POUR DEVENIR CAPITALISTES
Un remède unique à toutes les souffrances de la classe ouvrière serait la pierre philosophale. L'égalisation absolue du travail, comme sa suppression, sont la quadrature du cercle de l'économie politique. Mais, s'il n'y a pas un remède, il y a nombre de remèdes, plus ou moins efficaces; s'il n'y a pas de solution absolue, il y a nombre de solutions partielles.
L'un des remèdes les plus puissants, l'une de ces solutions partielles les plus fécondes , se trouve dans des associations d'un ordre supérieur à celles dont j'ai parlé jusqu'à présent : ce sont celles qui permettent à l'ouvrier, sans quitter le travail manuel, de prendre une certaine part dans les entreprises industrielles et de devenir lui-même capitaliste. Tous les moyens qui amènent ce résultat sont bons, s'ils sont honnêtes-, on ne saurait en exagérer l'importance.
Qu'un ouvrier s'élève par son intelligence et sorte de sa classe pour devenir patron ; qu'un groupe entier s'élève aussi, en laissant au-dessous de lui un autre groupe, moins favorisé encore qu'il ne l'était lui-même, ce ne sera, au point de vue général de la société, qu'un résultat insignifiant. Mais, lorsque dans une entreprise industrielle tous les travailleurs sont, d'une manière ou d'une autre, directement intéressés à son succès, il s'accomplit alors une révolution qui, dans l'ordre éco-
nomique, fait disparaître les grèves et double les forces productives, et qui, dans l'ordre politique, peut se comparer à la formation de la puissante classe des paysans propriétaires et journaliers à la fois.
Les diverses sociétés que je me propose d'examiner ici peuvent se classer en quatre catégories d'inégale importance :
A . — Les sociétés de construction ;
D. — Les sociétés coopératives, dites de production ;
C. — Les banques populaires et les institutions de crédit fondées sur l'emploi du capital des Unions;
Z>. — Les sociétés qui combinent dans une môme œuvre les ressources des ouvriers et la puissance du capital, et particulièrement les sociétés de participation industrielle, qui sont, dans ce genre, les plus heureusement conçues.
Les Building Societies ont pour but de remédier à tous les inconvénients que présentent pour la santé et l'économie les logements que la plupart des ouvriers sont réduits à louer.
Les mutations étant chères et difficiles, l'ouvrier, abandonné à lui-même, ne pourrait jamais devenir propriétaire d'une maison, résultat cependant aussi dési-
rable pour notre bien à tous que pour le sien. Les Building Societies lui en donnent le moyen. La plupart sont simplement des espèces de loteries qui, toutefois, difTèrent essentiellement de cette funeste institution en ce sens que les bénéfices appartiennent aux souscripteurs. Un certain nombre d'individus forme une société et constitue un fonds commun par des coatributions hebdomadaires. Dès que les fonds sont suffisants, la société achète un assez vaste terrain, puis, réglant ses dépenses sur les sommes qu'elle recueille, elle construit successivement une, deux, trois maisons, enfin autant d'habitations qu'elle compte de membres ; habitations saines et peu coûteuses, car, grâce à leur nombre, leur prix souvent ne dépasse pas 5,000 fr. Chaque maison, à peine achevée, est tirée au sort ; celui qui Ta gagnée continue naturellement à payer sa redevance et donne à la société, comme garantie qu'il ne manquera pas à ses engagements , une hypothèque dont les intérêts, peu considérables d'ailleurs, sont versés par lui à la caisse et représentent une sorte de loyer jusqu'à sa libération définitive, compensant ainsi ce qu'il y aurait eu d'excessif dans l'avantage que lui a fait le sort. Lorsque la dernière maison est achevée, elle est donnée au dernier membre négligé jusque-là par le sort ; les bénéfices qui ont pu être faits et constituer un reliquat sont partagés également entre tous; les hypothèques sont levées ; et la société, en se dissolvant, laisse chacun de ses fondateurs propriétaire d'une maison.
A coté de ces associations, qu'on pourrait appeler
de crédit mutuel et qui réussissent fort bien, comme je le montrerai par quelques chiffres, il faut citer celles qui, formées par des ouvriers du bâtiment, sont à la fois de crédit et de coopération. Ce sont les sociétaires eux-mêmes qui travaillent les uns pour les autres, se contentant de salaires ordinaires, en attendant la part de bénéfices qui leur sera attribuée comme souscripteurs. Il existait deux de ces sociétés à Sheffield en 1865. Je ne parlerai que pour mémoire des maisons construites par des capitalistes, comme à Mulhouse, et louées à des ouvriers moyennant un prix qui représente à la fois le loyer et la valeur, divisée en annuités, de la propriété même. Au bout d'un certain temps, le locataire devient ainsi propriétaire du fonds. Les Équitables Pionniers ont vendu de cette manière un grand nombre de maisons bâties par eux à Rochdale.
Quoique la loi permettant aux Building Societies de posséder des biens-fonds et de les partager date de 1836, ces sociétés n*ont commencé à se développer qu'en 1847. Ce développement a été singulièrement rapide : en 1865, la ville de Birmingham comptait déjà 8 ou 9,000 maisons bâties par ces sociétés, qui comprenaient plus de 10,000 membres, presque tous ouvriers, et avaient 37,500,000 fr. de recettes annuelles. Dans cette même ville, en 1866, six de ces sociétés, qui se trouvaient en relations avec le freehold land Society, dont le but est d'acheter et de morceler certains terrains en les vendant avec des titres francs, comptaient ensemble 14,973 membres. Leurs comptes, arrêtés au 1^'juin 1865, présentaient 12,625,000 fr. reçus depuis
leur fondation, et 14,025,000 fr. avancés sur hypothèques, c'est-à-dire sous forme de valeur de maisons déjà construites; 7,562,500 fr. avaient été remboursés et 6,462,500 fr. restaient dus. On estimait que ces six sociétés ne représentaient que la moitié des opérations de ce genre faites à Birmingham. En 1864, les quatre principales sociétés du Yorkshire avaient depuis leur fondation reçu en souscriptions 30,014,957 fr. 50 c, en prêts 6,286,530 fr. 63 c, et avancé sur hypothèques 18,746,608 fr. '65 c. Les souscriptions de la seule année 1864 se sont élevées à 3,764,179 fr. 49 c.
A Sunderland, le développement de ces sociétés est représenté par les chiflFres suivants :