CHAPITRE VI
MiSTRiss Page. — sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas dans ses études. Je vous en prie, faites-lui donc quelques questions.
Evans. — venez ici, Williams, levez la tête, voyons.
Après le départ de notre précepteur, M. Bates, papa résolut défaire notre éducation lui-même. Il fut décidé que nous nous lèverions à la pointe du jour, afm qu'après déjeuner il pût faire , comme à l'ordinaire , sa promenade à cheval. On prépara et on régla de nouveaux cahiers, on tailla des plumes, nous apprîmes nos leçons avec soin , et nous nous assîmes avec un mélange de docilité et de curiosité, pour voir comment il remplirait son rôle de précepteur. Les trois premiers jours, nos leçons roulant sur un terrain hattu, et nous-mêmes étant placés sous l'impulsion de sa nouveauté, nous fûmes-très aimables et lui très-
parernel. Le quatrième jour, John fut mis à la porte, Richard fut déclaré un âne, et moi j'allai toute sanglotante trouver maman ; et cependant papa disait qu'il pourrait un jour être réduit à labourer un champ de riz , mais que de sa vie il ne reprendrait la tâche de précepteur.
Un léger nuage plana sur la famille pendant un ou deux jours, mais il se dissipa promptement, et papa reprit son amabilité ordinaire. Pendant trois semaines, on nous laissa aussi libres que des faons, jusqu'au moment où mon teint brûlé du soleil et les habits déchirés de mon frère attirèrent l'attention de maman.
« Cela ne peut pas marcher comme cela, > dit-elle à papa. « Regardez le visage de Cornélie ! il est aussi noir qu'un chincapin ; Richard a tout abîmé sa veste neuve , et John s'est blessé à la jambe avec les outils du charpentier. J'ai presque envie de me faire , pour eux , maîtresse d'école. y>
Papa fil entendre un petit sifflement qui semblait plutôt stimuler que réprimer sa résolution.
« Cornélie, j> dit-elle, « allez avertir vos frères et préparez vos livres pour demain ; c'est moi qui donnerai les leçons. »
Le tableau qu'on va lire n'est point chargé ; je suis sûre de ne pas être démentie par plus d'une mère à qui il est arrivé de laisser le doigt si longtemps posé sur le même mot, que ses élèves, oubliant son rôle de maîtresse d'école , profitaient de la première interruplion et terminaient la leçon par une gambade.
On pourrait croire que la solitude d'une plantation
est le lieu le plus convenable pour qu'une mère instruise ses propres enfants ; mais il n'en est point ainsi ; car, au lieu d'un personnel limité, le nombre des individus auxquels elle a des ordres à donner constituerait presque la population d'un village. Elle est obligée d'entendre toutes les plaintes, sert de gardemalade, fait la répartition du linge et des vêtements ; la seule distribution du û\ et des aiguilles est une occupation importante. La femme d'un planteur peut paraître indolente , parce qu'elle est entourée d'un grand nombre de gens prêts à accomplir les services les plus minutieux ; mais c'est pour elle une rude tâche que de maintenir dans l'ordre tout ce monde-là ; elle assume des devoirs et une responsabilité dont une dame du nord n'a pas même l'idée. Plus d'une jeune beauté, qui embellit de sa présence une salle de bal, ou s'étend nonchalemment dans un carrosse à livrée , passe la plus grande partie de son temps dans les magasins, à mesurer, avec l'exactitude d'un boutiquier, la nourriture de sa famille, à couper de la toile pendant des journées entières, pour les esclaves jeunes et vieux confiés à ses soins ; pendant que des dames, qui n'hésiteront pas à sonner, pour qu'on leur ramasse leur mouchoir, rempliront les fonctions de chirurgien et de médecin avec une promptitude et une habileté qui feraient l'étonnement d'un étranger. Quelquefois les esclaves, comme les enfants, ne veulent prendre médecine que de la main de leurs supérieurs, et, dans ce cas, c'est à la femme ou à la fille du planteur que ce devoir est réservé.
Il est peu de maisons où tous les soins et toute la responsabilité soient dévolus au maître; mais, dans ce cas même, la surveillance d'un nombreux intérieur et les devoirs de l'hospitalité enlèvent, à la maîtresse de la maison, une si grande partie de son temps, qu'il ne lui en reste que bien peu pour s'occuper systématiquement de l'éducation de sa famille. Elle fait sagement alors de choisir un précepteur capable sans négliger toutefois aucune des occasions nombreuses , qui se présentent sans cesse sous le même toit, de perfectionner l'éducation morale et religieuse de ses enfants et de cultiver les sympathies qui élèvent ces êtres précieux de l'état d'enfant à celui d'ami.
La jeune mère consciencieuse, ardente, apprend cela par expérience : elle est d'abord jalouse de toute instruction qui s'interpose entre leurs jeunes intelligences et la sienne, et ce n'est qu'après une expérience répétée qu'elle finit par comprendre que , dans ce pays du moins, la tenue d'une maison et l'enseignement ne peuvent marcher de front.
Mais reprenons notre récit. Dans la matinée qui suivit le jour où maman m'avait donné cet ordre, nous nous réunîmes à dix heures. Il y avait un peu d'hésitation dans ses manières, mais nous l'aimions trop pour lui déplaire en le remarquant. Son étlucation avait été limitée aux éléments, et son bon sens l'engagea à se borner, dans nos leçons, à la lecture, l'écriture et l'orthographe.
Nous nous rangeâmes sur une ligne.
e Écrivez arp.osf.k, » dit-elle, l'n ce monjcnl, le
cocher entra , salua et dit : « Mussa m'envoie chercher la clef pour donner de l'avoine à son cheval bai. »
La clef fut donnée.
« Écrivez imiter , » dit maman.
« Nous n'avons pas encore écrit arroser, » nous écriâmes-nous tous.
« C'est vrai , » dit-elle , « écrivez donc arroser. »
Quand les deux mots eurent été écrits, entra Chloé, la plus éduquce de toutes nos négresses.
« Madame veut-elle bien avoir la bonté de mesurer du calomel pour Syphax qui a la fièvre. »
Pendant la visite de maman à la pharmacie , nous renversâmes l'encrier sur la table d'acajou , et nous l'essuyâmes avec nos mouchoirs de poche. 11 nous fallut quelque temps pour nous arranger et nous rapproprier. A peine nous étions-nous remis en place et commencions-nous à avancer dans notre voyage orthographique, Philis entra et dit, avec son ton traînant : < Petit massa avoir besoin de teter , madame.
Pendant que cette opération avait lieu, nous nous rassemblâmes autour de maman pour jouer avec le petit enfant, si bien que maman en oublia presque notre leçon. A la fiii , le petit marmot fut renvoyé , ses lèvres vermeilles encore humides du blanc nectar, et nous nous reformâmes sur une lii^ne. »
Après avoir écrit quelques mots sans encombre, une interruption nouvelle survint par la nécessité où se trouva maman d'intervenir entre la Fayette et Vénus , deux petits raoricauds , qui exécutaient leur tâche journalière de frotter les meubles, ce qui, avec la fonc-
SOCIKTK \MKRICAI>F. — TOME III. 20
tion de chasser les mouches à table , est la première chose qu'apprennent à faire les domestiques de l'intérieur. Ces importants et classiques personnages exécutaient à peu près un frottement par minute sur chacun des côtés du buffet, roulant des yeux de possédé et se faisant la grimace. Au moment critique dont je parle, ils se disputaient un torchon; maman mit fin à la querelle en ordonnant à ma couturière Flora , qui cousait en ce moment pour moi , d'appliquer le poids de son dé sur la main des délinquants.
« Écrivez accentuer, » dit maman, dont le doigt n'était déjà plus sur la colonne.
« Non, non, nous n'en sommes pas là, » nous écriâmes-nous en rectifiant sa méprise.
« Écrivez irriter , » dit-elle avec un admirable sang-froid. Tout à coup, le fils du régisseur, petit gar çon au teint jaunâtre, aux cheveux rouges, habillé en toile de lin bleue, le chapeau sur la tête, entra et dit, en frappant du pied par manière de salut : f Papa dit qu'il aurait besoin du cheval de M. Richard, pour aider à transporter des pommes de terre. >
Il fut fiût droit à cette demande, non toutefois sans quelques observations de la part de mon frère Richard, et nous terminâmes notre colonne avant que nous nous fussions complètement remis à notre tâche. On appela maman dans la grande salle, pour voir un des nègres cultivateurs qui s'était blessé à la cheville avec une pioche. Papa et le régisseur n'étant pas là dans ce moment, maman fut obligée de surveiller le pansement du blessé: nous la suivîmes tous, la Favette et Vénus
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fermant la marche. Elle s'approcha du blessé, examina son grand pied couverl de sang et de sueur, ordonna un bain ; puis, après avoir mis un tablier noir pour recouvrir une robe blanche , elle prépara une compresse et la posa de ses mains délicates sur la blessure. Elle n hésita pas, ne détourna pas la tète, et, tandis qu'elle extrayait de la blessure quelques substances étrangères, son air était aussi résolu qu'affectueux et consolateur. Cet épisode fournit à Richard l'occasion de vider ses poches remplies de noisettes et de nous en régaler. Nous avions repris nos places devant nos cahiers , et nous écrivions nonchalamment cette phrase : « Évitez la mauvaise compagnie , » quand un petit chasseur de corbeaux, que ses fonctions avaient enroué, entra avec un panier d'œufs et dit :
« Maman Philis envoie à madame des œufs pour acheter; elle ne se porte pas très-bien et désirerait du tabac. »
Il fallut quelque temps pour payer les œufs et envoyer chercher du tabac ; nous profitâmes de l'occasion pour dessiner sur nos ardoises; maman nous réprimanda, et déjà nous étions à notre besogne, quand le fils du cuisinier parut et dit:
« Madame Daddy, Ajax a cassé la hache, et m'a envoyé vous demander de lui prêter la hache neuve. » Cette interruption était à peine finie, que la cloche du dîner sonna. Ce soir-là, il arriva de la ville une société nombreuse d'amis pour passer une semaine avec nous , et ce fut ainsi que se termina la tentative de maman dans la carrière de l'enseignement.
Nous avions coutume de passer Tété à Springland , où se rendaient, à cette époque de l'année, une vingtaine de flimilles. Nous eûmes le bonheur d'y trouver une dame française, gouvernante dans une famille, et qui me donna des leçons de piano et de guitare. L'été s'écoula rapidement. Papa était enchanté de ma facilité à parler le français dont mes frères s'occupaient également, et, à notre retour à Roseland, nous nous estimâmes heureux de garder madame d'Ânville.
Vers le milieu de novembre , on annonça à papa un étranger ; un jeune homme, d'un extérieur avantageux, lui remit une lettre. Elle était de notre précepteur M. Bates , et était conçue en ces termes : « Mon cher monsieur, je prends la plume pour vous informer que je me porte bien , comme aussi ma sœur Nancy et tout le monde, à l'exception de tante Polly qui est assez mal , ayant des attaques de rhumatisse et la respiration courte. Je dois ajouter que mistriss Prudence Bates (qui, après la publication régulière des bans à la porte de l'église, pendant trois dimanches consécutifs, a été unie à moi dans les liens sacrés du mariage, par notre ministre, M. Ézéchiel Duncan) est en bonne santé pour le présent, bien que son oncle paternel ait été malade de la jaunisse, nudadie qui le quitte et le reprend depuis un temps considérable. )>
« Le porteur de cette épître est M. Charles Duncan, tils du ministre Duncan ; c'est un jeune homme fort bien, mais d'une santé faible, et le docteur llijicks pense (|ue le séjour de Charleston le remettra sur ses jambes. J'avouerai franchement que je le considère ,
SOUS certains rapports, comme un précepteur plus capable que votre humble serviteur, attendu qu'il a reçu, au collège , une éducation régulière.
« J'ai écrit une lettre beaucoup plus longue que je ne voulais; mais le souvenir de Roseland me rend bavard.
« Quoique les jeunes gens soient un peu difficiles à mener, présentez-leur néanmoins mes amitiés, ainsi qu'à miss Wilson et à toute la marmaille. N'oubliez pas non plus Daddy Jacques, que, malgré sa couleur, je considère comme une personne fort respectable. Je n'en puis dire autant de Sira , qui était pour moi un tourment perpétuel par sa promptitude à faire des niches et sa lenteur à me servir. Je profite de cette occasion pour affirmer que , s'il avait été dans la Nouvelle-Angleterre, il y a longtemps qu'il aurait eu ce qu'il mérite; mais vous autres, gens du sud, vous avez, avec vos nègres, une inconcevable patience, et j'espère qu'on tiendra la bride serrée à Sim, si M. Charles remplit mes fonctions dans votre famille. Quand je vivrais autant que Mathusalem, je ne pourrais jamais m'accoulumer à la manière tranquille et pacifique dont vous autres, gens du sud, vous traitez vos nègres. Je voudrais bien qu'ils vissent tante Polly se démener quand le rhumatisse l'a quittée, t Excusez les fautes.
« A vous pour vous servir.
« JosEUU Bates. »
Je surpris un sourire, moitié bienveillant, moitié
malin sur les lèvres de M. Duncan, au moment où il leva sur papa ses yeux magnifiques, en remettant la lettre de M. Bates; mais bientôt il s'approcha de la fenêtre et me fit quelques questions sur la rose Chéroki (i) et autres objets nouveaux pour lui. Je vis sur-le-champ, à son ton et à ses manières, que c'était un homme comme il faut, et je m'aperçus que papa pensait comme moi, car il lui fit l'accueil le plus aimable.
(1) Bouton de rose du sud.