‹ De la situation des ouvriers en Angleterre mémoire présenté à la CommissionChapitre 61 sur 79 · B. — SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE PRODUCTION · texte numérisé non relu

B. — SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE PRODUCTION

Les sociétés coopératives de production n'ont jamais eu autant de succès en Angleterre qu'en France. Sauf l'établissement de New Lanark, fondé au commencement de ce siècle par Robert Owen, et les fermes d'Assington, dont je parlerai tout à l'heure, on n'a fait qu'imiter avec circonspection, et même avec défiance, les tentatives plus ou moins heureuses, faites chez nous en 1848. Ces premiers essais n'ont pas été encourageants. Les Équitables Pionniers, toujours prêts à consacrer leurs ressources à toutes les œuvres utiles à l'artisan, fondèrent en 1834 une filature de coton, sous le nom de llochdale manufacturing coopérative Society. La tentative était hardie; les fondateurs qui abordaient ainsi ce grand problème n'étaient que quelques ouvriers, qui commencèrent avec une seule chambre pour établissement. Ils étaient les seuls actionnaires de la société. Après un prélèvement de 5 pour 100 en faveur de leur modeste capital, le reste des bénéfices, s'il y en avait, devait être partagé, une fraction étant encore attribuée au capital, c'est-à-dire

aux actionnaires, et Tautre partie distribuée proportionnellement au salaire de chacun des ouvriers, actionnaires ou non. Malgré son nom, la société n'était donc pas absolument coopérative ; car, pour cela , il aurait fallu, d'une part, que tous ceux dont elle employait le travail fussent actionnaires, et, d'autre part, qu'une fois l'intérêt de leur capital perçu, les bénéfices fussent répartis entre ces ouvriers entièrement au prorata de leur travail. Mais c'était une belle et intéressante expérience, qui devait faire voir si les ouvriers étaient capables d'appliquer, sans aucun aide, le système du partage des bénéfices et de faire prospérer une pareille entreprise. Cette preuve de capacité fut faite ; mais l'expérience prouva du même coup que les ouvriers cèdent volontiers à cet esprit d'exclusion qu'ils reprochent tant aux patrons. La première année donna de beaux bénéfices ; ils attirèrent de nouveaux souscripteurs, qui apportèrent 125,000 fr., et permirent ainsi d'augmenter l'établissement. En 1861, grâce au zèle des ouvriers et des employés, la filature était en pleine prospérité. Elle construisit une vaste fabrique au prix de 1,250,000 fr., dont les ouvriers furent euxmêmes les entrepreneurs et gérants et où s'établirent 300 artisans de choix*

Le succès était complet, mais ce succès même fut la tentation qui entraîna la société hors de la voie qu'elle s'était tracée. Devenus riches, les actionnaires renièrent leur origine, et, pour augmenter leur part de bénéfices, dépouillèrent le travail de la sienne, réduisant ainsi les ouvriers à desimpies salaires. L'établisse*

ment prospère aujourd'hui ; mais on ne peut plus le citer comme une société coopérative. Cependant, son premier succès permet de considérer comme favorable Tessai tenté.

Peu auparavant, en 1851, deux petites sociétés, l'une composée de six tailleurs et l'autre de neuf charpentiers, avaient été fondées à Manchester. Celleslà étaient absolument coopératives. Les ouvriers étaient associés à toutes les pertes comme à tous les profits de leur modeste entreprise. Elles ont donné quelques bénéfices, mais elles sont demeurées insignifiantes.

A Wolwerhampton, en 1861, une société coopérative s'est formée dans des conditions particulièrement intéressantes, car elle a été fondée par une Union au milieu d'une grève. La ville de Wolwerhampton a le monopole de certaines espèces de serrures, et cette industrie est entre les mains de sept à huit maisons employant 250 ouvriers. Le refus d'une élévation de salaires, après une promesse donnée, ayant amené une grève, sept unionistes, apportant ensemble 225 fr., formèrent un petit atelier; après avoir réussi à gagner l'équivalent de quelques semaines de salaires, ils virent leur nombre croître jusqu'à 100. Ils fondèrent une maison que le lock-out des patrons fit prospérer. Ceuxci changèrent alors de tactique, reprirent le travail et vendirent à perte pour ruiner ce nouveau concurrent. La société accepta la lutte et ses membres se soumirent à toutes sortes de privations. Les patrons essayèrent en vain d'acheter tous les matériaux dont leurs rivaux avaient besoin; puis ils voulurent réduire les salaires

de leurs propres ouvriers, mais ils ne réussirent qu'à les envoyer grossir les rangs de la société. Celle-ci travailla pour ses magasins et attendit, pendant deux ans, de meilleurs prix. Enfin, après avoir failli sombrer, elle a vu les maîtres se retirer du marché et, l'année dernière, les acheteurs accepter ses prix. Elle parait aujourd'hui solidement établie.

Je me bornerai à énumérer quelques autres sociétés moins importantes.

La Société des fabricants et doreurs de cadres de Londres, composée de 23 membres, dont six ouvriers (capital 56,675 fr., chiflfre d'affaires en 1865, 135,375 fr.), emploie 42 ouvriers. Elle n'est pas absolument coopérative, puisqu'elle a des membres qui ne sont pas ouvriers, et des ouvriers qui ne sont pas membres.

La Société coopérative des ébénistes de Londres a 83 actionnaires et un fonds de 6,575 fr.; elle emploie 9 ouvriers, tous actionnaires, et a fait en 1868 pour 30,125 fr. d'affaires.

La Société des ouvriers en chantiers de Deptfbrd, récemment fondée, n'a que 9 membres, 275 fr. en actions et 500 fr. prêtés. Néanmoins, elle a fait dans la première année 13,625 fr. d'affaires.

Enfin, en 1868, une société coopérative pour fabriquer des cardeuses a été fondée à Rochdale par 30 ouvriers, qui ont reçu des avances des Équitables Pionniers. Après prélèvement de 7 1/2 pour 100 pour le capital, les bénéfices seront partagés également entre celui-ci et les travailleurs; on ne peut encore juger celte entreprise d'après ses œuvres.

Il faut encore faire mention, en finissant, d'un bureau central formé à Londres pour vendre les produits des différentes sociétés coopératives et leur assurer ce qui leur a le plus manqué jusqu'à présent, des débouchés faciles.

On voit que ces divers essais sont assez insignifiants : les esprits ne sont pas tournés de ce côté, et toutes ces sociétés industrielles ont commencé avec un capital trop faible pour obtenir* des résultats sérieux.

Mais il y en a deux dont le succès est d'autant plus remarquable qu'il est déjà ancien et qu'elles apparaissent seules de leur espèce dans le domaine de l'agriculture. Leur exemple, quoique isolé, prouve que l'exploitation agricole n'est pas absolument fermée au système coopératif; il est donc utile d'en dire quelques mots, bien que la division de la propriété, qui a fait disparaître chez nous les derniers restes des associations du moyen âge, rende la coopération agricole encore plus difficile en France qu'en Angleterre. C'est là, du reste, un obstacle dont nous sommes loin de nous plaindre.

La première société agricole d'Assington a été fondée en 1838 par M. Gurdon, propriétaire, qui la forma en réunissant quinze cultivateurs; ceux-ci apportèrent chacun 75 fr.; il leur en prêta 10,000, et leur loua une ferme de 27 hectares. Les actionnaires durent seuls être employés. Quoique le fonds de roulement fût faible pour l'exploitation, celle-ci réussit. La société s'adjoignit bientôt six actionnaires nouveaux, prit à

ferme 60 hectares, paya à M. Gurdon 5,000 fr. de fermage, lui remboursa son prêt, acheta le matériel, s'assura pour 12,500 fr., et vit ses actions valoir six ou sept fois leur prix d'émission. Ce succès détermina M. Gurdon à fonder une société analogue en 1854. Toutes deux ont prospéré depuis lors. Elles ne sont pas strictement coopératives, parce qu'elles comptent 50 actionnaires et n'emploient pas plus de 15 travailleurs; une partie des actionnaires fournissent donc le capital et prélèvent des bénéfices sans prendre part au travail, et les ouvriers, quoique actionnaires, sont payés au prix courant du pays, ne touchant dans les bénéfices que la part afférente à leurs actions, et noa la part proportionnelle à leur travail. Ces sociétés n'en ont pas moins, à. titre d'essai, une grande importance, pour l'Angleterre particulièrement. En effet, c'est l'élévation, par l'association, du journalier au rang de fermier, remède, efficace peut-être, à la concentration excessive des fermes et des propriétés dans un petit nombre de mains.

Ces exemples suffisent pour montrer combien la coopération absolue et théorique est d'une application difficile, puisque toutes les tentatives faites pour l'établir ont dû, pour réussir, s'écarter sur quelque point du principe même de ce système : les unes, en faisant appel à un capital étranger, par l'excès du nombre des actionnaires sur celui des travailleurs ; les autres, en établissant deux classes de travailleurs, les actionnaires et les salariés ; d'autres encore, en prenant pour base du partage des bénéfices .le petit capital apporté

par chaque associé, et non plus la quantité de travail fourni à Tentreprise commune.

Il y a dans Tindustrie quelques sociétés analogues à celles d'Assington, qui ne sont pas rigoureusement coopératives, parce qu'elles ne répartissent pas les bénéfices entre tous ceux qu'elles emploient, mais qui sont cependant exclusivement entre les mains d'ouvriers, et qui, à ce titre, méritent notre attention. Elles commencent par où a fini la filature de Rochdale; mais leur succès prouve qu'en acquérant de Texpérience, les ouvriers arrivent à choisir de bons gérants parmi eux, à leur donner l'autorité nécessaire et à faire ainsi réussir des entreprises industrielles fort complexes. Je citerai le Sun Mill Company, à Oldham, filature de coton, qui a 1,250,000 fr. en actions entre les mains d'ouvriers, et un emprunt de 1,066,250 fr. Dirigé exclusivement par des ouvriers, cet établissement est célèbre par la beauté de ses produits.

Sans entrer dans la discussion des mérites divers de ces systèmes, il faut remarquer, comme je l'ai déjà fait plus haut, que les sociétés coopératives pures portent avec elles le vice qui doit les faire dévier d'autant plus rapidement qu'elles sont plus prospères, comme celle de Rochdale. En effet, dès qu'elles font des afifaires, il leur faut un capital : un capital hypothécaire, simplement loué, ne peut suffire, car il faut une réserve pour les pertes imprévues. Le rôle de l'action apparaît aussitôt : elle réclame et obtient une part spéciale des bénéfices; le nombre des actionnaires et celui des ouvriers ne pouvant être exactement le même, il arrive

iSO INITIATIVE PRIVÉE.

qu'il y a d'abord des actionnaires non ouvriers, puis des ouvriers non actionnaires. Si la société est sage, elle s'en tient alors au système Briggs, plus pratique, parce qu'il fait, dès l'abord, la part du capital, au lieu de vouloir s'en passer. Le plus souvent, elle ne peut s'arrêter là, et. après avoir voulu accorder au travail des faveurs trop exclusives, elle finit par lui enlever même cette part aux bénéfices qui est le principe fondamental de la coopération ; le seul résultat de l'entreprise est alors d'avoir enricbi quelques individus. Les sociétés coopératives ne peuvent rester telles qu'à la condition de ne pas s'élever plus haut que les chapeliers et les tailleurs de Manchester.

Il est presque inutile de dire que l'État, après avoir donné une existence légale à ces sociétés, ne leur accorde aucune faveur, et qu'on ne croirait pas leur rendre service en demandant pour elles des avances sur les fonds publics.

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