
Le contemporain qui met des femmes nues dans un paysage, copie
la décomposition de ton que le plein air fait subir à la peau ; et cela est laid, comme à la mer, sur les plages.
S'il peint une paysanne, il lui laissera sa crasse avec son hâle.
On a toujours su que le travail de la terre fanait et tannait la peau :
mais on a eu jusqu'ici de bonnes raisons pour n'en pas tenir compte.
La vibration d'art ne résulte pas d'une imitation documentaire, mais d'une intensification significative.
Voilà pourquoi quand on peint le bourgeois, on le rend cocasse par impossibilité de le hausser.
« L'art résume la vie ». Sans doute ; et autant dire l'art est une synthèse ; et comme la vie a trois catégories : les idées, les sentiments et les instincts, l'art est leur confluent. L'œuvre aura donc un corps typique, une âme pathétique et un sens spirituel : car le type est le résumé de la forme ; le pathétique, la mise en activité de l'âme, et l'allégorie, l'expression plastique d'un concept. Le type, le pathétique et l'allégorie constituent le style des Beaux-Arts.
Je crains cependant que vous ne voyez surgir ici le monstre Académi-
que et je suppose qu'un jeune artiste détourné de l'école des Beaux- Arts vienne à vous et vous demande un éclaircissement.
Que lui direz-vous ? J'entends de pratique et d'immédiatement utile ?
A votre place, je serais bien embarrassé. Citerez-vous Taine :
€ Pour faire de belles œuvres, la eondition unique est celle qu'indiquait déjà le grand Goethe : emplissez votre esprit et votre cœur,si larges soient-ils, des idées et des sentiments de votre siècle, et l'œuvre viendra!»
Taine a été l'adversaire de la Révolution et de l'Empire, il a abominé l'égalité et aussi le Bonarpartisme. Mais quelles sont les idées du siècle ? Les plus récentes, les plus osées ou les plus anciennes et conservatrices ?
L'anticléricalisme paraît un vif sentiment, et aussi l'aspiration au confort ; ce ne sont point là sources inspiratrices. Faut-il traduire « emplissez votre œil des formes de votre siècle » ? Un homme des Beaux- Arts pense par formes, il étudie par les yeux. Qu'allez-vous lui parler d'idées ? Or, nous avons vu que les formes sont informes, qu'elles pré-
sentent une Véritable irréductibilité au style.
Au théâtre, le personnage contemporain ne peut ni élever la voix, ni faire un grand geste sans ridicule, ni devenir lyrique, sans paraître faux.
Le costume détermine la mimique.
Habillez le Jason à la Belle Jardinière, et ce ne sera plus qu'un homme qui rattache sa chaussure. Le Gambetta de la cour du Louvre donne à rire comme la Liberté de PArc-de-Triomphe serait grotesque si elle était habillée et non drapée.
Donc, plus de gestes, plus de timbre dans la voix, plus rien d'esthétique, plus rien pour les yeux ou les oreilles.
Coiffez et habillez à la contemporaine Charles Premier, que resterat-il ?
Lord Wharton sans cheveux et en veston, voyez-vous cela 1
Il reste le visage et le nu : mais comme les visages mêmes illustres sont décevants I Franck, Villiers, Hello étaient laids. Wagner a-t-il l'aspect de son œuvre, et Balzac ? Zola ne ressemble-t-il pas à une caricature?
Et Littré ?
Combien, parmi les contemporains célèbres sont pis que laids, quelconques.
11 faut tomber au pied de ce sexe auquel on doit les modèles. Sans doute, il y a de jolies femmes, mais quel vide épouvantable dans leur œil I Quel pauvre thème que leur sourire ! La toilette, suprême passion, les a vidées de toute beauté intérieure : la poupée a succédé à la femme. Pour toutes, le Parade t s'appelle le grand magasin.
Le Romantisme fut vraiment une époque : il ne rompit avec aucune tradition, il les continua. Ingres obéit aux mêmes principes que David ; et Chasseriau, mort à trente-sept ans, Ziegler, Flandrin, Orsel, Baudry, sont des classiques, suivant les règles.
Delacroix, ce génie plus grand qu'Hugo, n'a eu d'influence que sur Gustave More au.
Gomme il faut une autorisation spéciale pour pénétrer dans la bibliothèque des députés, on ignore généralement le chef-d'œuvre de l'art français. Là, ont été vraiment renouvelés les thèmes grandioses, là s'admirent des pages vraiment cycliques, Hérodote chez les Mages, la
Prière aux étoiles, égalent les créations de la Renaissance, et l'invention picturale se joint la hauteur de composition.
Cette décoration prouve que l'artiste puise en lui-même son inspiration, et qu'on peut concevoir aussi grand que les maîtres, sans bizarrerie affectée.
Delacroix a fait des muses, des victoires et des allégories, qui ne doivent rien au passé ; il a continué en quelque sorte l'art des « Chambres », en créateur : et pour cela, il est le maître.
Un état d'esprit produit toujours des œuvres nouvelles, Taine l'affirme.
La faculté d'exprimer le caractère dominant des objets ne se perd pas, selon lui ; et de nouvelles formes apparaîtront. L'histoire le nie. Après Durer, après Rembrandt, il n'y a plus d'art dans le Nord. La Transfiguration de Raphaël marque le commencement de la décadence italienne. Depuis cinq siècles, l'Italie n'a pas vu de nouvelles formes apparaître. Voyez au musée de l'artillerie les sabres de la République et de l'Empire, ils sont ignobles : ce-
pendant, quels guerriers que ceux de Valmy et d'Austerlitz !
Le moindre condottiere italien nous a laissé sa médaille, et le colossal Bonaparte n'a pas vu frapper un profil digne de lui.
Nos timbres-poste, nos monnaies, nos insignes, sont d'une laideur imbécile.* La faculté d'exprimer le caractère dominant des objets » se perd, hélas ! Cette faculté n'appartient qu'aux périodes de croissance et la maturité des races ne produit rien.
Y a-t-il un homme capable de nouer du laurier autour d'une tête à cette heure ? Il faut répondre par cette autre question : y a-t-il un homme, un seul, qui songe à la postérité et qui ait le culte de la vraie gloire?
Notre art est sans caractère, parce que l'époque ne comporte plus de caractères. La culture s'étend, il y a beaucoup de docteurs et d'agrégés :
les âmes, envahies par la contingence, n'aiment plus que la vie elle-même, au lieu d'un rêve.
A Ypres, il y a une halle aux draps monumentale ; on dirait une cathédrale désaffectée : le beffroi n'est qu'un clocher. Les intérêts mêmes légitimes, n'ont jamais pu trouver une exprès-
sion architectonique, parce que la langue des formes est une langue animique et radicalement idéale. Le Château de Versailles représente une caserne, ou un hospice, ou un hôtel Terminus, vu de la pelouse. Chambord est absurde et G h énonce aux bizarre. J'ai dit souvent que la pierre était muette depuis la grande stupeur de la Révolution : elle est muette depuis lêûn. du seizième siècle. Il y a quatre cents ans que l'architecture est rentrée dans l'archéologie. Sans doute, nous avons quelques affiches assez drôles et de la typographie luxueuse. Sont-ce là des formes nouvelles ?
L'état des esprits est matérialiste.
Plus de renoncement, ni de rêverie.
On sait l'étroite alliance entre la plus noble conquête de l'homme et le noble-homme : la locomotion automatique à conquis la classe dirigeante.
Avez-vous vu ces monstres à fourrures d'esquimaux, à casquettes de mécaniciens, à lunettes de casseurs de pierres, et leurs femmes devenues des sacs ambulants? Ces gens qui ressemblent à des brigands ou à des routiers^ suivant l'heure, voilà notre grand monde. Ils vont manger ou coucher
quelque part, sans but, ils vont pour aller. L'hygiène les approuve, soit ; mais les étranges modèles pour un peintre !
L'Art se forme de sentiments désintéressés, pédant esquement — d'objectivité : et il n'y a plus d'objectivité.
Je ne crois pas que la vraie critique consiste en une estimation plus ou moins motivée de la production contemporaine.
Sa fonction haute et utile se montre à conseiller les artistes et à leur faire concevoir et l'essence de l'art) et la nature de leur propre talent.
Se promener à travers un Salon et distribuer des notes comme un universitaire me semble un piteux exercice ; commenter des œuvres où il n'y a que du métier, et faire semblant de découvrir des mondes dans une juxtaposition de teintes, contrepointer snobiquement le thème des valeurs, ne sont-ce pas les plus misérables occupations pour un écrivain ?
Il y a dans les lois de la création artistique, une part de métaphysique, •de logique et d'expérience historique que les peintres méconnaissent quand ils ne les ignorent pas. On trouve
toujours plus aisé de modifier la théorie que d'obéir à sa discipline.
L'office du littérateur sera donc d'enseigner, ou de rappeler à l'artiste, la méthode traditionnelle, de le prémunir contre les courants dangereux, d'être en un mot son entraîneur. Pour cela, il faut que le but soit précis.
Quelle vie possède le caractère esthétique ? On trouve dans Y « Art Moderne » de M.Huysmans,p. 240 :
€ La Vénus de Milo n'est ni plus intéressante ni plus belle maintenant que ces anciennes statues du Nouveau Monde, bigarrées de tatouages et coiffées de plumes. »
Vous lui préférerez celle-ci de Taine : € Il y a pour chaque objet une forme idéale, hors de laquelle tout est déviation et erreur, et l'on peut découvrir un principe de subordination qui assigne des rangs aux œuvres d'art. »
Admettez-vous cette formule? Elle établit la nécessité de la beauté typique : car le type seul ne présente ni déviation ni erreur, et fournit aussi la hiérarchie des ouvrages.
Une figure, d'abord, doit être conçue idéalement ; en tant qu'objet,
elle comporte les qualités de la série.
Gustave Moreau, en vertu de ce principe, a constamment refait le corps d'Antinous ; et pour les professeurs et les élèves d'aujourd'hui comme pour les G arrache, le type n'est que le poncif.
Evidemment, si on entend par type une forme de musée, une forme antérieure, je le repousse 1 Mais le type, au contraire d'une copie, est la composition plastique élaborée par l'artiste d'après le modèle. La femme de Rops, qui ne représente que la féminité générale, difière des versions précédentes, comme celle de Gavarni différait de celle d'Ingres. Ghassériau, dans son Tépidàrium, a groupé, sous un prétexte antique, des femmes variées, et à la bibliothèque des Députés, la nymphe Egérie et la muse .
d'Hésiode sont des types,parce qu'on ne les a pas vus ailleurs.
Assignons un rang aux diverses œuvres d'art, non d'après le sujet choisi, radis réalisé. Ainsi l'apothéose d'Homère occuperait une place bien plus haute, si elle était réalisée, que l'Entrée des Croisés qui l'emporte cependant.
Théophile Gautier lui-même disait
qu'un peintre peignait l'histoire à propos d'un tableau religieux. Cette expression essentiellement bourgeoise englobe un Jugement Dernier, une Bacchanale, l'Assassinat du Duc de Guise, et un 14 Juillet : M. de Neuville, peintre de soldats, appartient à la même catégorie que Delacroix I
Lorsque le fabuliste se dit devant un bloc : ,
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Il pose la question des modes.
Quelle différence y a-t-il entre Vénus et M m8 Récamier, sinon que l'une correspond à une notion synthétique et représente la qualité d'un rayonnement «universel, tandis que l'autre ne manifeste qu'une individualité d'une grâce personnelle ayant sa date et son lieu. Gérard a fait un chef-d'œuvre en comparaison d'une Vénus de M. Bouguereau.
Mais celui qui réaliserait Vénus, l'emporterait sur Gérard. Quand Rubens nous montre Kypris lourde, grasse, et en viande plutôt qu'en chair, avec les tons que l'on voit à l'étal des bouchers, il évoque l'idée de Maritorne : la mère d'Eros ne pourrait se mêler à la Kermesse. '
-SS- II est absolument certain que la lourdeur graisseuse convient mal aux figures allégoriques. Il Test aussi, que Goya nous intéresse à sa Maja par l'individualité des formes, et des relations visibles avec les Vénus du Titien.
On a dit à l'artiste que le rendu seul existait, et il s'est mis en devoir de peindre n'importe qui et tel quel, persuadé que la vileté du sujet ajoutait à son mérite et à notre plaisir.
L'argot dès lors envahit la palette:
Hercule devient le lutteur de foire au maillot sale ; Atlas, un portefaix ; la nymphe, une pierreuse. Déjà Velasquez nous avait infligé ces mémorables pensums, les Forges, les Menines, les Buveurs, les Fileuses. Abusant de sa puissance picturale, il nous avait forcés à regarder des laideurs sans nous plaindre. Gageure que cela 1 Rembrandt aussi, nous a servi un bœuf dépecé.
Sans être un sot, on peut préférer les Titans aux forgerons, les amours aux menines, et l'ivresse de Dyonisos à celle de paysans espagnols.
De quelle impression mon âme va-t-elle s'enrichir devant l'étal de Rembrandt? Je ne peux que juger et
non m'émouvoir. L'œuvre d'art s'adresse à mon sens esthétique.
Le jeu de l'approbation et du blâme est fort médiocre pour qui ne professe pas.
Une belle œuvre, comme un miroir enchanté, me fait voir ce que je ne verrais pas en dehors d'elle : or, un bœuf ne contient rien qu'un motif d'imitation ou de trompe-Fœil. Troyon est ennuyeux comme Paul Potter, puisqu'il ne donne lieu qu'à une idée de vérification naturaliste.
Le lecteur, en entrant au Louvre, où ira-t-il d'abord ? Aux peintres de la vie religieuse ou héroïque, ou indifféremment, vers Lenain comme vers Léonard ? Dans la Galerie Lacaze, que pensera-t-il de la Bethsabée, l'un des plus faux Rembrandt du monde, et de l'Idiot de Velasquez ?
Quelle sera sa méthode de jugement ?
Toute critique suppose un arcane, c'est-à-dire un principe à double face, qui désigne la chose admirable, et aussi l'exécrable.
Si vous admirez le portrait de Richelieu et celui de Bossuet qui résument vraiment la vie d'une épo-
que, que pensez-vous des portraits contemporains peints au balai et qui ne résument certes rien ? Si vous admirez ces deux maîtres, pardonnerez-vous l'insolente exécution, l'absence de dessin, l'espèce de néant qui est la manière actuelle.
Car l'esthétique a deux fins :
apprendre la contemplation au grand nombre et la création à quelquesuns ; former le goût public et accomplir la perception individuelle.
Pour cela il faut faire défiler, en une danse macabre, les chefs de file de diverses époques et les séparer en élus et en réprouvés.
Quels sont vos emp&radisés et quels sont vos damnés ?... Quelques noms de ceux qui incarnent une doctrine suffisent à nous éclairer.
Mais l'art de M. Bonnat résume la vie officielle de ce temps et celui de M. Henner la vie plastique, et ce ne sont point des hommes d'art, mais des hommes de métier.
Le jeune artiste contemporain se perd s'il écoute l'enseignement officiel, quoique officiellement, il n'y ait pas d'enseignement. Il en faut un :
cela ne fait point de doute, à moins d'employer cette détestable plaisan-
terie d'une école de la nature. Y envoyer quelqu'un, c'est l'envoyer faire lanl&ire ! A une époque rationnaliste et d'une grande activité vulgarisatrice, on ne peut faire fi des traditions sans se heurter à un petit morceau de carton qui a mis les plus beaux chefs-d'œuvre à un sou.
Le bourgeois, peut-être, se plaît aux niaiseries, mais le peuple qui a vu la Cène de Vinci sourit de celle de M. Dagnan et comprend sans le secours d'aucun, qu'il y a des règles pour œuvrer, et qu'en dehors de ces règles on ne fera rien. Le peuple ne veut pas se voir lui-même, ni le voisin, ni le marchand de vin. A un étalage de bazar, l'homme du commun achète surtout des Madones. Pour leur sainteté ? Non, pour leur beauté ; parce que la Madone ou l'Ange est l'être le plus éloigné de la Vulgarité.
De jour en jour, l'ouvrier collectionnera des Madones ou des Vénus, tandis qu'on continuera à peindre des' blanchisseuses ou des pierreuses. Le peuple est idéaliste d'instinct. Il cherche le grand, le rare, le noble, et l'artiste élabore le petit, le commun et le vulgaire. Le peuple va au Louvre et le peintre au Moulin
Rouge : j'ai vu la grimace d'un public populaire devant YEnterrement <TOrnan$. Cette caricature salissait le musée, à leur sens.
Bref, nous arrivons à la faillite du pittoresque.
Pittoresque tout ce qui n'est appréciable que pour l'amateur, la peinture pure, ce qui signifie rien moralement : les canaux de Venise ou de Bruges, les bretons et les espagnols, les vieux murs et les chaudrons.
Notez, je vous prie, que ces braves gens, quoique ingénus, ne réclament pas un tableau de cinquième acte, une illustration de drame.
Ils veulent du nu ou de beaux visages : rien de plus. Pour donner cela, il faut de fortes études qu'on ne fait plus.
En vain, vous leur parlerez de l'âme des sites, de l'atmosphère morale. Le paysage, ils l'aiment en décor et l'apprécient au théâtre. Dans un tableau, ils veulent de la beauté.
Je crois fort que le pathétique les prendrai^ autant et plus que la plastique : mais ils ne réclament pas de faits divers ni rien qui sente le tous les jours de la vie.
Le t niveau de création s'abaisse,
tandis que celui de la contemplation s'élève, et l'œuvre d'aujourd'hui est au-dessous du public ?
Qui recherchera un point de contact entre les artistes et le public et rendra à l'art son rôle social?
Vous n'êtes point dupe des parades politiques et humanitaires qui encanailleraient la peinture au profit de certaines bandes.
Un tableau ne saurait être une illustration de propagande. Sa destination, de représenter plus que la vie, l'élève au-dessus des conflits temporaires (1).
11 s'agit de fomenter les pensées nobles, généreuses, ou mieux, de cultiver l'idée de perfection par des formes admirables. Un beau corps au repos ne manifestant que l'harmonie de ses proportions est un hymne à la paix.
(1) Réfutation esthétique de Taine (Mercure de France), 1905.