B. — CAISSES D'ÉPARGNE ET SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS
Je ne m'arrêterai pas longtemps aux caisses d'épargne, parce que, d'une part, il est impossible d'apprécier la proportion exacte des différentes classes par rapport aux dépôts qui y sont faits, et que, d'autre part, le développement d'institutions analogues, offrant aux ouvriers un placement plus avantageux de leurs économies, a dû mettre obstacle à l'augmentation régulière des dépôts, sans que pour cela on puisse en conclure que l'ouvrier anglais est devenu plus prodigue que par le passé. Cependant, si l'on prend une moyenne générale, on peut constater que le nombre des déposants aux caisses d'épargne s'est accru, de 18^8 à 1866, dans la proportion de 39 à b8 sur 1,000 habitants.
Voici le résumé des statistiques les plus récentes sur les caisses d'épargne : En 1867, les commissaires de la dette nationale avaient entre les mains, au compte des administrateurs (Trustées) des caisses d'épargne, 2,337,943,725 fr. Il y avait eu dans l'année 1,359,229 dépôts, donnant un total de 849,071,150 fr. De ces dépôts, il y en avait 520,015 de sommes inférieures à 125 fr., et représentant, par conséquent, la classe ouvrière : la valeur totale de ces petits dépôts était de 18,249,900 £r. On voit que la part de ceux qui portent
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leurs économies par petites sommes à la caisse d'épargne est relativement peu considérable.
Mais ce qui a surtout contribué à la réduire, c'est la loi de 1861, qui a permis aux bureaux de poste de remplir les fonctions de caisses d'épargne. Les chiffres suivants montrent à la fois l'importance des opérations faites ainsi et la préférence^ accordée aux bureaux de poste par les petites économies : en 1867, ceux-ci ont reçu 1,592,344 dépôts, représentant une valeur de 116,097,650 fr., et par conséquent une moyenne de 47 fr. 53 c. par dépôt. Cette moyenne avait été de 46 fr. 35 c. en 1865, et de 48 fr. 50 c. en 1866. La somme totale des dépôts ainsi accumulés était de 247,882,790 fr.
Les caisses d'épargne de l'armée et des marines militaire et marchande ne font que des opérations très-restreintes.
Les sociétés de secours mutuels datent de fort loin et sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en parler en détail .
Les Odd Fellows, qui prétendent remonter à la captivité de Babylone et qui furent fondés à Manchester, il y a soixante ans, comptent 387,990 membres et possèdent une réserve de plus de 50 millions. Ils sont divisés en loges, par villes. Des députés de toutes les loges choisissent annuellement le comité directeur, qui nomme à son tour le grand maître, le vice-président, le trésorier et le secrétaire. Tous les ans, les députés se réunissent en assemblée générale. La cotisation est de
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52 c. par semaine; on y joint le produit des amendes, qui sont nombreuses. Le but de la société est de donner des secours en cas de maladie, secours qui, selon le temps que le malade a appartenu à l'association, sont de 12 à 16 fr. par semaine pendant les six premiers mois ; le reste de la première année, ils sont de 7 fr. et ensuite de 4 fr. On reconnaît là le type que les Unions ont pris pour modèle.
Les Foresters, plus anciens, prétendent descendre de la bande de Robin Hood, et, dans leurs réunions au Palais de cristal, leurs dignitaires portent un bizarre costume forestier. Ils sont 240,000; leur organisation est la même que la précédente ; seulement ils ont un asile de vieillards et donnent 7 fr. par semaine à ceux qui ne peuvent pas y être reçus.
Les grandes associations, comme les deux que je viens de citer, ont établi leurs budgets sur les plus stricts calculs et ont une position financière excellente'. Elles offrent une précieuse école de bonne administration aux ouvriers chargés de leur gestion, et la manière dont ceux-ci s'en acquittent est un titre d'honneur pour toute leur classe. 11 existe à côté d'elles une multitude de petites sociétés, plus ou moins bien conduites, et sur beaucoup desquelles il est difficile d'avoir des renseignements; car, des 22,834 qui, en 1865, ont été invitées par le bureau de l'enregistrement des sociétés de secours mutuels à remplir les formalités nécessaires pour se faire légaliser, 15,128 n'ont pas répondu à cet appel.
, Cependant, on croit pouvoir estimer le nombre de
leurs membres à plus de 3 millions, presque tous ouvriers; le chiffre de leurs souscriptions annuelles, à 125 millions de francs; et leurs fonds de réserve, à 3 ou 400 millions de francs. Ce dernier chiffre semble • assez incertain, mais il n'a probablement rien d'excessif, car, en 1867, la somme déposée entre les mains des commissaires de la dette nationale par les Friendly Societies s'élevait exactement à 143,668,825 fr.
En 1870, il y avait en Angleterre (sans compter l'Ecosse ni l'Irlande) 969 Coopérative Stores-, ou Sociétés de consonamation, comptant 249,113 membres et un capital en actions de 50,856,525 fr.; ayant acheté pour 205,061,650 fr. de denrées, vendu pour 186,443,525 fr. et réalisé un bénéfice net de 13,885,875 fr.
Elles recrutent aujourd'hui leurs souscripteurs dans toutes les classes, et en particulier dans la bourgeoisie de Londres.
On connaît le principe de ces sociétés, qui achètent en gros pour revendre en détail à leurs membres, ceux-ci se substituant ainsi aux détaillants pour réaliser, d'une part, les profits faits d'ordinaire par ces derniers et, d'autre part, toute l'économie d'affiches et de montre par lesquelles le marchand attire l'acheteur. Mais en Angleterre, berceau de ces institutions, l'expérience a fait voir à quelles conditions elles pouvaient
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réussir. Les sociétés qui se bornent à vendre à leurs propres membres végètent et s'éteignent dans Timpuissance.
Celles qui s'ouvrent aux étrangers et leur vendent au-dessous des prix du marché ordinaire succombent généralement devant la coalition de tous les détaillants auxquels elles font concurrence.
Aussi a-t-on généralement adopté le système suivant. La boutique vend à tout venant au prix du marché; seulement, elle donne à chaque acheteur, avec la marchandise, des jetons représentant la diflférence entre le prix qu'il l'a payée et le prix de revient. Au bout de l'année, après qu'on a mis de côté les sommes nécessaires pour payer l'intérêt du capital et les frais généraux, les actionnaires reçoivent un dividende proportionnel aux jetons qu'ils présentent. Ils bénéticient donc en raison directe des achats qu'ils ont faits. Les jetons qui sont entre les mains des étrangers reçoivent alors aussi une certaine valeur. Dans quelques sociétés, on les rembourse en argent; dans d'autres, on les échange contre des actions de la société, en leur attribuant alors la même valeur que s'ils étaient présentés par des actionnaires. L'un et l'autre système attirent constamment, d'abord des acheteurs étrangers, qui, tout en réalisant des bénéfices, en font faire aussi à la société, et ensuite de nouveaux actionnaires qui augmentent son capital.
Les Équitables Pionniers de Rochdale, véritables fondateurs des sociétés de consommation, ont été l'objet de bien des études. En 1844^ vingt-huit ouvriers^
apportant chacun 25 fr. de capital, ouvraient la première boutique coopérative dans la ruelle du Crapaud. Quelques-uns de ces pionniers vivaient encore en 1865, lorsque je visitai Rochdale avec M. Jules Simon. En 1867, la société comptait 6,823 membres; elle avait un capital de 3,210,875 fr., faisait pour 7,122,750 fr. d'aflfaires, et réalisait un bénéfice de 1,040,475 fr. Conservant toujours sa boutique historique de la ruelle du Crapaud, elle a ouvert dans Rochdale dix grands magasins, où elle vend tout ce qui peut servir à l'alimentation, à rhabillement et au chauffage; son immense comptabilité est admirablement tenue. Au moyen d'une retenue de 2 1/2 pour 100 du capital, sur les bénéfices, elle a fondé des cabinets de lecture pour ses membres et une bibliothèque de 9,000 volumes. Enfin, elle a subventionné plusieurs entreprises industrielles et a fondé, pour son propre usage, un vaste moulin qui lui permet d'acheter en grain le blé qu'elle vend à ses clients sous forme de pain.
Je ferai seulement remarquer à ce propos que le terme coopératif appliqué à ces sociétés n'a pas le sens précis que je lui donne plus loin. En effet, tous les employés des Pionniers, commis, comptables ou meuniers, reçoivent de simples salaires fixes; aucun d'eux n'est associé à l'entreprise , et les bénéfices sont réservés exclusivement aux consommateurs.
L'excès du capital finit par devenir un embarras sérieux pour des sociétés renommées et prospères, comme celle des Pionniers, et elles se trouvent obligées d'écarter les petits capitaux qui sollicitent des actions,
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attirés par des bénéfices que leur nombre même finirait par réduire à un chiffre insignifiant.
Après les Pionniers, je ne citerai que la Société de Halifax, qui comptait en 1867 plus de 7,000 membres, et fait presque autant d'affaires que l'association de Rochdale, et le Civil service coopérative Slore. Cette dernière société, formée particulièrement parmi les employés des ministères, a pris à Londres une grande extension dans ces deux dernières années.
Je mentionnerai, pour terminer, les sociétés qui jouent vis-à-vis des Coopérative Stores le même rôle que ceux-ci vis-à-vis des acheteurs. Elles leur servent d'intermédiaires auprès des producteurs et leur vendent en gros ce que les Stores revendent en détail. Elles sont fondées par les Coopératives Stoi^es euxmêmes qui en sont les seuls actionnaires. Il y avait une douzaine de ces sociétés en 1870, dont la plus considérable, le North of England Wholesale, avait pour actionnaires 202 Stores, en approvisionnait 399 et avait fait en trois mois pour 5,331,000 fr. d'affaires. Ce rouage nouveau donne une plus grande puissance aux sociétés de consommation , quoiqu'il commence à peine à fonctionner. Si celles-ci n'intéressent pas directement l'ouvrier aux bénéfices de la production , elles lui facilitent l'épargne et le préparent ainsi à devenir capitaliste à son tour. C'est l'étude de ce changement dans la condition de l'ouvrier, de ce pas important dans la voie du progrès, qui sera le sujet de la section suivante.
Mais, avant de terminer celle où nous sommes, je
donnerai quelques chiffres qui, sans être complets, montrent le rapide développement des sociétés de consommation. Ils sont empruntés aux comptes rendus d'un congrès annuel, dit Congrès coopératif, qui réunit, pour discuter toutes les questions comprises sous ce terme si vague de coopération, des délégués de la plupart des sociétés ouvrières, des écrivains et des hommes politiques. Les travaux de ce congrès sont, on le comprend, fort utiles, quand ce ne serait que pour fournir de précieux éléments à ceux qui veulent étudier, chiffres en main, les progrès des institutions dues à rinitiative des ouvriers.
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