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LE LOUVRE ET LE PEUPLE

Un grand conflit s'est élevé entre l'administration des musées nationaux et le parti socialiste. M. Kaempfen a parlé nettement de rendre le Louvre payant ; les universités populaires ont protesté. Pour une fois, la politique a tranché le débat au profit de la justice. La Chambre n'autoriserait pas l'installation d'un tourniquet au Louvre et aucun rapporteur n'oserait le demander. La question de fait étant tranchée, on peut aborder l'étude instructive des deu^ mentalités qui ont combattu afin de les ex-* pliquer Tune et l'autre. Il reste de cette lutte un double et vif étonnement : les conservateurs n'auraient jamais cru soulever tant de protestations et les démocrates instruits se demandent s'ils n'ont pas rêvé tellement l'idée de M. Kaempfen leur semble fantastique.

L'Art en France, et probablement partout, est régi par des administrateurs, enseigné par des professeurs de lettres et jugé par des journalistes.

Le terrain esthétique sert de déversoir au trop plein des autres zones.

On émarge à la Direction des Beaux- Arts parce que la place manque à la Marine ; on explique Michel-Ange parce qu'il y a pléthore de commentateurs hellénisants ; on fait les salons parce que les théâtres sont pris. De ces trois ordres de faits, résulte une opinion très répandue qui considère l'esthétique comme un supplément de la culture, un appendice de l'instruction libérale, qui vient tenir dans lé cerveau la place des acrotères sur un temple antique. Ce sont des agrégés, des paléographes, des gens de bibliothèque qui, depuis un certain temps, se destinent à l'enseignement des Beaux- Arts, et avec la méthode historico- littéraire qui servit à conquérir leurs diplômes. Cette application, si louable soit-elle, n'aboutit qu'à un froid criticisme. Une œuvre, au lieu d'émouvoir leur sensibilité, évoque un lieu, une date, une race ; les réminiscences d'histoire et les souvenirs d'analogie littéraire obs-

curcissent tellement leur impression qu'elle cesse : et le problème sentimental devient une question d'érudit. Si devant Y École d'Athènes, on se demande, d'après le geste de chacun des cinquante-deux personnages, quelle place il occupait dans l'humanisme d'alors ; ou seulement ce que Bibiena pensait, au juste, de Zoroâstre, il faudra bien des méditations.

Au contraire si on s'abandonne à l'impression la plus simple, on admirera la calme dignité de cette assemblée qui ne s'occupe point d'affaires locales ni nationales: on sentira la Vérité planer au-dessus de ses insignes amants. Les figures vraiment suprêmes de Platon et d'Aristote seraient telles, même innomées. Pendant un demi-siècle, ne les a-t-on pas prises pour les apôtres Pierre et Paul prêchant le christianisme? Cette méprise nous fait sourire, mais elle ne violait pas le sens de la fresque, qui représente surtout la recherche désintéressée de la Vérité. Un hindou comme un chinois reconnaîtra dans la composition de Raphaël le caractère de la plus haute conscience dont l'humanité soit capable. Considérée dans son idéalité, VÊcole d'Athènes sera

conceptible pour un enfant de dix ans. Quant à jouir pleinement de la beauté réalisée sur ce mur, il faudrait un véritable génie : il faudrait un autre Raphaël ! On donne des images à l'enfant qui ne sait pas lire, on les lui donne puériles, niaises. Mais ils sont nombreux ceux qui, à trois ans, regardent les figures d'une bible d'après Van Orley ou Schnorr ou qui distinguent parmi les portraits d'ancêtres la mine rébarbative des connétables et le sourire des dames d'honneur.

L'enfant commence à penser par les forme» ; et le peuple, pris dans le sens typique du mot, ressemble à l'enfant; il voit sa pensée, ou il l'entend. Son cerveau procède par tableaux et non par formules. Les expressions qu'il fabrique et qui forment l'argot des métiers sont à la fois picturales et onomatopiques.

L'animal domestique entend si exactement l'intonation qu'il paraît comprendre les mots. Avant de savoir ce que sont l'obéissance ou devoir, l'autorité ou puissance paternelle, et le bien et le mal, la récompense et le châtiment, l'être humain a déjà vu tout cela dans les yeux de ses parents

impérieux ou tendres. L'instinct si énigmatique de l'animal, 'qui a fait hésiter parfois de très hauts penseurs sur la hiérarchie des êtres vivants, l'instinct n'est plus cultivé chez l'homme, dès qu'il sait lire. Depuis la Renaissance, le livre opprime nos facultés d'espèce ; l'examen et le concours achèvent de ruiner en nous ces incomparables propriétés innées que nous admirons chez l'homme assez bien doué pour redevenir instinctif malgré l'éducation. Le poète est un coryphée des voix de l'espèce disciplinées mais expressives des rapports de sentiment, les seuls qui relient tous les hommes. Au moyen âge, le peuple n'apprenait pas le catéchisme par cœur, comme aujourd'hui. Un empereur surmonté d'une colombe étendait ses bras autour du crucifix:

et cela exprimait les hypostases. Lorsque les ordres mendiants se répandirent dans la chrétienté, ils s'armèrent, au xii e siècle, de la Bible des pauvres, au xni* siècle du Miroir des âmes. Ce qui, actuellement, achève de ruiner toute notion de respect hiérarchique, ce n'est ni la diatribe ni la blague, mais la caricature ou la charge. La poire de Philippon a

valu un coup de canon pour renverser Louis-Philippe.

Ces points de vue tendent à une conclusion importante : il faut développer les facultés instinctives chaque fois qu'on ne peut donner une culture approfondie. Quiconque doit gagner sa vie, à moins d'une volonté prodigieuse, ne se proposera pas l'instruction intégrale.

Certes, il est intéressant de démêler la confusion des Soumirs et des Accads et les relations entre la civilisation des deux deltas, du Nil et de l'Euphrate.

A défaut de cette recherche, on peut ressentir l'extraordinaire allégorie du taureau ailé à face humaine et la belle âme de Goudéa le roi constructeur qui porte sur ses genoux un plan d'édifice, un stylet d'architecte et un centimètre ou étalon des mesures, au lieu d'insignes royaux ou guerriers.

Le sens moral, de Part n'exige aucune étude pour être perçu ! Combien de doctes personnages, diplômés et patentés, ne perçoivent rien et regardent sans voir !

L'émotivité ne s'enseigne ni ne s'acquiert: on la trouve souvent chez

l'ouvrier parisien. Sans doute, il se laissera prendre par le romanesque du sujet ; mais à la 'moindre indication intelligemment donnée, il passera de la Mort d'Elisabeth â la Source et il s'y plaira.

Il ne faut pas grande préparation pour jouir d'un beau corps au mouvement harmonieux, à la coloration suave ; ni pour s'intéresser à la scène homérique d'un sarcophage. En outre, l'ouvrier manuel, quel qu'il soit, manieur de bois ou de fer, par le fait qu'il œuvre de ses doigts, se trouve plus apte que l'homme du monde à sentir le côté artifex des arts mineurs.

J'ai vu devant un meuble des gestes admiratifs qui imitaient le mouvement d'un outil, et témoignaient d'une rare compréhension technique.

Un autre ordre d'idée mérite d'être rappelé. Quelle fut la destination primitive de l'œuvre d'art, statue grecque ou tableau de la Renaissance, reliquaire ou terre émaillée de Délia Robbia ? Du Zeus de Phidias, à la Pieta de Michel-Ange, du Giotto à Ingres, le tableau et l'objet religieux, tout a été fait pour le peuple 1 Mais, dira-t-on, le peuple, qui ne croit plus, n'a que faire de contem-

pler les Stigmates de Saint François ni le miracle de la Sainte Epine I Que la foi soit molle ou même morte, ht beauté de ces œuvres agit spirituellement, à défaut de leur sainteté.

Après avoir opéré comme représentation sacrée, l'art rayonne encore d'un immortel éclat.

Personne ne croit à la Divinité de Mars ou de Vénus et cependant avec quelle piété on contemple l'Arès Farnèse ou la Milo ! Le chef-d'œuvre a deux sens, l'un local et qui s'éteint avec la race qui l'enfanta ; l'autre universel et qui garde éternellement sa puissance. Un sphinx nous suggère une idée de mystère, comme il la suggérait à l'Egyptien; et une madone évoquera toujours un idéal radieux où l'innocence et la maternité fondent leur grâce . La mort de Socrate nous émeut et la Sainte-Cène nous laisserait indifférents? Intéressés par Esther ou Deborah ou Judith, nous ne le serions pas devant Jeanne d'Arc ? Retenons cette vérité comme une synthèse propre à baser nos jugements : l'œuvre d'art est celle qui, après avoir perdu, par le temps écoulé, sa destination immédiate, reste significative par sa seule beauté et ne

témoignant plus d'une divinité, témoignera, sans cesse, de la grandeur, de l'homme.

Il y a encore une raison pour que le peuple vienne aux musées : l'atmosphère de luxe qui résulte des hauts plafonds ornementés et des parquets luisants.

, Rien d'aussi sain pour les gueux que cette ambiance. Si la dure existence leur permet de s'interroger,. ils doivent se souvenir que leur misérable ancestralité a eu les yeux rafraîchis par les verrières, les oreilles caressées par l'orgue et les chants, les membres reposés par des boiseries merveilleusement sculptées. Le pauvre a traîné sa savate dans ce palais incomparable : la cathédrale.

Dans le musée devenu un temple, il se réfugie, selon son droit séculaire .

Puisqu'on sonne à la volée cette cloche infernale de l'égalité, il est apaisant pour le misérable de se dire qu'aucun riche, dans l'univers, ne possède l'équivalent de ce qu'il voit, et que le pape seul a parfois sur sa tête un plafond plus divin que le triomphe d'Apollon. La pire infortune pour un artiste n'est-ce pas celle de Delacroix dont le chef-d'œu-

vre ne devient visible que sur la permission d'un député ? Ainsi le plus grand effort de la peinture française reste inconnu et se lézarde dans l'oubli.

Une erreur complique et empoisonne parfois l'existence, celle qui confond la possession d'un objet avec la jouissance qu'il j procure. Posséder cet instinct, si vif chez les rustiques, devrait se perdre dans les milieux très civilisés. Les belles et grandes choses ne sont point d'usage, mais seulement de contemplation : le possesseur d'une salière de Gellini devrait la nettoyer lui-même ; et celui qui habiterait Ghambord ou Blois ou Chenonceaux arriverait vite par l'effet de Phabitude, à une moindre sensation que le visiteur qui vient de loin et applique toute sa spiritualité , pour emporter un souvenir.

Dans le projet de M. Kaempfen, on attribuait des cartes aux élèves d'art décoratif et industriel : et ce détail, plus extraordinaire encore que le projet, dévoile la très étrange inconscience. L'art ne serait donc qu'un ensemble de modèles pour ceux qui le pratiquent; et chacun de ses genres s'adresserait à une corporation,

de même que le Musée Dupuytren n'est d'un libre accès que pour les futurs médecins, et celui des mines que pour d'autres élèves spéciaux.

Sans parler des liseurs divers, qui trouvent au musée le complément des théogonies, des histoires et des poèmes, et qu'on peut qualifier de lettrés, puisqu'ils se sont cultivés par le livre, la catégorie qu'il convient d'amener au Louvre est celle des illettrés. C'est pour eux qu'Isdubar étouffe un lionceau à la salle assyrienne, que Ra porte le disque solaire sur sa tête d'épervier, et que passe la pompe panathénaïque. Ces images des anciennes croyances, et qui furent regardées avec piété dans leur temps, s'adressent à la curiosité des siècles.

Léonard de Vinci, qui n'était pas un halluciné, conseille à l'artiste en mal de composition, de considérer attentivement, et de près, le crépi d'un vieux mur pour y découvrir des formes et des agencements de ligne.

Qui n'a vu dans les braises du feu, aux heures silencieuses de la nuit, des esquisses monumentales ou de singuliers visages ? L'illettré ne verra-t-il rien parce qu'il ignore le nom

primitif de ce qu'il voit ? Devant le couronnement dé la Vierge de Fra Angelico, faut-il absolument être un diseur du rosaire, réciter les litanies ou bien se remémorer du Pindare devant le Parnasse ? L'action musicale de ces ouvrages se produit sur Fignaré, en mode indéfini et d'autant plus puissant, parce qu'aucun élément critique ne se mêle à sa sensation, parfaitement ingénue.

L'homme est un animal esthétique autant que religieux, il sent la perfection sans pouvoir la définir ; elle lui cause un noble plaisir. Qu'importe, je vous en prie, que le torse récemment découvert au palais Sf orza,à Milan, soit celui d'un Mercure on d'un Argus, et qu'il marque la place où Ludoyie le More mettait son épargne ou ses reliques, ou toute autre chose ? Celui qui jouit de cette forme héroïque, la plus belle après les nus de la Sixtine, n'a que faire des circonstances et du lieu. Quel commentaire donnera le plus érudit des professeurs au geste de Dieu le Père créant les mondes, sinon d'accumuler des adjectifs enthousiastes?

S'il veut, à propos de ce geste, développer la cosmologie, il détruira l'im-

pression artistique. S'il raconte le procès de Galilée, il nous change de plan et nous devenons historiens, critiques et bientôt hommes d'un parti, héritiers d'une rancune séculaire, sectateurs d'un programme social. Du plafond de la Sixtine notre pensée, à force de descendre, aboutit rue du Croissant parmi les camelots crieurs des dernières nouvelles.

Taine, l'immortel historien, a trop considéré l'art comme un témoin des annales et un reflet des mœurs.

Gomme je l'ai marqué d'abord, la formation intellectuelle des professeurs étant exclusivement . scripturaire, ilp ne manquent point d'écraser l'œuvre d'art d'un cadre de scènes du temps, et d'ajouter au moins une prédelle annalistique à chaque ouvrage. Par cette opération ils tirent à eux les Beaux- Arts qu'ils interprètent d'une façon ecclésiastique, jalouse et systématique. L'esthétique pratique agit autrement ; elle éloigne les traits de race et d'époque, pour ne conserver que ceux de la beauté abstraite, vraiment essentielle.

Les rois d'Espagne, les infantes et les idiots de Velasquez, tous laids de visage, médiocres d'âme, n'intéres-

-disent que l'historien ou l'homme de métier. De ces représentations aucune beauté abstraite ne sort, et devant la trogne d'Innocent X, l'amateur seul se pâme. Il faut connaître le temps du personnage et les difficultés vaincues par l'artiste, pour s'y plaire, au lieu que Saint-Georges qu'il soit de Raphaël, de Mantégna,de Carpaccio, correspond à une notion d'héroïsme existante chez tout spectateur. Hercule, ou Thésée, ou d'Artagnan, ou Lagardère, le demi-dieu, l'ange ou le mousquetaire est un des quelques personnages du Guignol humain, que le plus simple reconnaît, à coup sûr.

Évidemment l'homme ingénu est exposé à se tromper sur le mérite de l'exécution et à trouver que M. Bouguereau ressemble au Sanzio etM ,Henner au Corrège, à confondre la souffrance physique du Milon de Puget avec la douleur morale des Captifs de Buonarotti. Cependant il ne prendra pas V Enterrement (TOrnans pour une toile digne du Louvre : et c'est toujours cela.

Si le sujet égare quelquefois, plus souvent il avertit. Le nu et la draperie sont presque des conditions de la beauté; le Pégase de Mantégna i'em-

portera toujours sur un cheval de Géricault. Paganisme ou Christianisme, fables grecques ou légendes dorées, mythes ou contes de fées, le domaine de l'imagination instinctive est le plus idéal et le plus synthétique qui soit. Si, par hasard, on trouve un numéro du Petit Journal, et qu'on lise le feuilleton, on s'apercevra que son public n'aurait pas supporté L'Assommoir et qu'il exige, malgré la platitude de la forme, certains beaux sentiments. Il ne faut pas mesurer la perception artistique du peuple sur son niveau littéraire, comme on le fait d'habitude. Pour lui la langue des formes, claire et commode, n'a point d'obscurités; le lion et le tigre de Barye et de Delacroix, la musculature de Michel-Ange, le frappent vivement et il se lasserait vite aux sextines de Dante.

Il y a une excellente raison pour quele peuple sente les représentations plastiques, car il accomplit dans les divers métiers des mouvements rythmiques et précis. Depuis le typographe qui fait concorder son geste avec celui de la rotative jusqu'au haleur des canaux, les travailleurs corporels perçoivent remarquablement la jus-

tesse des attitudes. L'habitude de résoudre empiriquement, les proportions de l'effort et sa progression ; d'adapter une manière, la plus aisée, pour un résultat dynamique, les dispose à bien juger des gesticulations.

Comment la Victoire de Samothrace est-elle devenue si vite la plus admirée des statues du Louvre, malgré qu'aucune tenture ne la désigne, comme la Milo, à l'attention des visiteurs ? Par son lyrisme. Ni la victoire de Brescia, ni celle de Pompéï, ni celle de Paiamos ne réalisent aussi plastiquement l'idée triomphale.

C'est dans les relations de son activité propre avec l'idéal que l'individu découvre la Beauté. Ces relations sont plus nombreuses chez l'homme du travail que chez l'homme de loisir. La composition des cabinets d'amateur en dit long sur leur mentalité qui reflète presque toujours l'opinion (I) des marchands et l'autorité de la Bourse. Tandis que Decamps bourrait son poëlç avec ses. œuvres, Delacroix laissait à mille francs ses tableaux de chevalet : cela ne suffitil pas au procès simultané du marchand et du collectionneur ?

Une visite au Louvre d'où l'on

sort harassé ne laisse qu'un mirage confus de choses précieuses ; il faut fréquenter le Louvre et le voir par petites sections, y étudier un maître ou une œuvre et sitôt l'application épuisée sortir, sans se disperser par curiosité. Ce conseil, plusieurs se le sont donné à eux-mêmes ; le jour de chômage ou le moment libre dans une course pour le patron, ils se hâtent vers un chef-d'œuvre, le regardent comme s'ils voulaient le manger et s'en vont comme s'ils l'emportaient l D'autres amènent leur femme et leurs enfants et professent avec un peu de fatuité bien pardonnable. Ce mouvement, qui commence à peine, s'accentuera à mesure que l'esthétique, débarrassée de son appareil pédantesque, se fera accueillante.

Wagner s'inquiétait peu du suffrage de ses confrères et des approbations officiellement compétentes; il préférait l'ingénu pâlissant ou pleurant, au hochement laudatif des doctes du contre-point. Être senti, pour lui, c'était la bonne façon d'être compris:

et on supposera, sans erreur, que telle fut toujours la prédilection des maîtres, en matière d'amiration.

La perte d'une bibliothèque, si dé-

plorable soit-elle, ne se compare pas à celle d'un musée où chaque objet, unique au monde, représente un individu vivant. Ôr, le plus optimiste des pronostiqueurs n'oserait dire que Père des révolutions soit close et que nous ne reverrons pas des jours d'affolement où quelques énergumènes joueront aux Erostrates. A ces lugubres moments, la maréchaussée débauchée ou occupée ailleurs, ne défendrait pas sûrement le Louvre, tandis que le peuple sauvera son Palais, s'il en est l'habitué ; si, travailleur, il a conçu en son âme un sentiment pieux pour cette cathédrale du travail. Maintenir l'égalité du pauvre et du riche (ici l'égalité s'appelle la gratuité) à la porte de nos musées, c'est les mettre sous la sauvegarde de cette même foule d'où sortirait le péril.

Chez l'homme de loisir, aucun rapport exact ne relie les idées aux mœurs ; les opinions ne teintent pas les actes. La faculté de se cultiver en tous sens, renouvelle trop les impressions pour qu'une prédomine et engage la conduite. Le laborieux, réduit à peu d'occasions émotionnelles, vibre plus longtemps et penche

à modifier ses habitudes dans le sens où sa sensibilité a été ébranlée. Contre la vulgarité et les acoquinements journaliers de l'atelier et du chantier ; contre la lecture échauffante des théoriciens et l'entraînant lyrisme des sectaires ; contre l'exacerbation des tendances justiciaires et libertaires ; contre toute la mauvaise eaude-vie de la politique idéologique, la contemplation d'art se présente comme le plus précieux des antidotes ; elle pacifie, elle harmonise, elle rétablit le cours normal de la pensée. Il existe une hygiène morale, quoique l'État n'en ait pas fait un département ministériel et d'autant plus nécessaire dans une période d'émancipation où l'individualisme s'exagère souvent ses droits et du même coup abrège ses devoirs. Lorsque Galiban nous dit dans la 7 empête quelâ force de Prospero provient de ses livres mystérieux, il touche au grand secret de l'évolution. Son instinct lui fait découvrir que le pouvoir appartient toujours à la plus haute culture et les bouleversements nationaux n'infirment point ce fait, si on comprend les phénomènes de la volonté dans le mouvement cérébral.

Il ne s'agit plus de peser ce qui vaut le mieux d'un peuple d'obéissants ou d'émancipés et de réserver une certaine zone du savoir aux classes dirigeantes. A elles de reconquérir leur prestige, si elles en ont l'énergie.

« Par le ciel, Horatio, voilà trois ans que j'en fais la remarque : le monde est devenu singulièrement subtil et le manant suit le courtisan de si près que son orteil lui écorche les talons >. La remarque d'Hamlet, qui ne l'a faite ? La distance diminue tous les jours entre le bourgeois stationnaire et l'ouvrier qui évolue.

L'un, s'il étudie, ne développe que son sens critique, l'autre s'enthousiasme ; l'un juge et souvent mal, l'autre admire. L'enthousiasme est la plus grande force de l'âme, elle assure à qui la contient l'hégémonie prochaine, car elle incarne la virtualité. L'avènement du christianisme, la croisade, la révolution, ne furent que des mouvements de la sensibilité.

Sans connaître ce qui se fera, on peut affirmer que les grands changements ne seront que des enthousiasmes fastes ou néfastes. L'art seul prêche bien le sermon de la paix et

donne, sans soulever de méfiance, les conseils de mesure et de temporisation nécessaires.

Celui qui contemple le chef-d'œuvre manifeste de la sagesse, une tendance à la douceur. On a largement parlé d'éducation civique : la garantie majeure, que le citoyen doit à la nécessité de l'ordre, paraît dans son respect du passé et dans le plaisir tout à fait pur, presque sacré, qu'il sait prendre, devant l'œuvre d'art.

Oui, il faut enrichir le Louvre,non par quelques Turner ou Constable, ou de faux primitifs ; mais, par le nombre de visiteurs.

Tel qu'il est, le Louvre sera riche, le jour où le peuple ira souvent s'y réjouir, comme il va aux champs et qu'il partagera ses loisirs entre sa chère Banlieue et les chefs-d'œuvre.

Ceux qui croient que la sensation d'art exige des études préliminaires se trompent. L'homme primitif sentit bien plus vivement la mystérieuse dignité du soleil que le moderne astronome qui mesure sa distance relativement à la terre. Il faut demander à l'esthétique une réaction contre le scientifisme exagéré. Nous vivons de sentimentalités et non de lois : dans

les nouveaux programmes, on oublie trop que le bonheur et le malheur sont des termes positifs où le déterminisme perd sa signification, et que la vie animique ne s'entretient pas arec des éléments cérébraux. Voilà pourquoi l'avènement du peuple aux joies du Louvre représente une des plus belles étapes du socialisme, et la seule garantie qu'il faille escompter, pour le salut des chefs-d'œuvre, dans l'avenir.

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