EFI'ETS LOINTAINS DE LA PREMIÈRE ÉDUCATION
que de contrarier l'aimable et franche spontanéité de l'enfance, le dommage serait encore immense. A perdre sa liberté d'expansion, l'enfant ne perd pas seulement sa grâce propre, il perd presque déjà une vertu, tout au moins ce qui plus tard doit être la source vive des vertus. Car la moralité, bien que faite avant tout d'obéissance, exclut absolument la servilité. Si une certaine contrainte est utile pour éveiller ou rappeler dans une Ame le sentiment de l'autorité, c'est à la condition expresse de n'être pour cette Ame qu'une occasion de rentrer en soi et d'y écouter la raison. Une contrainte continuelle, violente, déraisonnable, va directement contre ce but. Elle ne peut qu'exaspérer ou déprimer. Dans le premier cas, elle n'engendre que colère et haine; dans le second, que dissimulation et lâcheté. Elle brise donc le meilleur ressort des vertus fortes, la fierté; ou bien elle tue la confiance et la sympathie, germes de toutes les vertus douces.
En voilà plus qu'il n'était besoin pour faire voir combien nous sommes différemment préparés pour la vie morale, combien inégalement munis pour les épreuves de Page mûr, selon que notre éducation a été plus ou moins tôt commencée, plus ou moins bien conduite. Dans le caractère de l'adulte se retrouvent toujours ces lointaines influences (1) : un observateur bien informé ne
(1) (( Nous ne saurions retrouver le sentiment de joie que nous éprouvions dans noire enfance à poser noire léte sur le sein de notre mère, ou à grimper sur le dos de notre père; il n'est pas douteux, cependant, (|ue cttte joie ne .'■oit entrée dans le tissu de noire caractère, comme les ravons de soleil des matins passés depuis longtemps se retrouvent dans la chair douce et fondante de l'abricot. » George Eliot, Adam Bede^ i, 294.
Un romancier suédois lait dire à un de ses personnages, en iiuêle(( d'une véritable bonne » pour ses enfants : « Mes propres souvenirs d'enfance me dis» ni combien les premières impressions sont importantes. Je veux que la pureté, la
manquerait jamais d'en découvrir des traces ; et il n'est pas de famille où l'on n'ait occasion d'en constater les effets. Que de parents les reconnaissent et les proclament spontanément !
Au reste, il n'est peut-être pas deux caractères qui réagissent exactement de même sous les mêmes influences : la même éducation ne convient pas à tous; la meilleure, dans chaque cas, est la mieux appropriée aux tendances particulières du sujet. Mais il n'y a jamais de bonne éducation que celle qui combine dans une juste proportion et fait alterner avec une adresse prudente l'autorité, révélatrice du devoir, et la douceur, qui suscite la bonté. Heureux ceux de nous qu'on a de bonne heure habitués à une discipline, en la leur faisant aimer! C'est surtout parce que les parents, pour peu qu'ils le veuillent, exercent naturellement, et mieux que personne, ce genre d'autorité, que c'est pour l'enfant un si grand dommage moral d'être privé de ses parents ou élevé loin d'eux.
Mais c'est ici le lieu de procéder à une analyse, qui fasse bien comprendre l'importance morale de l'habitude et à quel point nous sommes liés par elle. Tout le monde sait et répète qu'on rend service aux enfants en créant en eux de bonnes habitudes et en les empêchant d'en prendre de mauvaises ; mais c'est une de ces vérités courantes, littéralement usées, qui circulent comme des monnaies à l'inscription oblitérée, sans que personne, pour ainsi dire, en remarque encore le sens profond et
bonlé, la raison veillent près du berceau de mes enfants, qu'elles commencent là à s'établir dans leur âme. On ne devient pas facilement froid pour ses amis d'enfance. «Frédérika IJremer, Les Voisins, p. Î9, trad. du Puget.